Art de vivre

J’ai demandé à des inconnus de m'envoyer une photo de leur pénis

Voici mon analyse.
01 novembre 2017, 8:52pm

Les hommes doivent se rendre compte que ce qu'ils croient attrayant ne l'est peut-être pas tant que ça. J'ai donc fait un appel à tous sur Craiglist pour des photos de pénis afin de les analyser et de donner des conseils pour les améliorer.

Que souhaitent les hommes qui envoient des photos de leur pénis sans le consentement de la personne qui les reçoit? Selon moi, c'est une façon de contrôler et d'envahir l'espace de l'autre, sans la crainte d'être rejeté. C'est aussi, dans certains cas, une mauvaise conception de ce qui peut être intéressant sexuellement pour les femmes. Le psychologue David J. Ley estime que les hommes adorent recevoir des images sexuelles de la part d'inconnues, alors ils assument simplement que les femmes aussi adorent ça. « Les hommes projettent leurs propres désirs, en envoyant des photos de leur pénis. Ils espèrent et pensent que ça excitera les femmes et qu'elles s'empresseront d'envoyer une photo en réponse à cette attention », croit-il.

Le désir féminin nié au profit des fantasmes masculins

Penser instinctivement que le male gaze et ses images construites d'une sexualité uniforme rassemblent et allument les femmes est plus qu'une erreur ou une maladresse. Il y a une véritable incompréhension et un manque d'empathie envers les femmes, qui le recevront comme une agression. Certaines tentent de modifier l'imaginaire masculin afin que les hommes se rendent compte que ce qu'ils croient attrayant – leur pénis et leurs couilles en gros plan flou – n'est pas magique et ne contraint personne à lutter contre l'évanouissement ou à changer de petite culotte.

L'artiste Whitney Bell a conçu l'exposition I Didn't Ask For This: A Lifetime of Dick Pics, afin de montrer concrètement le sentiment de harcèlement et d'envahissement que de tels agissements pouvaient engendrer . Dans une galerie d'art, elle a recréé sa maison, avec de la tapisserie fleurie sur les murs et des photos de pénis encadrées.

Un pénis déguisé en Nicki Minaj pour le rendre plus comique et inoffensif

Soraya Doolbaz, une photographe irano-canadienne établie à New York, a imaginé DICTURE, un projet humoristique. Pour que les photos de pénis visent moins l'inconfort, mais respirent plutôt la gaieté et la confiance, elle a collectionné les habits de poupée et en a vêtu des sexes en érection. Ne laissant pas les hommes contrôler le futur des photos de pénis, elle s'est ainsi amusée à déguiser des pénis et à leur donner des noms comme Dicky Minaj et Fidel Cockstroke. Elle vend des grille-pain et du papier d'emballage à l'effigie des pénis qu'elle photographie.

Trop de pénis en gros plan

Madeleine Holden, une ancienne avocate, ne vend pas de t-shirts avec un sexe qui ressemble à Donald Trump, mais des conseils avisés à ceux qui veulent partager des photos de pénis plus agréables. Elle encourage particulièrement les personnes marginalisées et racisées à lui soumettre des photos d'elles nues ou avec un strap-on, afin d'ouvrir son site à plus de diversité que ce qui est offert dans la culture populaire. Elle critique les photos qu'elle reçoit, afin d'en arriver à une éthique respectueuse et esthétique des photos de pénis. Elle ne juge jamais la taille, la couleur, l'angle de la queue en érection. Pour elle, c'est offrir un semblant de service public, rappelant à la fois l'importance du consentement, de l'aspect (opacité, floutage) et de la luminosité dans l'envoi de photos sexy.

J'ai décidé de me prêter à un exercice semblable et de demander sur Craigslist des photos de pénis. Après une semaine, je n'en avais reçu aucune, ce que je jugeais improbable et désastreux. J'ai demandé à un ami de m'envoyer une photo de son pénis, par pitié, et j'ai changé ma proposition de catégorie sur le site de petites annonces. Résultat : j'ai reçu pour la première fois une photo de pénis de la part de mon ami, 40 photos de pénis d'inconnus en moins de 15 minutes, une photo de fesses, une invitation à m'asseoir sur une queue « pour pouvoir bien la noter » et deux invitations à partager des photos de mon sexe aussi.

Un pénis, c'est beau, même quand ça matche avec un mur de salle de bains criard

Ce qui m'a le plus étonnée : je trouve ça beau, des queues. J'étais craintive d'ouvrir les courriels, comme si ce serait lassant de voir des glands un peu mouillés de foutre ou presque dégoûtants, de juste voir ça, des queues, alors que je suis en pyjama devant mon ordinateur, mon premier café de la journée oublié dans le four à micro-ondes. Je n'ai rien trouvé de dégoûtant. Un peu décevant et ennuyant, par contre. Comme Madeleine Holden le remarque, la plupart des hommes vont prendre des photos de leur sexe d'un point de vue d'oiseau et tenter d'en faire une publicité pour leur grosseur : « Les photos de pénis devraient inclure d'autres parties, pas seulement un pénis », suggère-t-elle.

Le commentaire que j'ai le plus souvent fait aux personnes qui m'ont envoyé généreusement leur pénis : « Ce serait bien de voir tes mains, pour ne pas avoir l'impression d'être juste devant un sexe. Ce serait plus stimulant. »

Les hommes ne semblent pas jouer sur la séduction quand ils envoient des photos de leur pénis. J'ai un pénis devant un mur orange (« la couleur du mur complimente bien ton pénis »), des pénis devant des tuiles de céramique, un pénis juste au-dessus d'un lavabo, un autre au-dessus d'une baignoire, des pénis dans des draps kaki, gris, bleu foncé. Des pénis au pubis trimé et rasé. Un pénis photographié à côté d'un contenant de crème à raser, afin que je saisisse bien la longueur et la grosseur du membre (« les objets ne sont pas nécessaires et les lingettes hygiéniques humides posées sur la laveuse ne sont pas excitantes »).

La vulnérabilité d'une queue qui ne pose pas à côté d'une bouteille de boisson gazeuse

Mes préférés sont ceux qui ne sont pas qu'un gros plan d'une bite floue. J'ai apprécié le pénis qui sortait d'un caleçon rose. J'ai adoré la photo d'un homme qui se prend devant la fenêtre d'un hôtel à Las Vegas. La luminosité est telle qu'on voit plus l'extérieur de la chambre que la peau et le sexe de l'homme, mais l'effet est remarquable. Il est entouré de lumière chaude, de luxe et semble assez à l'aise pour tout dévoiler, son visage, ses cuisses musclées et son sexe en érection. Une autre photo que j'ai reçue paraît sortir d'un magazine de photographie artistique et érotique. L'homme ne me cache pas son visage non plus et il semble dans une douche. L'eau ruisselle sur sa peau et c'est d'un effet saisissant : je suis devant un moment, pas devant une bite. Ses tatouages ajoutent aussi de l'authenticité au décor déjà plus original que celui, pratiquement inexistant ou trop bordélique, des autres.

Critiquer des pénis est gênant : je ne veux pas considérer la grosseur d'un pénis, remettre en question la pilosité, ni vanter la brillance d'un gland. J'ai eu simplement envie de dire, environ trente fois : « Merci! Bravo! Mais rends-toi plus vulnérable la prochaine fois. Plus aguichant et subtil. Joue avec mon regard et mes envies. Oublie la bouteille d'Orange Crush. Je n'ai pas besoin d'estimer ta circonférence et je serais plus excitée si je ne voyais pas juste ton pénis et tes pieds en arrière-plan. »