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J'ai passé une journée avec un voleur de cannabis

« Que tu sois un motard ou n’importe quel bonhomme, ne mets pas ton pot dans le champ. Je vais te le voler. »

par Simon Coutu
22 novembre 2018, 8:56pm

Au Québec, on ne fait pas pousser que du maïs, du soya et du canola. Malgré la légalisation, les champs étaient encore bien garnis de cannabis cette année. Et cette culture extérieure suscite la convoitise. Une fois l’automne venu, les voleurs rôdent. On a accompagné un cambrioleur rural en pleine action.

« Que tu sois un motard ou n’importe quel bonhomme, ne mets pas ton pot dans le champ. Je vais te le voler », s’exclame Sylvain*.

Il est 10 heures du matin et nous nous apprêtons à monter dans un Cessna, un petit avion à quatre places, à l’aéroport de Saint-Hubert. Le plan de vol nous amènera au-dessus de la Montérégie. Le mois d’octobre s’achève et la saison de récolte aussi, mais Sylvain est persuadé qu’il reste encore beaucoup de cannabis dans les champs.

« Ils plantent en pointillés ou ils suivent les ravins pour que ce soit moins visible du haut des airs. Mais je les trouve quand même. »

Si le gouvernement veut devenir le principal fournisseur d’herbe de la province, il est loin d’avoir marginalisé la culture illégale. L’an dernier, l’opération Cisaille de la Sûreté du Québec a coupé et détruit plus de 300 000 plants matures, selon le sergent Daniel Thibodeau. La plupart de ces saisies ont été faites à la suite de dénonciations d’agriculteurs qui ont trouvé du cannabis dans leurs champs.

Cette année encore, la SQ sillonnait du haut des airs les régions rurales du Québec. Sylvain, le voleur, use du même stratagème depuis 2006 pour dénicher les plantations. Et son opération peut être très payante. « Je peux faire une vingtaine de tours d’avion par été. J’ai déjà empoché jusqu’à 600 000 $ de ventes en une saison, de la fin août au mois de novembre. »

Armé d’un appareil photo muni d’un zoom, il scrute le territoire pour repérer les précieuses cultures. Une aiguille dans une botte de foin. « Au début, c’était plus facile parce que les producteurs plantaient de gros champs de cannabis, dit-il. On les voyait quasiment de la lune! Maintenant, les techniques de pousse se sont raffinées. Ils plantent en pointillés ou ils suivent les ravins pour que ce soit moins visible du haut des airs. Mais je les trouve quand même. »

Voleur de weed avion

Sylvain mitraille le sol de son appareil photo et repère trois lieux où l’on voit clairement des plantes vertes en rangées qui jurent au beau milieu des champs de maïs jaunis par l’automne.

« Il faut avoir l’œil pour différencier le cannabis de la mauvaise herbe, explique-t-il en me montrant le cliché qu’il vient tout juste de prendre. Avec la photo, je suis capable d’évaluer la valeur. Mais si je vois 5000 plants à un seul endroit, je n’y vais pas. Il y a trop de chances que la personne les surveille. Mais les 50 plants de Ti-Joe Civic ne vont pas dormir dans le champ! »

« Il faut aller dans le champ la nuit. Les fermiers se couchent et se lèvent de bonne heure. »

En 1h30 de vol, on se rend jusqu’à Drummondville, avant de revenir à Saint-Hubert. Sylvain est surexcité de ses découvertes. « J’ai vu de l’argent! Je ne le laisserai pas là. Avec ça, je vais payer mes factures et passer un beau Noël. »

Un voleur de weed au Québec

Le cambriolage aura lieu quelques heures plus tard, à la tombée de la nuit. Sylvain a déterminé les coordonnées exactes de la plantation en comparant ses photos aux images satellites de Google Maps. Il me donne donc rendez-vous à une heure du matin au Tim Hortons d’une petite municipalité de la Montérégie.

Dans un véhicule utilitaire, un chauffeur l’accompagne. Du rap joue fort. Sylvain a déposé quelques sacs de jute, un sécateur et des gants de travail dans le coffre. Je lui demande alors s’il y a des risques à mener ce genre d’opération.

« Je suis tranquille, dit-il en tirant une grosse bouffée de joint. Il faut aller dans le champ la nuit. Les fermiers se couchent et se lèvent de bonne heure. Et si ça arrive qu’on croise quelqu’un, on se cache au milieu des plants de maïs et on devient invisible dans le noir. Et ça n’existe pas les pièges à ours, les lames de rasoir et les fusils reliés à des ficelles. Ce sont des mythes. »

Un voleur de weed dans le champ

Une trentaine de minutes plus tard, la voiture s'immobilise dans un rang perdu, plongé dans le noir. Sylvain donne ses indications. « On sort et on ne fait pas de bruit. Go! Cours! » Le chauffeur continue alors son chemin, seul. Il sera de retour une fois le vol terminé.

Dans la pénombre, on traverse des fossés et des étendues boueuses fraîchement récoltées. Le cambrioleur sait exactement où il nous emmène. Dix minutes plus tard, on tombe sur un champ de maïs. Sylvain compte six rangées, tourne à gauche et s’engage vers sa destination. L’odeur de cannabis nous monte tout de suite aux narines et on aperçoit une centaine de plantes bien vertes d’un peu plus d’un mètre de haut.

« Je vole un voleur. Je considère que je rends service à la police. »

Rapidement, le voleur se met au travail. Il coupe et arrache les feuilles, les tiges et les fleurs avant de les enfoncer dans son sac. En moins d’une heure, il vide littéralement la plantation et remplit quatre poches pleines à craquer.

Une poche de weed volé

Mais Sylvain n’est pas au bout de ses peines. « Sortir du champ est le moment le plus risqué. Faut pas faire de bruit. N’allume même pas ton cellulaire, la lumière pourrait nous faire repérer. » Subtilement, il appelle son chauffeur. « Tout a bien été, dit-il. Reviens. »

Quelques minutes plus tard, on est confortablement assis dans le véhicule. Sylvain est très satisfait de sa cueillette. Mais le travail est loin d’être terminé. Avec la hausse de la qualité de l’herbe produite à l’intérieur, dans un environnement contrôlé, le cannabis extérieur a beaucoup moins de valeur aujourd’hui. Une fois séchées, les plantes seront donc transformées en haschisch. Il estime qu’il en retirera plus de 10 000 $ sur le marché noir. Je lui demande alors s’il a des remords à voler le fruit du travail d’autrui.

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« Je vois ça comme du travail, répond-il. Les planteurs squattent les champs d’agriculteurs. Donc, je vole un voleur. Je considère que je rends service à la police. Sont contents parce que j’ai tout coupé et ils n’ont pas besoin d’aller courir dans les champs. »

Pas certain que la Sûreté du Québec voit ça du même œil.

* Le prénom de la personne citée a été changé pour préserver son anonymat.

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