drogues

Et si on permettait le dopage aux Olympiques?

« On pourrait changer les règles du jeu. »

par Justine de l'Église
07 février 2018, 9:56pm

Illustration : Aaron Dana

Imaginez la scène, au sanctuaire d’Olympie, à l’ombre d’un olivier : un athlète sur le point de compétitionner enfourne une poignée de testicules crus dans sa bouche et mâche avec la détermination de décrocher l’or pour la toute première fois. Les couilles vont lui donner le boost nécessaire pour gagner. En plus, c’est mâle sur un temps.

On romance à peine; depuis que les Olympiques existent, des athlètes tentent d’améliorer leur performance au-delà du talent et de l’entraînement. On l’a vu aussi dès le retour des Olympiques, lorsque les athlètes avaient la voie libre pour prendre des stimulants et des médicaments. En 1904, Thomas Hicks a remporté le marathon grâce aux injections de strychnine (!) et à la shot de cognac administrées par son entraîneur.

Le dopage a été interdit par le Comité international olympique en 1967, mais force est de constater qu’il est toujours présent aujourd’hui; des cas de dopage ont été relevés dans presque la grande majorité des Jeux depuis.

C’est ainsi que VICE s’est posé la question : tant qu’à ce que le dopage fasse partie de l’histoire du sport et soit toujours aussi présent dans les compétitions actuelles malgré les interdictions, serait-il possible d’imaginer un monde dans lequel le dopage serait tout simplement permis?

Question de philosophie

Au centre de tout le problème de légalisation du dopage, il y a une question philosophique : peut-on réconcilier dopage et esprit sportif?

Le médecin de formation et philosophe Jean-Noël Missa, auteur de Philosophie du dopage, propose de voir au-delà de la philosophie naturaliste qui prédomine. « Aujourd’hui, quand on entend les autorités sportives ou l’Agence mondiale antidopage, on a l’impression qu’il n’y a qu’une seule philosophie possible, relève-t-il. Ce n’est pas la seule philosophie possible pour le sport. On pourrait changer les règles du jeu. »

On pourrait concevoir des Olympiques sous l’angle d’une philosophie libérale, où on légaliserait l’utilisation de toutes les drogues. Ou encore imaginer un sport transhumaniste, où la science de l’amélioration des performances humaines serait au centre de la compétition.

Le dopage n’entre pas nécessairement en conflit avec toutes les valeurs olympiques, suggère M. Missa. Il suit, en quelque sorte, la logique de maximisation de la performance. « Et empiriquement, c’est ce qui se passe. »

Qu’arriverait-il si on légalisait le dopage?

La médecin du sport Alexandra Bwenge prévoit des records fracassés… mais surtout une augmentation des blessures, des maladies et des morts subites.

On sait déjà que des athlètes utilisent clandestinement des produits dopants. Si on légalisait les drogues, il y aurait peut-être moins de retenue… ce qui viendrait chambouler encore plus l’équilibre du jeu. On peut imaginer un monde où les athlètes, croulant sous la pression, n’auraient d’autre choix que de prendre des produits dopants pour demeurer compétitifs. Une situation dangereuse, qui risquerait d’escalader vers des pratiques de plus en plus poussées... et fatales.

Et cela viendrait jusqu’à dénaturer l’essence même de la compétition, craint la Dre Bwenge, également membre de l’Association québécoise des médecins du sport et de l’exercice. Ce ne seraient plus des athlètes qui s’affronteraient, mais des équipes de scientifiques. « Ça reviendrait à ceux qui ont le plus d'argent, avec les meilleurs docteurs et ingénieurs biomédicaux qui gagneraient, et pas nécessairement le meilleur athlète : encore une fois, ça va juste contre le principe même de la compétition sportive », soutient-elle.

Mais la question peut être prise d’un autre angle. On peut voir dans le dopage l’occasion de repousser encore plus loin les limites du corps humain.

C’est l’idée qu’explique notamment le cycliste Tyler Hamilton, ex-coéquipier de Lance Armstrong, en racontant leur historique d’injection de l’EPO. C’est une hormone stimulant la production de globules rouges, transporteurs d’oxygène, qui permettent aux sportifs d’augmenter leur endurance. Il s’agit d’un produit interdit.

Plus près de nous, c’est d’ailleurs la substance à l’origine du triomphe puis de la déchéance de la cycliste Geneviève Jeanson.

Dans un article du New Yorker, on cite le livre d’Hamilton, où il explique le rapport aux taux de globules rouges dans le sang, l’hématocrite. Si elle est élevée, elle permet aux athlètes de performer sur de longues distances. Mais si on se tue à l’effort à l’entraînement, l’hématocrite va diminuer, ce qui va entacher la performance subséquente.

Hamilton veut rompre avec l’idée selon laquelle les athlètes dopés sont paresseux. Pour lui, « l’EPO nous donnait la possibilité de souffrir plus, de nous pousser plus loin et plus fort qu’on n’aurait jamais pu imaginer, tant durant l’entraînement que durant la course. Ça me donnait précisément ce à quoi j’étais doué : avoir une bonne éthique de travail, me pousser à ma limite, et au-delà. »

Un dopage legit, ça ressemble à...

Malgré les énormes risques et écueils, serait-il possible d’imaginer un mode différent dans lequel les athlètes pourraient se doper sous surveillance médicale, et ainsi « tricher » en sécurité?

Prudent, le médecin sportif Richard Blanchet, aussi membre de l’Association québécoise des médecins du sport et de l’exercice, avance qu’il y aurait moyen que la prise de drogues de performance « soit dosée un petit peu », mais rappelle que la réponse individuelle peut varier et qu’une foule d’autres facteurs entrent en compte : la température, l’intensité et la durée de l’effort, le mélange des substances qu’il juge encore plus dangereux. Ces facteurs combinés font en sorte que le suivi médical n’élimine en aucun cas le risque de décès.

Le philosophe et bioéthicien Julian Savulescu n’est pas du même avis. Il prône plutôt le transhumanisme, cette doctrine dans laquelle on explore l’idée de se servir de la science pour améliorer l’être humain, et pas que pour soigner les maladies.

Savulescu croit d’ailleurs que la pratique du sport serait plus juste si le dopage était monnaie courante, vu les disparités naturelles favorisant certains athlètes. « En permettant à tous de prendre des drogues de performance, on nivelle les chances. On élimine les effets des inégalités génétiques. Loin d’être injuste, la permission du dopage promeut l’égalité », coécrivait-il en 2005 dans le British Journal of Sports and Medecine.

Et il croit qu’il serait possible d’envisager une voie où le dopage pourrait être permis à petite dose, plutôt que d’être complètement interdit. Par exemple, on pourrait déterminer un taux d’hématocrites « sécuritaire » et permettre à tous les athlètes d’atteindre ce niveau. Passé outre cette ligne, ce serait l’élimination de l’athlète. M. Savulsecu suggère également d’appliquer ce principe aux hormones de croissance.

À petite dose, c’est plus sécuritaire?

« On part avec l’idée de base que le dopage est mauvais pour la santé. C’est vrai si on abuse de produits dopants, explique Jean-Noël Missa. Mais personne n’a jamais démontré que la prise d’EPO raisonnable, en maintenant l’hématocrite en dessous de 50 %, c’était dangereux pour la santé. »

La Dre Alexangra Bwenge ne souhaite pas se prononcer sur la possibilité que cette pratique soit sans risque, mais elle apporte des nuances. « À partir du moment où on prend une substance, un médicament ou un produit naturel, dans le but d’avoir un effet positif, il y aura des effets secondaires. On ne peut pas avoir que des effets positifs. Donc, en prendre sans raison médicale, on s’expose aux effets secondaires, forcément », prévient-elle.

« Un athlète va prendre des drogues de performance parce qu’il veut s’approcher d’un certain seuil où sa performance va être améliorée et où sa santé ne sera pas en danger. Et cette ligne-là est très petite », explique le Dr Richard Blanchet.

En cas d’effort prolongé, un athlète bourré d’EPO risque de voir son sang épaissir, devenir visqueux, ce qui augmente le risque de caillots, de problèmes cardiaques et d’accidents vasculaires cérébraux. C’est un pensez-y-bien.

Et si se doper... n’était pas vraiment du dopage?

Voyons un cas encore plus intéressant encore. Prenons les recherches d’un chercheur américain en génétique, Lee Sweeney, qui est également conseiller de l’AMA au sujet du dopage génique.

Dans son laboratoire, il étudie la thérapie génique sur des souris. Il essaie entre autres de trouver un moyen de ralentir la détérioration musculaire, qui peut être due au vieillissement, en insérant certains gènes à même les muscles.

Des études prometteuses qui intéressent un bon nombre d’athlètes. Dès que les premiers résultats de ses études ont été publiés en 1998, les appels et les messages ont commencé à entrer. « Pitié, laissez-moi être votre cobaye humain », suppliaient presque les sportifs, selon le récit qu’en fait Scientific American.

L’attrait de trouver le moyen de se soigner et de prolonger la durée de vie de ses muscles peut être très fort pour un athlète dont la carrière va naturellement prendre fin à 30, 35 ans, observe Jean-Noël Missa.

Depuis 2003, le dopage génétique est interdit par l’AMA. Mais, admettant que cette pratique soit sans risque, et que l’on puisse prolonger une qualité de vie normale, pourrait-on y voir autre chose qu’une forme de dopage?

C’est ce que le professeur Sweeney lui-même avançait en 2014, en entrevue avec la BBC.

« D’après mes travaux sur les souris, le plus tôt on intervient, le mieux elles se porteront avec l’âge. Une fois qu’on a pris cette voie, je pense qu’il n’est pas éthique d’interdire à quelqu’un un traitement qui permettrait à ses muscles d’être en meilleur état maintenant et dans le futur. Tant qu’il n’y a pas de risques pour la santé, je ne vois pas pourquoi les athlètes devraient être punis seulement parce que ce sont des athlètes. Donc je ne suis pas du même avis que l’AMA à ce sujet, même si on fait équipe présentement », relativise-t-il avec le média britannique.

Que faire, quand bannir le dopage ne l’empêche pas

Pour le médecin et philosophe belge Jean-Noël Missa, une chose est sûre : la prohibition actuelle est un échec complet, comme le prouvent les cas de dopage mis au jour dans toutes les compétitions sportives majeures. Toujours à l’affût de nouvelles méthodes et drogues conçues pour être indétectables, les laboratoires clandestins ont une longueur d’avance sur les laboratoires de dépistage. C’est ainsi dire que l’on condamne les athlètes « propres » à un désavantage perpétuel.

La prohibition ne parvient pas non plus à protéger la santé des athlètes, qui se mettent en danger lorsqu’ils se dopent clandestinement, poursuit M. Missa. « C’est la même chose que la position de la guerre à la drogue, on va s’apercevoir que la tolérance zéro, ça ne fonctionne pas du tout », insiste M. Missa.

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Pour les Drs Alexandra Bwenge et Richard Blanchet, la légalisation n’est pas une option, même s’ils sont conscients que le dopage sera toujours présent. « Je pense que c’est tout à fait fataliste de baisser les bras, de laisser la place au dopage et de dire que, vu qu’il y a des tricheurs, eh bien laissons les tricheurs gagner », affirme la Dre Bwenge.

À l’inverse, le médecin et philosophe Jean-Noël Missa croit qu’il faut assurément changer le modèle actuel, qu’il juge catastrophique. Mais il n’apporte pas de solution clé en main. Sans pour autant militer pour une légalisation du dopage, il suggère de comparer les risques d’un dopage clandestin à ceux d’un dopage surveillé.

D’ouvrir le débat. Et d’y inclure les athlètes, qui pourront se prononcer sans tabou sur ce qu’ils souhaitent dans leur sport.

Justine de l'Église est sur Twitter.