environnement

Une nuit dans les coulisses d’une action avec les militants radicaux d’Extinction Rebellion

Une suite dans un hôtel quatre étoiles, du stress et de la Super Glue.

par Marie Boule
27 mai 2019, 9:34pm

De gauche à droite: Louis Ramirez, Frédéric Hamlet-Gagnon et Romain Grégoire. Photos par Marie Boule

Ce lundi matin, cinq militants d’Extinction Rebellion se sont collés les mains avec de la colle forte à une table dans une salle de conférence et aux portes de l’hôtel Westin à Montréal. L’Association pétrolière et gazière du Québec y tient pendant deux jours une conférence sous son nouveau nom : l’Association de l’énergie du Québec. Pour les activistes, ce changement de nom, c’est du greenwashing. Ils estiment que les énergies fossiles vont mener l’humanité à sa perte.

Louis Ramirez, Jean-Pierre Tremblay, Romain Grégoire, Anthony Garoufalis-Auger et Frédéric Hamlet-Gagnon ont préparé leur action pendant plusieurs semaines. Ils ont suivi une formation de désobéissance civile, ont loué une suite à l’hôtel pour avoir accès à la conférence, et se sont entraînés à se coller et se décoller les mains sans douleur.

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De gauche à droite: Louis Ramirez, Jean-Pierre Tremblay, Romain Grégoire, Anthony Garoufalis-Auger et Frédéric Hamlet-Gagnon.

La dimanche soir, vers 19 heures, ils arrivent à l’hôtel Westin en complets-cravates et s’installent dans une suite à 580 $ : les militants ne sont pas tout à fait dans leur milieu habituel. « Je me sens un peu comme dans James Bond », dit Frédéric en riant. Romain s’est coupé les cheveux pour l’occasion, sa dernière coupe datait d’il y a dix ans, Jean-Pierre a rasé sa barbe, mais n’a pas voulu aller jusqu’à couper ses longs cheveux, qu’il a ramassé en queue de cheval.

Allongés sur les lits dans la suite, ils rient en lisant le détail du programme qui décrit les deux jours de conférence : « “Panel sur le gaz naturel presque zéro émission”! “Presque”! » dit Louis. Ils raillent la photo de présentation de la brochure, sur laquelle on voit des feuilles vertes et une belle cascade : « Bienvenue dans un monde merveilleux où tout va bien », commente Frédéric.

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Louis Ramirez en pleine lecture.

On frappe à la porte. C’est un membre du comité de soutien d’Extinction Rebellion, qui vient récupérer dans des sacs Ziploc les affaires personnelles de chacun : clés, portefeuilles, téléphones portables. Les activistes ne garderont sur eux que leurs cartes d’identité.

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Les effets personnels des militants.

En cas d’arrestation, ils peuvent demander que la personne du comité de soutien qui viendra les chercher à leur sortie leur apporte un petit quelque chose. Louis a demandé un sandwich bánh mì et une bonne bière, Jean-Pierre un joint qu’il a roulé au préalable, Anthony voudrait seulement un sandwich végane, Fred une bière et Romain préfère une surprise.

Ils discutent de leurs motivations :

« Je me sens indigné qu’on soit rendus à ce point-là, où il faut qu’on fasse des actions aussi drastiques, dit Anthony. L’industrie pétrolière a vraiment fait une campagne de misinformation, et on est rendus là pour montrer la vérité au public.

– Mais c’est intéressant de voir l’ennemi en face, poursuit Louis. On va pouvoir vraiment voir à qui on a affaire.

– En tous cas on n’a plus vraiment le choix, poursuit Romain. Personnellement, je pense qu’on va mourir des changements climatiques, mais, si je fais rien, je vais me sentir mal, donc je fais des choix.

– J’ai toujours l’espoir que ça lève de quoi aussi, poursuit Jean-Pierre. Ostie que ce serait le fun que ça lève, puis qu’il y ait vraiment des centaines de personnes qui sont prêtes à se faire arrêter ou à agir…

– Moi je pense que ça va se passer, dit Louis.

– Ben, je t’aime de dire ça, répond Jean-Pierre en riant. »

On ne sait jamais combien de temps une action comme celle-ci peut durer, et il faut penser à tout. Les militants ont donc acheté des couches pour adultes qu’ils vont porter en cas d’urgence. Ils en rient un peu, mais passent vite à un autre sujet. Ce n’est pas leur partie préférée de l’action.

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Les fameuses couches.

Le message, c’est ça qui compte. Ils s’entraînent à répéter les déclarations clés qu’ils veulent faire passer le lendemain matin : « Il n’y a aucune exploitation d’hydrocarbures qui est sécuritaire ou propre, les énergies fossiles vont nous tuer, il faut cesser de mentir à leur sujet, on est venus démasquer l’AEQ », répètent-ils. Chacun essaie de trouver sa propre façon de faire passer le message. Frédéric s’emmêle les pinceaux un instant : « L’AEQ veut nous tuer... » Les autres éclatent de rire.

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Le matériel pour l'action du lendemain.

Ils ont testé la colle forte sur plusieurs surfaces dans les jours précédents. Elle fige au bout de quelques secondes et peut être enlevée avec de l’acétone. Ils ont préparé des papiers indiquant : « Main collée, ne pas tirer ». « Il faut être bien clair et bien dire que, s’ils essaient de nous décoller, ça va faire mal », rappelle Anthony.

Avant de se coucher, ils revoient leur plan en détail : ils ont acheté deux places pour le déjeuner-conférence le lendemain matin. Leur projet, c’est que Louis et Anthony se collent les mains à une table et interrompent la conférence, en tenant un discours contre les énergies fossiles, pendant que les trois autres bloquent les portes d’entrée de l’hôtel.

Ils ne sont pas nerveux, juste « excités », ils se sentent prêts. Ils savent qu’ils risquent de se faire arrêter, ils essaient de ne pas forcément y penser : « Les policiers peuvent être très intimidants, dit Louis. Ils te font vraiment sentir tout petit, ils sont très forts. »

Le dos calé contre quatres coussins moelleux, il dit en souriant qu’il est sûr qu’il va bien dormir : « Il est incroyable ce lit, dit-il, par rapport au lit chez moi. C’est vraiment cool! »

La prédiction de Louis ne s’est pas réalisée. Quand le réveil sonne à 6 heures, il a très mal et très peu dormi, comme les quatre autres. Certains ont tout juste eu le temps de faire quelques cauchemars, d’autres s’excusent d’avoir bougé dans tous les sens.

L’excitation de la veille au soir fait place à un stress palpable.

Ils enfilent leurs pantalons en silence, s’entraident pour nouer leurs cravates et ajustent leurs vestes. « Je repasse bien ma chemise, comme ça, ma mère sera fière de moi! » dit Louis, voulant détendre l’atmosphère.

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Anthony Garoufalis-Auger repasse aussi sa chemise.

Les couches sont en place : « C’est pas si inconfortable finalement, dit Frédéric, tu sais qu’elle est là, mais à un moment donné, t’oublies. »

Ils échangent peu de mots. Romain dit qu’il trouve que ces dernières minutes sont très difficiles psychologiquement. Tous les autres acquiescent.

« Je pourrais être tranquille dans ma shop à matin, mais non, ostie, faut foutre le bordel dans la société! lance Jean-Pierre. Je suis nerveux parce que c’est complètement en dehors de mes habitudes. »

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7 h 00. Il est temps de passer à l’action. Ils inscrivent sur leurs bras le numéro de téléphone de leur avocate en cas d’arrestation et se serrent la main. « Good luck », se disent-ils en se donnant des tapes dans le dos. « Je suis ravi de pouvoir faire cette action avec vous », dit Louis. « Nous aussi », lui répondent les autres. Ils prennent l'ascenseur, direction le rez-de-chaussée.

Sur le trottoir devant l’hôtel, des militants de plusieurs collectifs environnementaux sont déjà là, habillés de noir, pour manifester contre la conférence. Tout se passe très vite : Jean-Pierre, Romain et Frédéric se cachent pour étaler la colle sur leurs mains et se dirigent vers les trois portes qu’ils doivent bloquer. En quelques secondes, ils sont en place, mains collées contre les parties métalliques des portes. Les agents de sécurité de l’hôtel comprennent ce qui se passe presque immédiatement et appellent en renfort des policiers venus pour la manifestation officielle. Après quelques minutes, les policiers décollent les mains des activistes en tirant, et leur passent les menottes.

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Romain, en discussion avec les policiers.

Louis, Jean-Pierre, Romain, Anthony et Frédéric ont été en état d’arrestation, puis relâchés par la police, l’hôtel n’ayant pas désiré porter plainte. Les cinq rebelles sont applaudis par les militants des collectifs environnementaux qui les accueillent à l’extérieur.

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À l’intérieur de la salle de conférence, l’action a été un succès. Louis et Anthony ont interrompu le déjeuner-conférence, et les policiers n’ont pas réussi à décoller Anthony de la table pendant plus d’une heure.

« On a pu avoir quand même un débat rapide avec l’AEQ dans leur salle, sur leur territoire, raconte Louis une fois libéré. Quand est venu le speech du monsieur qui a dit qu’il y avait plus de voitures que jamais et que tout allait très bien essentiellement, on l’a interrompu, on lui a parlé de science. Le monsieur a invité à une certaine forme de respect, donc on l’a laissé parler, on a échangé et, après, on s’est fait arrêter en plein milieu, donc je ne sais pas à quel point il croit vraiment au débat. »

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La main blessée de Jean-Pierre Tremblay.

« Je suis en train de décoller la Super Glue qui reste sur mes mains, parce que je me suis quand même fait assez mal quand ils me l’ont arrachée, dit Louis.

– Oui, il a tiré comme une brute, dit Jean-Pierre, il voulait tout arracher d’un coup!

– Je lui ai dit : “Ça fait mal”, il m’a répondu : “Fallait y penser”, dit Louis. »

En continuant d’enlever des morceaux de colle forte de sa main, Louis soupire : « Ben, on va devoir recommencer, dit-il. C’est ça la vérité : la lutte est pas finie, on est loin d’être découragés. »

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