Dossier sobriété

Avec ceux qui ont fait le choix de ne plus baiser

On parle beaucoup des abstinents religieux et des célibataires involontaires, mais qu’en est-il de ceux pour qui se priver de sexe est un choix?

par Billy Eff
27 décembre 2018, 2:57pm

Illustration par Mathieu Rouland

Malgré l’abondance de contenu sexuel sur internet, il y a aussi une multitude de sites et de forums pour ceux qui ne baisent pas, que ce soit pour des raisons religieuses, à cause d'un handicap ou simplement parce qu’ils ne pognent pas. En marge de ceux-ci se trouve une communauté de gens pour qui ne pas baiser est un choix personnel. Pour certains, c’est par souci de self-care, et pour d’autres, c’est une manière de se ressourcer ou de surmonter des épreuves émotionnelles.

Il faut d’abord comprendre que la chasteté n’a rien à voir avec l’asexualité. Les personnes asexuelles sont des gens qui ne ressentent pas (ou très peu) de désirs ou d’attirances sexuels. Pour les gens abstinents, ces désirs existent et peuvent même être très présents. Ils choisissent tout simplement de ne pas y donner suite. J’ai décidé d’aller à la rencontre de ces gens pour qui ne pas baiser est un choix pour mieux comprendre ce qui les motive.

« J’aime le sexe et j'ai les mêmes envies de baiser que la plupart des jeunes gars »

David* est un Américain de 22 ans qui se décrit comme un « homme cis polyamoureux et non religieux ». Je l’ai rencontré sur le subreddit r/Celibacy. Il explique qu’il entretenait jusqu’à récemment une vision assez commune de la sexualité et n’a jamais eu de mal à se trouver de partenaires sexuels. « Essentiellement, j’aime le sexe et j'ai les mêmes envies de baiser que la plupart des jeunes gars », dit-il. Pour lui, le choix de l’abstinence est avant tout motivé par un constat assez terne de la société actuelle. « Notre culture est obsédée par le sexe. Partout où vous regardez — la publicité, la culture populaire, la société en général — on essaie de nous vendre du sexe pour avoir notre attention. Cette hypersexualisation a mené à une débauche morale, une déviance sexuelle et une lubricité excessive. » Il déplore entre autres une endémie de sexualité décontractée, la banalisation de la masturbation et la popularité ahurissante de la pornographie.

David n’en est encore qu’au début de son aventure, mais il affirme en être venu à la conclusion que le sexe peut être malsain et que la consommation de nos désirs sexuels nous sape l’énergie qui pourrait être investie dans d’autres projets plus importants.

« J’ai atteint un nouveau niveau de créativité »

Même son de cloche chez Henri-Abraham Souma, un artiste multidisciplinaire abstinent depuis près de cinq ans. Il dit avoir remarqué une nette hausse de sa créativité depuis qu'il a pris cette décision. « Ma créativité a explosé, quand j’ai arrêté d’exploser! » lance-t-il à la blague. « J’ai atteint un nouveau niveau de créativité. J’étais surpris de voir à quel point j’écris mieux et j’ai plus facilement accès à mon inspiration. Ça me permet d’explorer de nouvelles formes d’art. »

Pour lui, la quête d’abstinence était en partie motivée par la spiritualité, mais c’était aussi une manière d’exercer un contrôle de lui-même. « Je voulais avant tout avoir une vie sexuelle plus saine. Ma consommation était guidée par mes pulsions et mes émotions, mais je voulais surtout trouver quelqu’un avec qui partager l’amour que j’avais à donner, et cette personne n’est jamais venue; je l’attends toujours. »

Actif sur les réseaux sociaux, le jeune Montréalais n’hésite pas à partager son expérience avec ses abonnés, qui sont souvent surpris d’apprendre qu’il est abstinent depuis plusieurs années, surtout dans une société où les rencontres sexuelles sont plus faciles que jamais auparavant. « Les gens ont des réactions partagées. Pour certains, c’est de l’admiration, alors que pour d’autres, je suis fou et je me fais mal, et je devrais simplement me laisser aller. »

« Le plus dur, c’est l’introspection qui est forcée par l’absence de distraction »

Si l’idée de se priver de sexe pendant aussi longtemps peut sembler impossible pour certains, Henri-Abraham y voit des avantages, même s’il concède que c’est parfois difficile. Pour lui, ce n’est pas une question de se priver ni de se fermer à quoi que ce soit. Il se permet parfois la masturbation, mais préfère tout de même rediriger son énergie ailleurs.

Les arguments d’Henri-Abraham ont fait des adeptes au sein de son entourage. Pour son amie Vivica*, c’est une séparation qui l’a poussée vers l’abstinence. « Tout de suite après ma séparation, j’ai eu une phase un peu wild, et après je me suis dit que c’était nécessaire de prendre une pause », dit-elle. Au départ, elle voulait tenir 12 mois, mais elle a dû y ajouter un mois de plus après s’être assise sur un fer plat. Selon elle, « le plus dur, c’est l’introspection qui est forcée par l’absence de distraction ».

Tout au long de cette année de chasteté, Vivica tentait tout de même de vivre un semblant de vie normale. Elle continuait de sortir, et rencontrait même des hommes, à qui elle en venait parfois à expliquer le choix qu’elle avait fait. « En général, les gars le voyaient comme un challenge. Soit ils étaient plus persistants, soit ils disaient des trucs comme : "Bon ben on se voit dans quelques mois alors!" »

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David, Henri et Vivica s’entendent pour dire que la sobriété sexuelle a eu des effets positifs inattendus, dont une plus grande clarté d’esprit. Henri le résume ainsi : « Je n’ai rien contre le sexe, je pense que c’est vital et beau, mais pour moi, c’est précieux et sacré […]. L’abstinence m’a changé, j’ai retrouvé ma patience et mon appréciation de moi-même. »

* Prénoms fictifs