Internet, rends-moi mon cerveau

Voici comment les changements de comportements liés à l'utilisation obsessive de l'internet ont influencé le travail de l'artiste français des nouveaux médias Romain Tardy.

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sept. 22 2016, 1:32pm

Photos : Romain Tardy

Je ne sais pas toi, mais moi, j'ai un peu de mal à me souvenir de ce à quoi ressemblait la vie pré-internet, ce quotidien ingrat privé de réveils-pipi-check-de-notifs au milieu de la nuit, de tentatives Tinder foireuses à 4 h en rentrant de soirée complètement gelé, mais aussi d'attentes de likes à chaque selfie publié sur Instagram — photo qui finira bien évidemment effacée au bout de quelques minutes si le quota de ♥ syndical n'est pas atteint. Bref, tous ces petits « rituels » qui font que la vie avant le web tel qu'on le connaît était bien moins sexy.

L'artiste des nouveaux médias français Romain Tardy revient sur cette transition vers une vie vécue principalement en ligne. Présentée sous une première itération à l'édition 2016 du Mapping Festival de Genève en avril dernier, Je rate mon cerveau pré-internet, est une expérience audiovisuelle qui explore les comportements engendrés par la découverte de cette matière immatérielle addictive et engageante communément appelée internet.

Le mois dernier, lors d'une résidence offerte par le centre d'art numérique montréalais Perte de signal, Tardy a étoffé sa réflexion à travers une version encore plus pragmatique que l'originale. Cette fois, on touche au concret, au matériel, au moyen d'un amalgame d'objets et de visuels. Malgré une esthétique et des références actuelles, l'œuvre parle d'une génération qui, sans avoir grandi avec le web, l'a vite assimilé.

De l'élément cliché comme la captation vidéo de Second Life, au classique Coucou, tu veux voir ma bite, en passant par la dizaine d'iPhone parsemés ici et là, aux pièces de tissus imprimés de visuels aux couleurs criardes et aux témoignages audio, cette intervention décontextualise internet et lui octroie une présence physique qui, tout en étant fondée sur le passé, fait référence à la vie après internet.

Je n'ai pas le temps (ni l'envie) de t'offrir une introduction aux pratiques post-internet et post-digitale, donc si tu veux paraître un peu moins con la prochaine fois que tu voudras être show-off à un vernissage, je t'invite à lire un ou deux textes de l'artiste-théoricien Grégory Chatonsky. En attendant, si tu n'as pas eu la chance de te pointer à la présentation — malheureusement trop — express de Je rate mon cerveau pré-internet, Romain nous a lâché quelques détails à propos des intentions derrière cette pièce et de la façon dont il prévoit la faire évoluer.


VICE : Pourrais-tu me donner quelques détails sur la composante majeure de Je rate mon cerveau pré-internet, autant pour les gens qui n'ont pas eu la chance de venir d'apprécier le résultat de ta résidence que pour les non-initiés à ce genre de pratique et de questionnement?
Romain Tardy : Je rate mon cerveau pré-internet (JRMCPI) est une collection d'interviews que j'ai menées auprès de plusieurs personnes en les poussant à s'interroger sur les changements intimes qu'a provoqués leur utilisation régulière d'internet.

C'est un travail très grand public : nous connaissons tous ces changements, nous constatons tous que notre perception du monde ou nos rapports sociaux se sont transformés avec l'hyperconnectivité. Seulement, j'ai constaté qu'il n'était pas si courant de s'arrêter un moment là-dessus en nous demandant : à quel point tout cela est-il un choix?

La plupart des gens du milieu te connaissent pour les projets de mapping vidéo et les installations audiovisuelles que tu déploies partout dans le monde. Pourrais-tu me parler de ce changement de cap vers des pratiques relevant plus du post-internet et du post-numérique?

Mon travail actuel s'inscrit dans une réflexion plus globale autour du grand écart permanent que nous faisons entre le monde physique, dans lequel nous vivons, et le monde dématérialisé, dans lequel nous pensons et exerçons une grande partie de nos activités.

C'est en cela que la technique du mapping, que j'ai utilisée à de nombreuses reprises dans d'autres installations, m'intéresse : il s'agit d'une forme de réalité augmentée avant l'heure, où il est possible de faire converger ces deux univers.

Quelles sont les références qui ont influencé le développement de ce projet?
Je suis depuis longtemps fasciné par les artistes qui ont une pratique complètement dématérialisée, et plus particulièrement ceux issus du net art depuis les années 90 (JODI par exemple), ainsi que son revival il y a quelques années (Rafael Rozendaal, Aram Bartholl, Cory Archangel...). L'idée de s'affranchir complètement du support en le standardisant à l'extrême (un navigateur web, un ordi — peu importe le modèle ou le format), en fait aussi, il me semble, la première forme d'art totalement ubérisée (chaque spectateur voit l'œuvre grâce à son ordinateur, smartphone), rendant du même coup les notions de support et d'institution artistique totalement obsolètes. En revanche, la notion de contexte reste déterminante : chaque spectateur vivra l'œuvre différemment en fonction de là où il se trouve : chez lui, dans la rue, à la table d'un café, etc.

J'aimerais savoir comment tu perçois ces approches, celles à travers lesquelles on décontextualise l'internet et on le dépossède de son aspect virtuel pour lui donner une forme plus matérielle et plus tangible.
Je suis assez opposé au terme virtuel dans ce cadre, à vrai dire. Virtuel renvoie à quelque chose d'hypothétique, une possibilité sans certitude. Les jeux vidéo, internet, sont bien réels, actuels même. Le fait de matérialiser physiquement, en trois dimensions, des éléments qui n'étaient auparavant que visuels (un browser web, des éléments d'interface, des visuels générés par du code...) n'est de mon point de vue qu'un changement de support, ou de dimension, mais les deux sont aussi réels l'un que l'autre.

Je pense que le fait de présenter tout ce qui vient de l'ordinateur puis d'internet comme un monde virtuel est un gros problème dont ont voit les conséquences aujourd'hui. S'il est virtuel, cela sous-entendrait que ce qu'on y fait ne peut avoir de conséquences dans le monde physique, réel, y compris sur notre esprit — on voit de façon éclatante et parfois dramatique aujourd'hui que ce n'est évidemment pas le cas. Je crois que c'est une des raisons qui font que tout le monde développe une drôle de schizophrénie avec d'un côté notre situation réelle, physique, limitée d'une certaine manière, et de l'autre côté celle qu'on aimerait avoir et qu'on met en scène au travers des réseaux sociaux, par exemple.

Comment penses-tu pouvoir emmener ce projet plus loin que ce qu'il est actuellement?
Collaborer avec des chercheurs qui travaillent sur ce sujet ou sont en lien avec est une piste que j'aimerais développer dans le futur : sociologues, ethnologues, community managers, modérateurs de forums, psychologues, addictologues, stars des réseaux sociaux, pourquoi pas...

Nous sommes à une période infiniment excitante de changements majeurs auxquels on ne comprend pas forcément grand-chose, mais cette sensation d'être emporté par la vague est aussi assez grisante : le temps n'ayant qu'une seule direction, essayons de faire en sorte qu'il nous emporte joyeusement.

Merci Romain et tiens nous au courant!


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