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Un logiciel anti-plagiat découvre une source potentielle pour 11 pièces de Shakespeare

En appliquant WCopyfind, un logiciel open source utilisé contre la triche estudiantine, à des œuvres de Shakespeare, deux chercheurs ont découvert un lien entre le style du dramaturge et un manuscrit publié au XVIe siècle par un illustre inconnu.

Thibault Prévost

Cet article a initialement été publié par Motherboard France.

Plus le temps passe, et plus le génie supposé de Shakespeare est remis en question par des universitaires soupçonneux. Tranquillement perché pendant près de 400 ans sur un piédestal de gloire, le père d’ Hamlet, MacBeth, Le Songe d’une nuit d’été, Le Roi Lear et de près d’une trentaine d’autre œuvre entre 1580 et 1613 voit les accusations de filouterie s’amonceler à ses pieds. Génie authentique, imitateur doué ou simple sampleur de textes au flair particulièrement aiguisé ? En 2018, douter de l’authenticité du Barde d’Avon n’est plus sacrilège, et de nombreux chercheurs se sont déjà penchés sur la question à grands renforts d’outils d’analyse linguistique. Derniers en date : Dennis McCarthy et June Schlueter, deux spécialistes de l’œuvre du dramaturge, qui s’apprêtent à publier aux éditions D.S.Brewer le fruit d’un travail de recherche déroutant, relaté par le New York Times le 7 février. À en croire les deux experts, ils auraient identifié une source d’inspiration certaine du dramaturge anglais, dont un seul manuscrit aurait influencé l’écriture de onze de ses pièces parmi lesquelles Le Roi Lear, Macbeth, Richard III et Henry V. Nom de l’illustre mentor ? George North, ambassadeur du Royaume-Uni en Suède et figure mineure de la cour élisabéthaine. Motif de l’attention du grand dramaturge ? Un bref discours sur la rébellion et les rebelles, écrit par le diplomate vers la fin du XVIe siècle, et jamais publié depuis.

S’il n’est pas question de plagiat dans le livre des deux experts, le texte apparaît néanmoins comme une inspiration puissante du travail de Shakespeare, qui en récupère des motifs lexicaux, grammaticaux et syntaxiques et les disperse dans ses œuvres postérieures. « C’est une source vers laquelle il revient tout le temps » développe McCarthy au New York Times. « Elle affecte le langage, elle dessine les scènes et, jusqu’à un certain point, elle influence réellement la philosophie des pièces. » Seulement, comment dépasser la simple querelle linguistique et quantifier l’influence supposée du texte de North sur ceux du Barde ? En utilisant un outil informatique d’étude comparative, répondent les deux chercheurs. Et si vous imaginez un outil sophistiqué jalousement gardé par les linguistes du monde entier, vous vous gourez : McCarthy et Schlueter se sont servis de WCopyFind, un petit logiciel open source traditionnellement utilisé dans le milieu universitaire pour repérer les plagiaires – en repérant les tournures de phrase, les champs lexicaux et les constructions similaires de deux textes données.

Une méthode similaire utilisée en 2009

Dans le cas de Shakespeare et de North, les résultats sont apparemment frappants, comme l’explique le New York Times : dans l’incipit de son manuscrit, North enjoint par exemple ceux qui se perçoivent comme laids à défier la nature en s’efforçant de développer leur beauté intérieure, et utilise pour développer son argument un lexique précis, composé entre autres des mots « proportion », « juste », « ombre », « déformé » et « nature ». Dans le soliloque introductif de Richard III, le roi bossu utilise le même champ lexical mais Shakespeare retourne le propos, faisant dire à son personnage que puisqu’il est physiquement laid, il agira comme le méchant que la société lui renvoie. Pour McCarthy, la présence de cette suite de mots dans les deux textes ne peut pas être une coïncidence, selon le principe du « ticket de loto. C’est facile d’obtenir un nombre sur les six, mais pas de les avoir tous », conclut-il.

Ailleurs dans le livre, explique le New York Times, Shakespeare réutilise d’autres structures de North, par exemple le catalogue très précis de six races de chiens (dans Le Roi Lear et Macbeth) énoncé dans Un bref discours sur la rébellion et les rebelles ; enfin, d’autres personnages historiques (et bien réels) décrits par George North dans sa diatribe anti-rébellion présentent d’étonnantes similarités avec plusieurs personnages shakespeariens, expliquent les deux auteurs.

Et si, au lieu d’être une authentique source d’inspiration pour le dramaturge anglais, George North (qui après tout, vivait et écrivait à la même époque que son illustre homologue) partageait simplement le même culture littéraire et politique que lui, trouvant l’inspiration chez d’autres de ses contemporains ? Pour vérifier cette hypothèse, McCarthy a repris certaines tournures similaires des deux auteurs et les a comparées à la base de données Early English Books Online, qui compile près de 17 millions de page de livres publiés entre 1473 et 1700. Presque aucun autre livre ne contenait ces mots précis dans des passages de longueur équivalente, et certains mots étaient si rares qu’ils ne se retrouvaient que dans une ou deux autres œuvres. Suffisant pour faire passer un bruissement dans le monde ouaté des spécialistes de Shakespeare, alors que le livre doit être officiellement publié la semaine prochaine. « S’il s’avère que le livre est à la hauteur de ce qui se dit, c’est une découverte comme l'on en voit qu'une par génération », s’enthousiasme Michael Witmore, directeur de la Folger Shakespeare Library de Washington.

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Pourtant, ce n’est pas la première fois que l’analyse statistique par ordinateur est utilisée pour tenter de percer le mystère de la genèse shakespearienne : en 2009, Sir Brian Vickers, professeur de littérature à l’université de Londres, s’armait de Pl@giarism, un autre logiciel traditionnellement utilisé pour traquer les étudiants fainéants, pour fournir la preuve formelle que le Barde était derrière Le règne d’Edward III, une pièce de la fin du XVIe siècle jusque-là considérée comme apocryphe. Malgré ce succès indéniable, l’analyse statistique ne fait pas réellement consensus dans la communauté des sciences humaines, puisque ni le travail de Vickers ni celui de McCarthy et Schlueter n’ont eu droit aux honneurs de la peer-review. A l’heure où le monde de la littérature en vient à douter que le petit provincial sans haute éducation de Stratford et William Shakespeare – l’auteur – soient bien la même personne, d’autres érudits seraient bien inspirés de s’attaquer à l’œuvre du maître par le versant technologique. Après tout, un plagiaire reste un plagiaire, aussi talentueux soit-il.