Jo-anne Emond, aka @Felix_le_chat

Un antifa a infiltré Atalante Québec pendant quatre mois

Jusqu’à tout récemment, un militant antifasciste contrôlait le compte Twitter d’Atalante Québec. Il nous a raconté comment il a infiltré le groupe d’extrême droite.

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sept. 25 2018, 7:44pm

Jo-anne Emond, aka @Felix_le_chat

Le 23 mai dernier, le groupe néofasciste Atalante Québec visite les bureaux de VICE Québec pour me remettre un trophée ironique et m’intimider après la publication d’un article à son sujet. Une dizaine d’hommes masqués font irruption dans nos locaux. Ils lancent des prospectus et des nez de clown, m'encerclent et se prennent en photo, avant de quitter rapidement les lieux.

Le lendemain, je reçois un message privé du compte Twitter d’Atalante. « Ce message va avoir l’air bizarre, mais ce n’est pas Atalante qui gère ce profil », me dit-on. « L’intimidation c’est inacceptable et vous semblez dire que vous êtes une victime. Je peux peut-être vous aider. »

Malgré mes doutes, je propose une rencontre en personne au gestionnaire du compte. On convient de se rencontrer deux jours plus tard dans les bureaux de VICE. À 17 heures, un jeune homme débarque avec son ordinateur. Il me demande de l’appeler Félix*. Il me confie d’ailleurs être le détenteur du compte Twitter antifasciste @Felix_le_chat.

Le profil de Felix_le_chat avant qu'il change de nom.

On s’installe dans une salle de réunion et il m’explique alors pourquoi il consacre une bonne partie de ses temps libres à infiltrer le groupe néofasciste basé à Québec. « Je cherchais une façon d’être plus près d’Atalante, pour avoir des informations privilégiées, dit-il. Je veux être proche d’eux à long terme, pour faire partie de leur groupe, sans qu’ils me connaissent vraiment. »

Celui qui se décrit comme un militant antifasciste, mais qui n’est affilié à aucun groupe, m’explique ensuite son stratagème. « J’ai retiré toutes les publications de Félix le chat, j’ai mis le logo d’Atalante. Et éventuellement j’ai rebaptisé officiellement le compte. J’ai alors commencé à publier des copies de ce qui se retrouvait sur leur page. J’essayais de respecter leur style et leur branding pour qu’ils croient que je suis l’un des leurs. Et maintenant, j’attends qu’ils me contactent. »

Les jours passent et on continue à communiquer par le biais de la plateforme de messagerie cryptée Signal. Félix m’informe alors qu’un membre d’Atalante l’a contacté pour avoir accès à la page Twitter. « J’ai parlé avec Yannick “Sailor” Vézina. Il m’a dit de l’appeler, que c’était urgent. Pour eux, leur nom, c’est précieux. Ils ne veulent surtout pas que ça tombe dans les mains d’un antifasciste malfaisant. Nous avons discuté et je lui ai donné accès à la page Twitter, mais c’est moi qui continue à publier. »

Un tweet copié de la page Facebook d'Atalante.

Au cours d’une deuxième rencontre au mois de juin, il me présente Jo-Anne Emond, un faux compte Facebook créé pour infiltrer des formations comme Atalante ou Soldier of Odin. Une jolie femme qui publie du contenu d’extrême droite depuis des mois. Elle est née en 1985 et a fait des études à McGill. Elle est membre de dizaines de groupes identitaires et racistes.

Le compte de Jo-Anne

Félix me fait défiler sur son ordinateur portable toutes les conversations qu’il a eues avec des acteurs du mouvement ultranationaliste. On peut voir ses interactions avec des leaders de La Meute, comme Stéphane Roch et Stéphane Dupuis. Il pousse l’infiltration plus loin quand il joint le Clan 13 de La Meute, basé à Laval. Il avance même s’être présenté à deux reprises à leurs réunions au bar Vegas, sur le boulevard Curé-Labelle, prétextant être l’amoureux de Jo-Anne. « Je me suis intéressé à eux puisque c’était le groupe le plus populaire. Mais j’ai finalement arrêté l’opération parce que je considère maintenant que c’est plus un club social qui se rencontre principalement pour bruncher et pour prendre des verres. »

Au Canada, il n'existe aucune loi interdisant la création d’un faux compte Facebook. Toutefois, l’utilisation d’un tel profil viole les conditions d’utilisation du réseau social et pourrait éventuellement être considérée comme une fraude à l’identité.

Par l’entremise du compte de Jo-Anne, Félix a donc des conversations privées avec les administrateurs de la page Facebook d’Atalante, mais aussi avec un des leaders, Raphaël « Stomper » Lévesque. « Raf me remercie pour mon travail, dit-il. Tout ce que je fais est impeccable par rapport à leurs attentes. J’ai l’impression qu’ils ne sont pas du tout familiers avec les réseaux sociaux autres que Facebook. »

Le photo de profil de Jo-Anne, avec le Totenkopf, symbole utilisé par les SS.

Félix me confie qu’il souhaite éventuellement devenir détective privé et qu’il réalise cette infiltration dans le cadre d’un certificat en cyberenquête de Polytechnique Montréal. Mais j’ai encore des doutes quant à ses motivations. « Mentir c’est ma vie dans mon travail, admet-il. Mais tu as raison, ça aurait pu être une attrape. J’aurais pu te donner un rendez-vous pour te remettre un trophée! »

L’engagement de Félix contre l’extrême droite ne date pas d’hier. Pendant six ans, Félix a travaillé pour une compagnie qui héberge des sites internet. Affecté au service des plaintes, il ressent une aversion croissante pour les groupes d’extrême droite quand il remarque le laxisme de son employeur.

« On recevait des courriels pour dénoncer la pornographie juvénile, le phishing ou les discours haineux, dit-il. J’ai reçu une plainte pour Stormfront, le site web de Don Black [ancien Grand Sorcier du Ku Klux Klan et membre du parti nazi américain], qui est en fait l’ancêtre du site raciste Daily Stormer qui existe toujours aujourd’hui. Nous avons retiré leur nom de domaine. Black nous a donné de la marde pendant une semaine. Sans arrêt. C’était du harcèlement. Finalement, la direction de la compagnie a décidé de publier son site à nouveau, en lui demandant de retirer certaines pages. »

À travers ses interactions avec Atalante Québec, Félix obtient certaines informations à propos de certains membres. Mais il découvre surtout une formation désorganisée qui compte sur Facebook pour exister. « Sans leur page, ils ne sont rien, dit-il. Et ça arrive régulièrement qu’elle soit retirée par le média social. Ils n’ont pas d’autre moyen pour communiquer leurs objectifs et leur propagande. Et sur le terrain, on ne les voit plus vraiment dans les manifestations puisque les autres groupes ne veulent pas être associés à des criminels. »

En guise de remerciement pour son travail sur Twitter, Raf lui propose de lui envoyer deux t-shirts et des autocollants. Mais le leader d’Atalante est toujours très méfiant. Il insiste pour rencontrer Félix en personne.


Celui-ci commence à trouver que l’infiltration va trop loin. Les hommes d’Atalante ne sont pas tous des enfants de chœur. Plusieurs ont de longs dossiers criminels. Raphaël Lévesque a lui-même été reconnu coupable de voies de fait et de trafic de drogue. Sans compter le fait que le groupe possède son propre « club de boxe identitaire ».

Après des mois d’infiltration, Félix décide donc de mettre un terme à son projet. « Je fais partie des leurs, dit-il. Maintenant, si je dois m’impliquer, il faut que je le fasse physiquement et, je l’admets, j’ai peur de les rencontrer. Je crains d’avoir fait une erreur ou d’avoir oublié un détail quelque part, qui leur permettrait de m’identifier. »

Toutefois, avant de cesser d’administrer le compte Twitter d’Atalante, il souhaite leur faire un coup afin que le groupe néofasciste comprenne qu’il a été piraté. Félix publie alors une série d’images associées aux groupes antifascistes et socialistes, dont une photo modifiée tirée du film L’Atalante de Jean Vigo, sur laquelle on voit un vieil homme qui porte le logo antifa, un chat noir à l’épaule.

Les publications demeureront en ligne une grosse heure avant d’être retirées. Mais de nombreux militants antifascistes auront le temps de partager les images. Félix ferme alors la page Facebook de Jo-Anne et il délaisse ses accès au compte Twitter d’Atalante.

Je lui demande s’il a manqué son coup, sachant que les photos ont disparu rapidement et que le groupe identitaire est toujours propriétaire de son compte Twitter. « Je m’attendais à ce que mes publications restent 15 minutes en ligne, dit-il. Mais à la fin, j’étais tanné. J’étais rendu suffisamment proche d’eux. Dans mon domaine, quand je commence à avoir de l’empathie pour des gens que je devrais détester, il est temps que j’arrête. Je ne crois pas que ce sont des gens si méchants, je crois seulement que ce sont des individus sans éducation. »

J’ai tenté de joindre Atalante Québec pour recueillir ses commentaires, mais il y a bien longtemps que le groupe m’a bloqué sur Facebook, son seul canal de communication (outre Twitter).

* Le prénom de la personne citée a été changé pour préserver son anonymat.

Simon Coutu est sur Twitter .

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