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Dans le New York underground des années 1980

Le photographe Miron Zownir a capturé l’énergie provocatrice et l’hédonisme agressif de la ville durant cette sombre décennie.

par Miss Rosen; traduit par Marina Mestchersky
30 mai 2019, 6:11pm

New York City, 1982 © Miron Zownir

L'article original a été publié sur VICE États-Unis.

Considéré par Terry Southern comme le « Poète de la photographie radicale », Miron Zownir s’est lancé dans la photographie à la fin des années 1970, à son arrivée à Berlin-Ouest. Animé par l’esprit du punk, il a adopté la vision utopique de l’anarchie et de l’autodestruction nihiliste qui fleurissait dans les rues, les sex clubs et les repaires de drogues de Berlin-Ouest et de Londres.

C’est cet esprit qui a continué à guider sa photographie lorsqu'il s'est installé à New York en 1980, au moment même où la ville atteignait de nouveaux sommets de décadence juste avant l'avènement du sida. Se servant de son appareil photo comme d’un guide, Zownir s'est frayé un chemin depuis ses planques d’East Village pour aller explorer les rues les plus sombres de New York.

Avant que la gentrification n’efface toutes les traces de l’identité de New York, Zownir a tiré le portrait de la ville à une époque où les prostituées faisaient encore les trottoirs, où les salles de cinéma projetaient du porno 24 heures sur 24 et où les quais de West Side étaient la destination ultime pour les rencontres sexuelles anonymes.

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New York City, 1982 © Miron Zownir

Les photos de Zownir montrent New York après une décennie de « négligence bénigne » et d’incendies criminels couverts par les propriétaires, qui ont réduit des pans entiers du Bronx, de Brooklyn, Harlem et du Lower East Side en ruines. L’immobilier était abordable – voire carrément bon marché – après que le phénomène de White Flight [fuite des blancs] a envoyé la classe moyenne en banlieue. En leur absence, des artistes comme Zownir sont arrivés, se mêlant aux gens du pays dont les racines remontent à plusieurs générations pour créer un puissant document d'une époque qui a aujourd’hui disparu. Nous avons rencontré le photographe afin qu’il nous emmène en voyage à travers le New York underground des années 1980.

VICE : Qu’est-ce qui vous a poussé à faire de la photographie à la fin des années 1970 ?
Miron Zownir : J’ai commencé à Berlin. Ma copine de l’époque étudiait la photographie, et après avoir été refusé par deux écoles de cinéma, j’ai emprunté son appareil photo. Au départ, c’était une sorte de compensation, mais j’ai vite été fasciné par les ambiances, mais aussi les facettes visuelles, créatives et historiques que j’ai découvertes en capturant un moment dans le temps.

Dès le début, j'ai été inspiré par l'obscurité des ruines délabrées et des terres détruites de l'Allemagne de l'après-guerre, par les anciens combattants handicapés et les veuves traumatisées, par les photographies en noir et blanc des journaux, les films muets, les contes de fées, la littérature et la poésie. J'étais un observateur et un rêveur, et les gens qui me fascinaient le plus étaient les marginaux, les rejetés et les hors-la-loi. Il était naturel pour moi de me concentrer sur les aspects sinistres, morbides, interdits et dangereux de la vie.

Pourquoi avez-vous déménagé à New York en 1980 ?
Après avoir vécu à Berlin et à Londres, New York me paraissait être le summum de ce qu’une ville pouvait offrir. Et contrairement à maintenant, dans les années 1970 et 1980, on pouvait aller dans n’importe quelle ville sans aucun contact ni moyen, si on était suffisamment aventureux, ou juste assez désespéré pour faire le pari.

Les loyers étaient toujours abordables et le charisme était plus apprécié qu’un doctorat ou toute autre expertise académique. New York m’a ébloui depuis le début. C’était une ville rapide, féroce, imprévisible et folle ; une jungle apparemment indomptable, teintée d’une atmosphère rebelle, hédoniste, presque postapocalyptique. Mais la ville a connu un revers violent avec l’apparition du sida et les conséquences d’une gentrification impitoyable, qui a débuté au milieu et a continué jusqu’à la mi-fin des années 1980.

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New York City, 1982 © Miron Zownir

À quoi ressemblait East Village lorsque vous y avez emménagé ?
Pendant huit ans et demi, j’ai habité sur la 4 e Rue, entre la 1re et la 2e Avenue, juste derrière le QG des Hell’s Angels. J’ai travaillé comme videur à la Danceteria, portier au Mudd Clubb, ouvrier à Area, garde du corps, mannequin, escort, etc. Certains de ces jobs étaient trop bizarres pour être mentionnés.

Je n’ai jamais fait de piges. J’ai toujours travaillé selon mes propres termes. Mais certains de mes premiers travaux ont été publiés dans le Village Voice, East Village Eye et le New York Native, ce qui m’a permis d’entrer dans le monde de l’art d’East Village, l’un des quartiers les plus vibrants, exotiques et excitants de New York. C’était un melting-pot où tout semblait possible.

Mais les gens se faisaient aussi voler, battre, tuer. Il y avait beaucoup de toxicomanes. Les quartiers d’Alphabet City, de Lower East Side et la rue Bowery étaient bien trop proches d’East Village pour qu’on s’y sente en sécurité. Et même si j’ai eu l’occasion de me mêler aux personnalités importantes et aux hipsters, je me suis concentré sur d’autres sujets plus existentiels.

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New York City, 1982 © Miron Zownir

Quand vous preniez ces photos, aviez-vous une vision du résultat souhaité ?
L’énergie provocatrice et l’hédonisme agressif que j’essayais de capturer étaient des phénomènes presque endémiques, qui ont conquis la ville et ses habitants indépendamment du statut social, des revenus ou des perspectives. Je n'avais pas besoin d'avoir un concept préfabriqué ; l’histoire se racontait d’elle-même. Tout ce que j’ai fait, c’est capturer son esprit et son énergie avec l’esprit ouvert et du respect pour ses personnages. Mon approche de la photographie a toujours été intuitive et subjective, avec un vrai goût pour les valeurs esthétiques, même dans les situations les plus scandaleuses.

Quelles sont les rencontres les plus étranges ou incongrues que vous ayez faites en prenant ces photos ?
Il y a eu tant de rencontres. Par exemple, celle avec Lincoln Swaydos. C’était le pire et le plus détesté des musiciens de rue de tout East Village. Il avait perdu un bras et une jambe en sautant devant un train et jouait si agressivement qu’on eut dit qu’il insultait tout le monde. Comme il vivait dans mon quartier, nous avons fait connaissance. Chaque fois que je lui posais une question, il discutait de la réponse avec Satchmo, son chat.

Il vivait dans un immeuble délabré rempli d'ordures et dormait dans une baignoire. Un jour, pendant que je le photographiais, il m'a demandé d'enlever mes chaussures et il s’est masturbé en regardant les Looney Tunes. Avant que je déménage à Los Angeles, il m'a dit que son propriétaire voulait le virer de l'appartement, mais qu'il ne partirait jamais. Quand je suis revenu, j'ai trouvé son immeuble cimenté, et j'ai dit à mon ex-femme : « Lincoln est mort. »

Deux jours plus tard, j’ai appris qu’il avait refusé de quitter les lieux et était mort asphyxié pendant que les ouvriers rénovaient l’immeuble. Certains journaux ont émis l'hypothèse que le propriétaire de l'immeuble savait qu'il était toujours là, mais qu'il préférait s'en débarrasser plutôt que de régler l'affaire devant un tribunal.

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New York City, 1981 © Miron Zownir

Pouvez-vous nous dire comment le sida, le crack et les sans-abri ont mis fin à cette époque ?
J’ai connu Klaus Nomi grâce à la Danceteria, où il allait souvent. Un jour, il m’a dit : « Je vais en Allemagne pour faire une grande émission de télé qui sera diffusée dans le monde entier. » Il était sûr de devenir une star après ça. C’est la dernière fois que je l’ai vu. Quelque temps après, une soirée caritative a été organisée en son honneur à la Danceteria parce qu’il était en train de mourir du sida.

Pei après sa mort, les rues de New York ont été remplies de panneaux numériques indiquant le nombre de victimes du sida. Un jour, c’était 50 000 personnes, et quelques jours plus tard, 70 000. Tout le monde est devenu paranoïaque, changeant du tout au tout l’attitude auparavant insouciante. Le nombre de sans-abri a également augmenté, tout comme le nombre de crackheads, de cambriolages et de descentes policières.

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C'était comme si New York avait été frappé par un vent de destruction insensé, orchestré par un ennemi invisible qui cherchait à annihiler tout ce qui était optimiste, insouciant et audacieux.

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New York City, 1981 © Miron Zownir
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New York City, 1982 © Miron Zownir
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New York City, 1983 © Miron Zownir
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New York City, 1981 © Miron Zownir
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New York City, 1980 © Miron Zownir