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Art

Entrevue avec Joan Cornellá, l’artiste qui devrait vraiment avoir été banni de l’espace public

Vous avez fort probablement déjà vu son travail, par exemple la mère qui tire une balle dans la tête de sa fille influenceuse à bout portant.

par Christopher Hooton
23 mai 2019, 4:26pm

L'article original a été publié sur VICE Royaume-Uni.

À cette période de l’histoire où l’on doit éviter de dire une chose susceptible de heurter quelqu’un, sinon en subir les conséquences, Joan Cornellá s’est taillé une niche en faisant exactement le contraire. Le travail nihiliste et provocant de l’artiste catalan satirise nos misérables vies modernes dans des bandes dessinées composées de quelques cases aux couleurs joyeuses. Elles illustrent fréquemment le suicide, la pauvreté, la pollution, les handicaps et les amputations, et elles sont d’ordinaire sanglantes ou scatologiques. Il y a une constante : de larges sourires.

Vu à quel point humour est noir, on pourrait s’attendre à ce que Joan Cornellà soit une personnalité subversive et marginale du monde de l’art, mais non. Il compte plus de sept millions d’abonnés sur Instagram, ses dessins ont paru dans le New York Times, il a réalisé une couverture d’album pour le groupe Wilco, et Eric Andre et Matthew McConaughey sont parmi ceux que l’on a vus portant un t-shirt avec un de ses dessins.

Comment parvient-il à concilier son énorme succès sur les médias sociaux avec la saine répugnance qu’il éprouve pour celles-ci? Je me suis entretenu avec lui à l’occasion de sa plus récente exposition, I’M GOOD THANKS, qui débute à la Public Gallery de Londres.

VICE : Avec votre humour, si vous aviez choisi de vous exprimer par tweets, votre compte aurait probablement été banni. Miraculeusement, il semble que votre compte Instagram ne soit que suspendu de temps en temps. Combien de fois est-ce qu’il a été suspendu?

Joan Cornellá : J’ai été suspendu tellement de fois que j’ai perdu le compte. Facebook était le pire, parce que chaque fois que j’étais censuré, je n’étais pas autorisé à me connecter pendant tout un mois, donc je pouvais être suspendu pendant le tiers de l’année. Sans que je sache pourquoi, il y a eu un changement, et ça fait maintenant des mois que l’inquisition d’internet ne m’a pas censuré. Évidemment, ce n’est pas aussi pénible que d’être emprisonné pour avoir dit ce qu’on pense, mais ça montre que le degré de démocratie et de liberté d’expression sur internet est assez bas, puisqu’il est établi par des compagnies. Facebook et Instagram ont des politiques semblables et détestent le contenu sexuel dans mon travail, alors des fois je pixellise des parties.

Est-ce que les médias sociaux t’envoient des fois par écrit des explications pour ces suspensions?

Je ne garde jamais les messages que je reçois quand je suis suspendu, mais ils sont en général courts, sans explication. Leur façon de décider de censurer semble plutôt aléatoire, et je suppose que ça dépend beaucoup des signalements des utilisateurs. Une fois, ils ont interdit une bande dessinée dans laquelle un psy dit à son patient de se suicider — apparemment, ils ont pensé que j’avais besoin d’aide, parce qu’ils m’ont envoyé une sorte de conseil par fausse bienveillance. C’est un peu ridicule de voir qu’ils ne voient aucune distinction entre la fiction et la réalité, et je suis surpris du nombre de personnes qui ne voient que le sens littéral dans mon travail, plutôt que l’ironie.

Joan Cornella IM GOOD THANKS
Joan Cornellá. Photo gracieusement fournie par la Public Gallery de Londres

Vous devez avoir une drôle de relation avec ces plateformes, si elles vous suspendent continuellement tout en étant absolument nécessaires pour votre succès?

Tout à fait. Je suppose que je devrais en être reconnaissant envers les médias sociaux. Par ailleurs, je continue de penser qu’elles ont quelques aspects positifs, comme l’interaction des masses et la démocratisation de l’information. Mais comme vous pouvez le voir dans mon travail, je ne suis pas convaincu que les médias sociaux soient un instrument d’émancipation.

Le fil d’actualité d’un média social est une sorte d’espace d’exposition parfait pour une grande partie de votre travail, non? Parce qu’en choisissant de passer du temps sur Instagram, entre autres, l’utilisateur est déjà complice de ce qui est satirisé. C’est comme une galerie d’art où les visiteurs devraient déclarer à l’entrée qu’ils sont des trous de cul.

Oui, je pense que c’est comme ça que la plupart des gens se sentent quand ils se servent des médias sociaux. En plus, on sait tous que Facebook vole nos données personnelles, et on l’utilise malgré ça. Pour être honnête, j’aimerais m’en débarrasser, mais c’est le meilleur moyen de montrer mon travail à un vaste public, alors j’imagine que je suis l’esclave des médias sociaux.

Visuellement, votre travail rappelle beaucoup la publicité des années 50 ou les vidéos de sécurité à bord des avions. Quelles sont vos autres inspirations?

Je pense que j’ai été inspiré par les vieux dessins dans le travail de Crumb, Clowes ou Michael Kupperman, qui ont été inspirés par ça avant moi. Aussi par Pettibon, Michael Ray Charles et Barbara Kruger. J’aime la naïveté dans les vieilles publicités, où on voit beaucoup de sourires de façade, ce qui est parfait. Il y a aussi des sketches comiques et des humoristes qui m’ont beaucoup inspiré — j’ai récemment regardé de nouveau la série britannique Look Around You, et c’est excellent .

Le visage souriant de votre personnage principal est devenu votre carte de visite, il illustre dans votre travail un sentiment de désespoir, de déni, de manie. Est-ce qu’il est basé sur une vraie personne?

Mon personnage n’est pas basé sur une personne en particulier, c’est plutôt un mélange de visages. On peut voir ce genre de sourire dans ce que fait Aphex Twin, sur des personnages de Goya ou chez un type réel qui prétend que sa vie va très bien, mais qui vend des produits bancaires de merde.

Et d’où vient l’obsession pour les amputations?

C’est juste la façon la plus facile que j’ai trouvée pour jouer visuellement avec l’humour noir. Je me rappelle que, quand j’ai regardé Braindead, j’ai beaucoup ri. C’est peut-être ma première source d’inspiration.

De toute évidence, vous aimez trouver le pire sentiment possible à donner à un personnage et ainsi satiriser. L’un des plus simples, mais efficace, c’était : « STOP BEING POOR » (« Arrêtez d’être pauvres »). Ça m’a rappelé ce que Johnny Cash avait dit sur les paroles « But I shot a man in Reno / Just to watch him die » de sa chanson Folsom Prison Blues : « J’étais assis avec mon crayon dans les mains et je cherchais la pire raison pour tuer une autre personne, et c’est ce qui m’est venu à l’esprit. » J’imagine que vous faites un exercice mental semblable quand vous créez une nouvelle bande dessinée?

Mon processus de travail est souvent basé sur l’idée que l’humanité peut être réellement répugnante, et je me sers de l’humour pour parler de choses sérieuses comme celle-là ou prendre du recul par rapport au désastre. Quand je commence à réfléchir à une nouvelle bande dessinée, c’est toujours avec une vision sombre de l’humanité, mais je m’amuse toujours dans ce processus, alors c’est toujours le fun.

Des animaux qui nous rappellent qu’« ON VA TOUS MOURIR » au personnage qui fait du pouce avec une affiche indiquant « EXTINCTION », votre travail a quelque chose de réconfortant. Mais je ne suis pas sûr de comprendre pourquoi « TOUT LE MONDE MEURT SEUL » ou « LA VIE N’EST QUE MISÈRE » peuvent nous aider à nous sentir mieux. Vous, vous le savez?

J’aime à penser que c’est la même réaction que lorsque je lis un roman de Samuel Beckett ou une bande dessinée de Robert Crumb : l’idée d’être constamment entouré de désespoir et d’échecs, et qu’il vaut mieux en rire.

Deux de vos bandes dessinées les plus aimées sur Instagram sont celle où l’on voit une mère tirer une balle dans la tête de sa fille influenceuse à bout portant et celle de l’homme ensanglanté sur l’asphalte après un accident de voiture qui sourit quand un personnage le prend en photo avec un filtre qui lui ajoute un museau et des oreilles de lapin. On dirait qu’on se déteste tous quand on participe à la malheureuse compétition que sont les médias sociaux. Pensez-vous que l’humanité cessera un jour de se livrer à ses désirs narcissiques que la technologie nous permet d’alimenter ou qu’il est déjà trop tard pour refermer la boîte de Pandore?

Je n’en sais rien, mais je refuse de croire qu’on n’est qu’un produit de consommation façonné par la technologie et les algorithmes. J’imagine que ce qui se passe dans les médias est juste le reflet de l’évolution du capitalisme, l’idée qu’il est important de s’exprimer, qu’on doit exprimer nos différences et montrer à quel point on est spéciaux. On choisit nos identités comme si on les achetait au supermarché et on les montre dans les médias sociaux comme pour les revendre avec un profit.