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Mythologie

Louangez Lilith, une démone expulsée de l’Éden pour avoir refusé la position du missionnaire

Selon la légende, Lilith était la première femme d’Adam. Bannie du jardin d’Éden pour son refus de se soumettre, elle est décrite comme une démone qui vole des bébés. Mais des féministes et des théologiennes assurent qu’on ne connaît pas toute l'histoire.

par Sarah Lyons
30 août 2017, 11:00am

Illustration par Dante Gabriel Rossetti via Wikimedia Commons

Cet article a été initialement publié sur Broadly.

J'aurais dû me rendre compte dès le début que l'étude de la Bible n'aurait rien de très amusant. Vous savez ce qui se passe : Ève prend une bouchée du fruit défendu, le passe ensuite à Adam, qui en prend lui aussi une bouchée, et les deux sont ensuite condamnés à vivre dans un monde de souffrance. Merci, femme!

J'ai été frustrée par la Bible dès l'enfance. Fille d'une mère catholique, j'ai toujours été attirée par la spiritualité. J'ai essayé d'adopter le catholicisme, mais je n'ai jamais senti que le catholicisme m'adoptait. Ce qui était le plus décevant, c'était de trouver si peu de femmes dans la Bible qui pouvaient me servir de modèle. Quand j'avais environ 13 ans, j'ai cherché un grand personnage biblique féminin auquel je pourrais m'identifier, et c'est ainsi que j'ai trouvé Lilith.

Son histoire est étrange et complexe, même pour un être spirituel. Si vous la googlez aujourd'hui, vous trouverez des centaines d'images d'une femme en tenue légère, qui a fait l'objet de débats pendant des siècles et dont la réputation a été rétablie dans les dernières années. Mais qui est-elle vraiment?

D'abord, Lilith est un personnage mythologique. On la décrit de diverses façons : « la plus célèbre démone de la tradition juive» ou encore « une sorcière dévergondée ». Mais ces brèves étiquettes ne lui rendent pas justice, ni à son histoire, qui s'est construite sur des millénaires. L'une des premières références à l'existence de Lilith remonte à 2400 avant notre ère, dans une liste sumérienne de démons qui décrit une redoutable cohorte de succubes connues pour « visiter les hommes durant la nuit afin de les séduire et de leur faire des enfants monstrueux », comme l'a écrit une universitaire de Denver dans sa thèse.

Personnage démoniaque fortement associé à la nuit et aux infanticides, Lilith est présente dans des légendes anciennes des Hittites, des Égyptiens, des Israélites et des Grecs. Et dans les saintes Écritures, mais qu'une seule fois, dans le livre d'Isaïe.

C'est dans le folklore juif que Lilith est le mieux connue. Son apparition la plus célèbre et fréquemment citée, c'est dans L'Alphabet de Ben Sira, un texte juif du début du Moyen Âge que l'on qualifie souvent de satirique. Elle y est décrite comme la première femme d'Adam, façonnée comme lui dans la glaise. Dès sa création, elle se serait disputée avec Adam pour des questions de sexe : « Elle a dit : "Je refuse de me tenir au-dessous", et il lui a répondu : "Je ne veux pas me tenir en dessous de toi, mais seulement au-dessus. Car tu es juste bonne à être dans la position la plus basse, alors qu'il me revient d'être le plus élevé." Lilith a rétorqué : "Nous sommes égaux l'un à l'autre, car nous avons tous deux été créés à partir de la terre." »

Éventuellement, Lilith, exaspérée, a prononcé le nom de Dieu et s'est envolée. Sur ce, Dieu a envoyé trois anges l'implorer de revenir et de lui dire qu'en cas de refus, cent de ses enfants mourraient chaque nuit jusqu'à son retour. Quand les anges l'ont retrouvée, elle leur a dit : « Laissez-moi! J'ai été créée seulement pour provoquer la maladie chez les nourrissons. Si l'enfant est mâle, j'ai le pouvoir sur lui pendant huit jours après sa naissance, si c'est une fille, pendant vingt jours. »

Même si l'histoire dans L'Alphabet de Ben Sira se veut humoristique et irrévérencieuse, elle fait néanmoins référence à des traditions bien réelles. Une ancienne pratique consiste par exemple à faire porter aux enfants une amulette protectrice sur laquelle sont inscrits les noms des trois anges pour en éloigner Lilith. Ce texte a traversé des siècles, a pénétré profondément diverses cultures et est resté jusqu'à ce jour la principale source à propos de Lilith.

« Bien qu'on puisse avoir ri au Moyen Âge en lisant cette histoire grivoise, à la fin, la société dominée par les hommes empêche le désir de libération de Lilith de se réaliser », observe la théologienne Janet Howe Gaines. Un thème à la fois universel et intemporel.

En 1972, Judith Plaskow, aussi théologienne, a contribué à ce que cette interprétation atteigne son apothéose en rédigeant une parabole intitulée The Coming of Lilith. Plutôt que de la dépeindre comme une entité excitée, diabolique et voleuse d'enfant, Mme Plaskow a cherché à illustrer sa perspective de l'histoire : Lilith ne voulait tout simplement pas obéir servilement à Adam, qu'elle voyait comme son égal, alors elle s'est enfuie, et on a profité de son absence pour la calomnier. Son récit se termine avec une rencontre entre Lilith et Ève, au cours de laquelle la première aide la seconde à élargir son horizon jusqu'à ce qu'une solidarité féminine naisse entre elles. Lilith devenait ainsi une icône féministe.

En 1976 a été lancé le magazine Lilith, qui se déclarait fièrement « indépendant, juif et franchement féministe ». Pour son premier numéro, la militante féministe Aviva Cantor Zuckoff a rédigé une chronique dans laquelle elle explique pourquoi un magazine moderne porterait le nom d'un ancien démon. « En reconnaissant la révolte de Lilith et même en racontant ses actions pour se venger, les faiseurs de mythes reconnaissent aussi son pouvoir, écrit-elle. Même si l'on accepte que Lilith se soit vengée, on peut considérer que cette vengeance a pris sa source dans la volonté de résister à la domination masculine. Ce que les hommes racontent, c'est que Lilith s'est battue vicieusement. Mais c'est une vision insensée inventée pour empêcher les femmes de s'épanouir et de se servir de leur force pour se défendre. Lilith, il faut le souligner, est une combattante et elle s'est battue pour une cause juste. »

Avec le féminisme qui gagnait en popularité, l'influence positive de Lilith a continué de croître. En 1997, des féministes ont organisé un festival de musique réservé aux femmes, appelé Lilith Fair, associant le nom de la démone à leur progressisme. Sarah McLachlan, organisatrice du festival, a expliqué dans une entrevue à Glamour qu'une de ses amies lui avait raconté l'histoire de Lilith et qu'elle avait été beaucoup touchée. « Je me suis dit : la protagoniste parfaite! Évidemment, les mots sont importants pour moi, et le nom de Lilith ne suffisait pas. J'aimais le double sens de fair, qui désigne à la fois "une fête foraine" et "juste" ». Lilith aurait approuvé.

Au cours du dernier siècle, Lilith est devenue un personnage de la culture populaire à la fois omniprésent et fugace, apparaissant partout, de la littérature avec Ulysse (dans lequel elle est décrite comme la patronne des avortements) à la télévision, avec True Blood, une série sur des vampires sexy. Beaucoup, qui la voient comme un être spirituel puissant mais incompris, la vénèrent. Des adeptes de sorcellerie et de magie qui ont besoin de forces divines féminines se servent de Lilith; on l'invoque dans des rituels qui touchent la sexualité, le pouvoir et le côté sombre de l'archétype féminin divin.

« On est bombardé d'histoires de dieux ou d'autres personnages masculins, mais on voit rarement de grandes femmes. Et quand c'est le cas, leur histoire est démonisée ou on attribue le mérite de leur force aux hommes ou à une puissance masculine », dit Jaclyn Cherie, une sorcière luciférienne derrière le blogue The Nephilim Rising. En se réappropriant l'histoire de Lilith, les femmes luttent contre un statu quo tenace et oppressant.

Selon elle, Lilith est un personnage puissant toujours pertinent pour les femmes d'aujourd'hui. « Elle s'est battue pour sa souveraineté personnelle, pour le droit de faire ses propres choix. Elle s'est battue pour être maître de son corps, de son plaisir et de son destin. Je ne vois pas ce qui pourrait être plus digne de louanges que ça. »