Pourquoi je voudrais redevenir escorte

C'était entre le moment de sauter sur un lit et celui de changer les draps que je me sentais enfin moi.

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15 septembre 2016, 12:09pm

Quand j'ai commencé à être escorte, je travaillais de 21 h jusqu'à 6 h du matin. Chez moi, je mangeais deux cheeseburgers avant d'aller dormir quelques heures, pour ensuite me rendre à l'université en début d'après-midi. Ça ne me manque pas, les cheeseburgers avalés comme du foutre.

Ce qui me manque, c'est le reste, quand je me suis trouvé une agence qui me proposait de travailler dans un trois et demi au centre-ville, à l'heure des caissières de pharmacie et des hommes d'affaires qui s'inventent des réunions pour que je me réfugie entre leurs jambes pour les sucer en pensant aux publicités de Guess.

Maman à la maison en manque de condoms à enfiler?

Depuis 10 ans, je ne suis plus escorte. Je suis avec le même mec, un ex-client devenu mon fiancé et le papa de mes deux enfants. Je suis maman à la maison et, quand les enfants dorment, j'écris, je m'épile les sourcils dans un bain moussant ou j'enfile un bustier pour préparer le souper, ou plutôt pour regarder mon mec préparer le souper (les pompiers sont déjà venus chez moi parce que j'avais brûlé des biscuits, c'était divertissant).

J'ai quitté l'industrie du sexe pour mon chéri, à sa demande, mais est-ce que je pourrais y revenir, pour lui? Me faire bronzer au parc pendant que j'apprends aux enfants à chanter l'alphabet et jouer à la cachette tout en lisant des potins sur mon cellulaire, c'est super gratifiant, mais j'aimerais aider notre famille autrement qu'en répétant dix fois par jour : « Les mots de toilettes, c'est juste aux toilettes qu'on peut les dire. » Toute la charge financière de notre couple est sur mon mec. Je sais qu'il trouve ça dur et je n'aime pas comparer nos quotidiens, lui et sa fatigue du bureau, moi et ma fatigue d'avoir construit et détruit des châteaux de sable. Je voudrais pouvoir nous payer médicaments, céréales sucrées et voyages en Italie, autrement qu'en priant.

L'argent et la liberté de squirter partout

L'argent, c'est pour ça qu'on commence souvent à être escorte, ou adjointe à la direction ou avocate, mais il n'y a pas que ça qui me manque. L'homme qui venait me voir pour dormir dans mes bras avant de reprendre l'avion me manque. Le New-Yorkais qui me parlait de Mylène Farmer et de la prison dans laquelle il travaillait aussi. Avoir envie de me coucher, nue, la tête sur la jambe d'un homme que je ne connaîtrai peut-être qu'une heure, me manque. Ce ne sont pas que des statistiques de grosseurs de queue qu'on enregistre quand on passe du temps à attendre les centaines de dollars, l'ennui et les désirs d'inconnus. C'est la couleur de la peau d'un homme de soixante ans, les souvenirs de l'enfance algérienne d'un autre, les craintes, les films préférés, le laisser-aller que certains réussissent à avoir, quand le condom est jeté et qu'il reste une vingtaine de minutes à passer avec une femme, assise sur une couette, prête à partager des morceaux d'ananas ou l'interprétation d'un roman suédois.

Le temps à ne rien dire, aussi, à être avec quelqu'un d'autre, sans rien sur soi, à être avec quelqu'un d'autre dans une chambre qui sent la sueur et le cul. Le temps à ne rien dire entre une escorte et son client, ça peut être pénible, mais moi, ça m'a toujours semblé être un temps de liberté. Une liberté à laquelle je n'accédais pas autrement. Ce n'était pas dans une salle de classe que je me sentais libre, ni en buvant une Smirnoff Ice ou en tentant de gagner une peluche à La Ronde que j'étais bien. C'était quand j'avais un autre nom que le mien et les cheveux mouillés. C'était entre le moment de sauter sur un lit et celui de changer les draps que je me sentais enfin moi.

Se contenter des souvenirs et de la Corée du Sud des autres

Des copines sont encore escortes ou danseuses et elles me régalent d'histoires de clients qui leur parlent de la forme de leurs grandes lèvres ou de l'art contemporain en Corée du Sud. Je m'en contente, pour le moment. Je ne regrette pas d'avoir quitté l'industrie du sexe et d'avoir porté en moi deux enfants qui me font sourire plus que tous les clients du monde entier, mais je ne vois plus ce qui serait mauvais ou gênant à aimer mon chéri, à hurler Bye bye mon cowboy avec ma fille et mon garçon, et à nous payer des vacances et des Cheetos grâce à ma chatte.

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