Culture

La petite histoire du doublage en joual

Étrangement, c'est un Français qui est le père du doublage en joual au Québec.

par Laurent K. Blais
14 septembre 2016, 3:48pm

Il faut avoir grandi avec le doublage de films pour ne pas trouver la pratique étrange. Pour les Québécois, accepter que les Américains parlent français au cinéma fait partie de la suspension consentie de l'incrédulité, au même titre que les personnages qui n'ont jamais besoin d'aller aux toilettes.

Le Québec fait plutôt exception en la matière : les « petits marchés » recourent d'habitude aux sous-titrages des films étrangers. Mais, même s'ils sont plus chers à réaliser et parfois un peu bizarres, il y a des raisons d'être attaché aux doublages. Ce sont des capsules temporelles des mœurs, des tabous et de la langue d'une époque.

Au commencement, il y avait le hockey

Étrangement, c'est un Français qui est le père du doublage en joual au Québec. Hubert Fielden va lancer le genre grâce à son à son adaptation culte de Slap Shot (1977), une comédie américaine parodiant la violence au hockey. Après avoir visionné la version traduite en France, Fielden convainc les producteurs que le film fonctionnera au Québec seulement si on l'adapte avec la langue d'ici. La présence de deux acteurs québécois dans la distribution (qui se doubleront eux-même) ajoute un vernis d'authenticité à l'adaptation. Cette première tentative réussie va mettre en appétit le public et ouvrir les yeux des distributeurs sur un nouveau marché.

On va retenter le coup en demandant à Fielden d'appliquer sa magie à Caddyshack (1980), dans lequel une famille de caddies de Victoriaville sème le chaos dans un club de golf. Cheech et Chong vont fumer du québécois la même année. Dans Polyester (1981), le joual le plus crasse ira comme un gant à la famille Fauxpas.

Les Lavigueur déménagent est un cas unique d'appropriation culturelle par le doublage. À Cannes, un producteur de Malofilms va voir Flodder (1986), un film néerlandais dont le scénario ressemble aux déboires que la famille Lavigueur connaît depuis qu'elle a gagné à la loterie la même année. Il achète les droits et fait faire l'adaptation pour qu'elle colle le plus possible aux « vrais » Lavigueur. Le succès de cette entreprise improbable engendrera deux suites, Les Lavigueur redéménagent (1992) et Les Lavigueur : le retour (1995).

On peut également changer le genre d'un film grâce au doublage. New Jack City (1991) était à l'origine un thriller racontant la déchéance d'un baron de la drogue d'Harlem. Toutefois, le film est adapté et joué comme une comédie. Cela donne un résultat tellement confus qu'on s'étonne à peine que les Harlémites parlent avec l'accent de la rue Panet.

Extinction de voix

Le doublage en joual va progressivement disparaître des salles de cinéma au courant de la première moitié des années 90.

Pour Marc Lamothe, codirecteur du festival Fantasia, c'est surtout une question d'époque et de climat social. « Le doublage en joual est arrivé à un moment où on avait besoin de se reconnaître. C'était une façon de définir c'est quoi être québécois. De faire des adaptations qui ne peuvent être compris que par nous. » Ce n'est sans doute pas un hasard si Slap Shot arrive un an après l'élection du PQ (1976) et que le doublage de films en joual disparaît presque après le deuxième échec référendaire de 1995.

Après l'effet de choc initial, la gimmick s'étiole. D'abord, « ça n'a pas été prouvé que les adaptations en joual pouvaient fonctionner pour autre chose que des comédies », avance Joey Galimi, président de l'Association nationale des doubleurs professionnels. Aussi, la télé s'est rebellée et a fait en sorte qu'on n'ait plus besoin d'aller au cinéma pour entendre sacrer. Les Simpsons (depuis 1989) proposent d'excellentes adaptations toutes les semaines depuis 25 ans et des séries comme La Petite Vie (1993-1999) et Les Bougon (2004-2006) sont collées sur le langage courant.

Mais pour la génération qui a grandi pendant les belles années du VHS et de TQS, le doublage occupe encore une place spéciale. Les détournements de Parodies sur terre, sketchs diffusés à MusiquePlus à la fin des années 90, ont pavé la voie à une forme de doublage plus libre, plus crue et parfaitement adaptée à internet.

Tommy Lajoie, avec Follerie.com, est un des premiers à voir le potentiel de YouTube pour diffuser ses parodies maison d'icônes de son enfance, de Batman et Columbo à Alf et Bibi et Geneviève.

Pour Enrick Grand'Maison et Benoit Granger, il est temps de construire une plateforme consacrée au doublage parodique amateur sur internet. Le succès de leurs capsules Gordon pète sa coche, version doublée d'Hell's Kitchen, leur a prouvé qu'il y avait encore un engouement fort pour le doublage en joual. Avec leur page Facebook DoublageQc, qui approche les 50 000 abonnés, ils espèrent maintenant attirer d'autres doubleurs amateurs et perpétuer la tradition du doublage en joual pour la prochaine génération.

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