Des écoles veulent « guérir » les clients de travailleuses du sexe

Il existe des programmes de réadaptation pour les clients de travailleuses du sexe qui rappellent les thérapies de réorientation sexuelle. Les John Schools permettent aux clients arrêtés d’éviter un procès s’ils s’engagent dans un processus de guérison.

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déc. 6 2017, 10:03pm

« Ceux qui ont été arrêtés et accusés ont été délibérément et vindicativement humiliés. Leurs noms apparaissaient dans les journaux pour les humilier, eux ainsi que leurs familles. Des vies ont été détruites. » Justin Trudeau a prononcé le 28 novembre un discours pour s’excuser auprès de la communauté LGBTQ+ pour des décennies de discrimination systémique. Il a aussi reconnu que « nos lois ont appuyé et encouragé ceux qui voulaient attaquer le désir sexuel non conformiste ».

Les désirs hors-norme encore criminalisés

La criminalisation des personnes qui participent à des activités sexuelles considérées hors-norme est toutefois encore d’actualité. L’organisme Stella, qui défend les droits des travailleuses du sexe, relevait cette incongruité à la suite du discours de Justin Trudeau, mentionnant que les efforts pour rabaisser et écraser les clients des travailleuses du sexe sont constants.

Même sans condamnation, leurs noms se retrouvent dans les journaux. Des lettres sont envoyées à leur domicile ou sur leur lieu de travail, sans égard à leur vie privée, dans lesquelles il est indiqué qu’ils ont été aperçus en compagnie de travailleuses du sexe, peu importe qu’ils soient clients, amis ou simples passants demandant la direction vers le Lafleur de la rue Ontario. Quand ils sont arrêtés, s’ils avouent leur culpabilité et leur honte, ils peuvent échapper à un procès et à la prison à la condition de suivre des cours dans des John Schools : des écoles de réforme pour clients de travailleuses du sexe.

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Éduquer les clients sur les effets négatifs de la prostitution

La première école de ce genre a été créée à San Francisco. Dans les premières années du programme, le taux de récidive en ce qui a trait à la sollicitation de services sexuels a diminué, passant de 8 % à 5 % selon une étude non gouvernementale soumise au département de la Justice des États-Unis en 2008. L’école a cependant été fermée un an plus tard, à la suite d’une analyse financière de la ville, qui soulignait des buts mal définis et une efficacité indéterminable.

Les John Schools existent toutefois encore dans différentes villes américaines, anglaises et sud-coréennes. Il y en aurait au moins une dizaine au Canada : à Edmonton, Hamilton, Ottawa, Toronto, Saskatoon, Sudbury, Vancouver, Windsor, Winnipeg et dans la région de Peel (aucune pour le moment au Québec), selon une étude d’Ummni Khan, chercheuse et professeure agrégée en droit à l’Université de Carleton, publiée en 2015 dans la Revue Canadienne Droit et Société. Toronto a fondé la première, en 1996. La police d’Ottawa a suivi, en 1997. Elle s’est inspirée du modèle californien et a ouvert l’école avec l’aide de l’Armée du Salut.

Les clients arrêtés dans le cadre d’opérations policières réprimant la prostitution de rue payent des frais d’approximativement 500 $, parfois déboursés par l’Armée du Salut, et assistent à des sessions éducatives auxquelles prennent habituellement part un avocat de la Couronne, un travailleur social ou psychologue, une ex-travailleuse du sexe, un client repentant et un membre des forces de l’ordre.

« Dans des villes comme Ottawa, Vancouver, Edmonton et Toronto, les John Schools font partie du système de justice criminelle, comme des programmes précédant une condamnation. Le programme vise à altérer les attitudes et le comportement des hommes, en les éduquant sur les méfaits et dangers de la prostitution », explique la chercheuse Ummni Khan.

Le contenu des cours est divisé en six sections principales. Les lois sur la prostitution et les conséquences des activités dans la rue sont évoquées (les clients sont avertis des dangers de se faire voler ou attaqués lorsqu’ils s’impliquent dans l’industrie du sexe). Les hommes sont aussi informés des risques d’infections transmises sexuellement, de même que des effets négatifs possibles de la prostitution sur les travailleuses du sexe et sur l’ensemble des citoyens. La dynamique du proxénétisme et de l’exploitation sexuelle est également discutée, tout comme la dépendance sexuelle, qui serait provoquée par la participation à des échanges de services sexuels tarifés.

Le paradis est seulement pour les monogames hétérosexuels

Dans un texte d’opinion publié en avril 2017 par le Winnipeg Free Press, Stuart Chambers, un professeur en sciences sociales à l’Université d’Ottawa, a comparé les méthodes éducationnelles des John Schools aux thérapies de conversion ou de réorientation sexuelle. En imposant des envies hétérosexuelles aux homosexuels, les psychiatres souhaitaient, lors de ces thérapies, interdites maintenant dans quelques provinces au Canada, supprimer toute passion vue comme pathologique et malsaine.

Cette même morale et condescendance semble aujourd’hui amener les policiers à privilégier une approche répressive envers les hommes qui veulent payer pour des services sexuels, pense le professeur Chambers. Les John Schools leur apprennent qu’ils sont déviants et que leurs désirs reposent irrévocablement sur l’exploitation des femmes.

L’Armée du Salut et les policiers conviennent lors des séances éducatives que la seule façon d’être heureux, c’est dans une relation monogame, critique le professeur de l’Université d’Ottawa. Le couple et l’amour paraissent non seulement sacrés, mais aussi l’unique façon de s’épanouir dans ce monde perverti par les billets de vingt dollars à collectionner autour d’un g-string. Pour Stuart Chambers, c’est un endoctrinement contre le travail du sexe, payé par l’État.

Les Johns Schools seraient en effet financés en partie par le gouvernement fédéral, selon ce que révèle Shawna Ferris, une professeure adjointe à l’Université du Manitoba, dans l’essai Street Sex Work and Canadian Cities: Resisting a Dangerous Order, publié en 2015 . Elle y explique que les cours reçoivent aussi de l’argent des amendes générées par des programmes comme le Prostitution Offender Program à Edmonton.

La stratégie de réadaptation serait inefficace. Jenn, la coordonnatrice de la mobilisation et des communications à Stella, rappelle, dans une entrevue donnée à VICE, que la prohibition n’a jamais fonctionné, peu importe le vice ciblé, comme ça n’a jamais empêché des clients potentiels d’approcher des travailleuses du sexe ni des femmes d’entrer dans l’industrie. La police d’Ottawa convient d’ailleurs qu’il n’y a pas nécessairement moins de prostitution ni moins de circulation automobile liée à la quête de prostituées de rue. « Ce que ça produit, toutefois, comme effet, c’est de perpétuer des stéréotypes, la discrimination et la stigmatisation des travailleuses du sexe et de leurs clients », assène Jenn.

Un programme délivré par une organisation contre la diversité sexuelle

Éléonore*, une escorte et étudiante en travail social, déplore les conséquences d’une industrie menacée par ceux qui jouent au sauveur avec des personnes qui ne demandent ni à être sauvées ni à être jugées. « Lorsque les travailleuses du sexe et leurs clients sont influencés par la peur d’accusations criminelles, les relations sexuelles tarifées se font plus souvent dans des endroits isolés et dans une ambiance de méfiance », indique-t-elle à VICE. Elle ne veut pas que ses clients se sentent honteux de leurs envies et du temps qu’ils passent avec elle. « Ce genre d’école a comme but de faire en sorte qu’on revienne dans l’ancien temps, où tout ce qui avait rapport avec la sexualité nous faisait sentir coupable », dit-elle.

L’Armée du Salut a possiblement ce but. Il est inquiétant qu’une organisation internationale religieuse soit responsable de certains des programmes de rééducation dans les écoles de reconversion de clients au Canada. Sur son site web, jusqu’en 2013, l’Armée du Salut traitait les homosexuels de pécheurs et proposait des liens vers des ressources extérieures de réorientation sexuelle. Par ailleurs, leur dernière campagne sur le travail du sexe, en 2016, a été très controversée. Sur une enveloppe de collecte de dons, une petite fille affirme que sa mère est une prostituée et qu’elle a l’habitude de l’embarrer dans la salle de bain, ce qui l’a poussée, dès l’âge de cinq ans, à s’automutiler.

L’exhibitionnisme et le voyeurisme comme systèmes de contrôle social

Pour la chercheuse Ummni Kahn, les lois et programmes contre le travail du sexe ne répriment pas nécessairement le plaisir, mais le moulent autrement, vers des plaisirs de voyeurisme et d’exhibitionnisme. Alors que la population est appelée à participer à la dénonciation de clients et à surveiller de manière voyeuriste les clients potentiels, les policières, elles, en agents doubles lors d’opérations pour piéger les clients, doivent exhiber de l’érotisme pour amener les hommes à les solliciter sexuellement. « L’exhibitionnisme est ainsi utilisé comme élément crucial dans le processus de contrôle social », explique Ummni Kahn.

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Plutôt que de renforcer l’oppression des communautés marginalisées, de piéger des clients en se déguisant selon l’image clichée que la population se fait des travailleuses du sexe et de proposer des écoles pour se flageller les érections, Jenn, de l’organisme Stella, maintient qu’écouter les travailleuses du sexe et leurs clients reste la meilleure façon de potentiellement les aider et d’en apprendre plus sur leur industrie du sexe. « Se respecter et traiter les autres humains avec dignité, reconnaître l’autonomie de tous serait un bon départ pour apprendre à bien considérer les travailleuses du sexe. Les John Schools font exactement le contraire », conclut-elle.

* Certains noms ont été changés afin de préserver leur anonymat

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