drogue

Ce que McDonald’s et Walmart peuvent apprendre aux cartels

Dans son dernier livre, Tom Wainwright compare la logique commerciale des dealers à celle des grandes multinationales.

par Seth Ferranti
03 avril 2017, 1:04pm

L'industrie de la drogue brasse des milliards de dollars chaque année. Les boss de cartels, à l'image d'El Chapo, apparaissent régulièrement dans la liste Forbes des milliardaires ayant amassé illégalement des sommes indécentes – et ce alors que les forces de police du monde entier sont à leurs trousses. Alors que la demande semble illimitée et que l'offre est avant tout contrôlée par des réseaux illégaux, les profits explosent chaque année. Contrairement à bon nombre de multinationales, les cartels peuvent s'appuyer sur la logique du monopole pour décupler leurs marges – une attitude qui demeure un rêve pour les Bernard Arnault de notre Hexagone.

Tom Wainwright, journaliste au sein de la rédaction de The Economist, a dirigé le bureau mexicain de l'hebdomadaire pendant trois ans. Il a récemment publié Narconomics : La drogue, un business comme les autres?, ouvrage dans lequel il s'intéresse à l'industrie de la drogue en tant que business lambda, évoquant avec précision les points de rencontre entre cette industrie interlope et la logique à l'œuvre dans les grandes multinationales comme McDonald's ou Amazon. Tom Wainwright a été surpris de constater à quel point les logiques commerciales en jeu sont similaires. Le livre évoque l'impact dévastateur du « darknet » sur les affaires des dealers de rue – comparant la politique de baisse de prix et de concentration du lieu de vente avec celle d'Amazon, qui a mis à mal de nombreuses petites enseignes à travers le monde.

Tom Wainwright a mis cinq ans à rédiger ce bouquin – il a effectué cinq années de recherches sur les gangs d'Amérique centrale, les prisons dominicaines et les champs de coca dans les Andes boliviennes. Si le livre évoque régulièrement les accointances entre échanges illégaux et officiels, il ne manque pas d'aborder les quantités astronomiques d'argent brassé ainsi que l'incarcération de masse – qui conduit à l'apparition de criminels plus qualifiés. J'ai échangé avec Tom afin d'en savoir plus sur son livre, disponible aux éditions De Boeck Supérieur.

VICE : Bonjour Tom. Pourquoi avez-vous choisi d'écrire un livre sur l'industrie de la drogue en tant que business « normal »?
Tom Wainwright
: En fait, alors que je travaillais au Mexique pour The Economist, j'ai compris que je passais 50 % de mon temps à parler d'industries légales – les voitures, les télécoms, le pétrole, etc. – et 50 % de mon temps de l'industrie de la drogue et des guerres liées à celle-ci. Au fil des mois, j'ai compris que la drogue était comparable à n'importe quelle marchandise.

En discutant avec les gens qui gravitent autour de cette industrie, j'ai fait face à des remarques qui étaient comparables à celles des commerciaux de cette planète : les gars de gangs parlent de ressources humaines, de recrutement ; les juniors se plaignent de leurs faibles salaires ; les cartels mexicains transfèrent leur argent dans ses sociétés offshores et vont jusqu'à adopter les logiques de RSE pour plaire aux locaux. C'est à partir de ce constat que je me suis dit qu'il y avait quelque chose à faire sur ce sujet.

Votre livre vous a conduit à beaucoup voyager.
C'est vrai. J'ai beaucoup voyagé en Amérique latine et à l'intérieur du Mexique. Je me suis rendu au Guatemala, au Honduras, au Salvador, en Bolivie, en République dominicaine, et même aux États-Unis – pour mieux comprendre les expérimentations à l'œuvre dans le Colorado.

Et qu'en est-il de l'argent brassé par cette industrie?
Personne ne connaît les chiffres exacts – pour des raisons évidentes. Selon les Nations Unies, l'industrie de la drogue représente 300 milliards de dollars. Évidemment, la plus grosse partie correspond à la vente de cannabis – près de la moitié du total. Après, le cannabis n'est pas une si bonne affaire que ça, quand on le compare aux autres drogues. Depuis la dépénalisation du cannabis dans certains États, les cartels latino-américains ont relancé leur production de cocaïne. Aujourd'hui, l'héroïne revient en force, en lien avec l'explosion de la consommation d'opiacés légaux aux États-Unis.

Selon vous, les cartels se sont directement inspirés des grandes multinationales comme Walmart. À quels niveaux?
Dans le cas de Walmart, il s'agit de la gestion de leurs fournisseurs. Walmart est régulièrement accusé de profiter de sa position préférentielle au sein de ce que l'on appelle un monopsone – à savoir un marché à un seul acheteur. Quand vous êtes aussi puissant que Walmart, vous pouvez vous permettre de choisir les prix d'achat des produits, car vous êtes le seul acheteur possible pour les petits producteurs.

Il en va de même pour les cartels sud-américains vis-à-vis des fournisseurs de feuilles de coca. Ces fermiers n'ont personne à qui les vendre hormis les cartels. De plus, lorsque l'armée colombienne détruit des champs, ce sont les fermiers qui en pâtissent, et non les cartels. C'est cette logique qui explique pourquoi le prix de la cocaïne n'a que peu évolué depuis des décennies aux États-Unis.

Et qu'en est-il de McDonald's?
En ce qui concerne McDonald's, ça a à voir avec la logique de franchises. Regardez les Zetas au Mexique. Ils laissent des gangs locaux utiliser la marque « Zetas » – cela permet aux petits gangs d'être plus efficaces au niveau de l'extorsion, et à la maison mère de toucher une partie de ce que gagnent les gangs locaux. Les Zetas font également face aux mêmes problèmes que les franchises de McDonald's lorsque ces dernières se disputent au sujet d'un territoire donné.

Dans votre livre, vous dites que l'incarcération de masse entraîne une meilleure « qualification » des criminels. Vous pouvez m'expliquer?
Les cartels ont beaucoup de mal à recruter. Il y a beaucoup de turn-over, parce que leurs gars n'arrêtent pas de se faire tuer ou arrêter. Et ce n'est pas comme s'ils pouvaient passer des petites annonces dans le journal. C'est un cauchemar pour eux. Mais il existe un endroit où sont rassemblés de nombreux jeunes hommes sans emploi et au casier judiciaire bien rempli – la prison, et bien que ce système soit pensé pour éviter les récidives, c'est du pain béni pour le crime organisé. Carlos Lehder et George Jung, qui ont plus ou moins amené la cocaïne en Amérique, se sont rencontrés en prison, alors qu'ils partageaient la même cellule. L'un d'eux savait comment transporter de la drogue en avion, l'autre avait des connexions en Colombie – et la suite fait partie de l'Histoire. Et leurs petites réunions se faisaient au frais du contribuable.

Quel est votre avis sur la guerre contre la drogue?
J'ai rencontré beaucoup de policiers et de soldats qui donnent leur vie pour cette lutte. J'imagine qu'ils pensent agir pour la bonne cause, et je les respecte pour ça. Mais je pense qu'on les a lancés sur la mauvaise piste. Au cours de ces dernières décennies, le nombre de consommateurs mondiaux de cannabis et de cocaïne a augmenté de 50 % – et ce nombre a triplé du côté des consommateurs d'opiacés. Tout ça après des milliards de dollars dépensés et des dizaines de milliers de vies sacrifiées. Ce n'est pas ce que j'appelle une politique réussie.

Que peut-on tirer d'une meilleure étude de l'industrie de la drogue?
Ce que j'ai voulu montrer avec ce livre, c'est que pour détruire les cartels, il faut d'abord les comprendre. Pour ce faire, vous devez accepter qu'ils suivent les mêmes règles que les autres entreprises. Ce que je trouve absurde, c'est que la guerre contre la drogue s'est depuis toujours intéressée à l'offre, alors qu'il faut avant tout s'occuper de la demande. Le point central, c'est que la demande est inélastique – les gens en achètent, quel que soit le prix. Logiquement, si vous vous attaquez à l'offre, vous augmentez les prix, mais ne diminuez en rien le nombre d'acheteurs. Le marché est donc valorisé. De ce que j'ai vu dans le Colorado et dans les autres États qui ont légalisé le cannabis, je peux vous dire que cette décision est sans doute « la moins pire ». Il est presque impossible de s'attaquer aux substances addictives, il vaut donc mieux laisser le gouvernement s'en occuper – et, de fait, laisser les cartels en dehors de ça.

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