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Sports

Se doper quand on joue au soccer? C'est facile.

« On ne m’a testé qu’une fois au cours de ma carrière. Et encore, c'était plus que pour la plupart de mes coéquipiers. »

par Ferdinand Dyck
10 juillet 2018, 8:57pm

Lofti El Bousidi (à droite) pour l’équipe espagnole CD Torrevieja. (Toutes les photos sont publiées avec son aimable autorisation.)

Cet article a été initialement publié sur VICE Allemagne et traduit par VICE France.

Le médecin de l’équipe allemande Hans-Wilhelm Müller-Wohlfahrt a affirmé que personne ne se dopait chez les joueurs, parce que cela ne servirait à rien. L’agence allemande de lutte anti-dopage a depuis réfuté ces déclarations, et elle n’est pas la seule à mettre en avant l’omniprésence des produits stimulants dans le soccer.

Ancien joueur, Lofti El Bousidi a partagé sa carrière entre des équipes suisses, espagnoles et allemandes. Et il a eu un bon aperçu du fossé entre le dopage dans le soccer, où les joueurs bénéficient d’une quasi-impunité, et dans les autres disciplines comme le cyclisme ou l’athlétisme, contrôlées de façon systématique.

Aujourd’hui joueur en Ligue 2, El Bousidi est aussi étudiant en Master de sciences du sport à l’Université Johannes Gutenberg. Désireux de mieux informer les autres joueurs sur les problèmes de santé qu’ils encourent, il consacre son mémoire à la perception des produits dopants chez les joueurs. Il a donc interrogé ses anciens coéquipiers, dont 30 % lui ont avoué se doper ou s’être dopés.

À l’approche des demi-finales, les supporters attendent des quatre équipes encore en lice une exemplarité totale. On est donc allé interroger Lofti pour savoir s’il est si facile de se doper quand on est joueur de soccer.

VICE : Qu’est-ce qui vous a poussé à consacrer votre mémoire au dopage dans le milieu du soccer ?
Lofti El Bousidi : On ne m’a testé qu’une fois au cours de ma carrière et encore, c’est plus que pour la plupart de mes coéquipiers. J’ai aussi repensé à tous ces joueurs des années 80-90, dopés comme des bœufs à l’époque et qui s’en mordent bien les doigts aujourd’hui.

Y a-t-il une chance pour que 100 % des joueurs du Mondial soient clean ?
Je ne crois pas non. Les grosses compétitions sont très exigeantes, bien plus que les championnats réguliers, du coup la triche paraît tout de suite plus tentante. Les joueurs ont une double pression : leurs supporters et leur équipe. Ça me conforte dans l’idée que si on testait les joueurs pendant ce genre d’événements, beaucoup seraient positifs.

Quel est le moyen de savoir si un joueur se dope ?
Le test ! Deviner sans cela, c’est presque impossible. Par contre si je vois une équipe en pleine forme du début à la fin du Mondial, sans montrer aucun signe de faiblesse, là j’aurai des soupçons. On parle de potentiels champions du monde quand même ! Les écarts de niveau ou de conditions physiques ne devraient pas être spectaculaires : si c’est le cas, il y a anguille sous roche. Et puis, vous vous souvenez peut-être du Dr Eufemanio Fuentes, et de ce gros scandale de dopage pendant le Tour de France : il l’a dit sans ambiguïté, sa clientèle comptait autant de joueurs de soccer que de cyclistes.

Pourtant, on entend parfois que le dopage ne rend pas les gars de soccer plus performants…
Je vais être plus précis : se doper pendant la Coupe du Monde, ça ne sert pas à grand-chose. En amont par contre, beaucoup plus. Un grand nombre de matches en très peu de temps, ça veut dire beaucoup moins de marge de manoeuvre pour récupérer. Il y a des méthodes qu’on peut mettre en œuvre pendant les sessions d’entraînement anticipées : apprendre à récupérer plus vite, ignorer la fatigue, calmer les douleurs éventuelles. C’est bien utile, mais c’est surtout dangereux pour la santé. Si le corps dit stop, ce n’est pas pour rien.

Les joueurs sont-ils toujours au courant qu’ils s’injectent des substances interdits ?
Ah non, pas du tout. C’est une des découvertes les plus alarmantes que j’ai faites : beaucoup de mes ex-coéquipiers ignorent la liste des substances illégales. Très peu se renseignent sur ce qu’on leur donne, du coup si on les teste, il y a des chances qu’ils ne sachent même pas ce qu’on leur reproche.

Vous-même, avez-vous déjà eu des doutes ?
Pas que je me souvienne, non. Mais on ne sait jamais…

Les joueurs se procurent-ils les produits eux-mêmes, ou font-ils toujours appel à leur entraîneur et au médecin de l’équipe ?
Quelques-uns m’ont dit trouver eux-mêmes des stéroïdes sur le marché noir. Mais ça concerne surtout des joueurs blessés et pressés de se remettre sur pied.

Quelle est la finalité de vos recherches ?
Informer mes coéquipiers, déjà : beaucoup d’entre eux prennent ces produits, et trop peu savent à quoi ils s’exposent. Et puis à mon avis, les joueurs sont aussi censés être des exemples. Depuis la publication de mon travail, le syndicat des joueurs allemands s’est penché sur les questions de prévention et d’éducation comme jamais auparavant.

Comment as-tu fait pour que les joueurs se confient à vous de cette manière ?
J’ai mené mon étude dans des pays où j’avais joué, ou au moins ceux où je connaissais du monde : du coup c’étaient souvent des connaissances. Il fallait qu’ils me perçoivent comme l’un des leurs pour se sentir à l’aise. N’oublions pas non plus que le sondage est anonyme. Ils savaient que personne ne pourrait remonter jusqu’à eux.

L’année dernière, le capitaine péruvien Pablo Guerrero a failli être privé de Mondial à cause d’un résidu de cocaïne dans son organisme. Est-ce que les joueurs qui prennent des substances récréatives devraient s’inquiéter ?
Bien entendu ! Ça peut faire encore plus de mal à leur réputation que le dopage. C’est sans doute pour ça que la plupart de mes ex-coéquipiers n’en prenaient pas, ou alors très peu.

Ces découvertes vous empêchent-elles d’apprécier le soccer comme avant ?
Bien sûr que non ! J’aime toujours autant ça.

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