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L’affaire Lagacé : « Une attaque radicale à la liberté de presse », dit Edward Snowden

« Peut-on reconnaître que la loi commence à échouer à préserver nos droits? »

Les agissements de la Sûreté du Québec (SQ) et de la police montréalaise sont une « menace au modèle traditionnel de démocratie », a martelé mercredi Edward Snowden à un public de quelque 600 personnes. La conférence a débuté avec plus d'une heure de retard, en raison d'une manifestation étudiante en soutien aux employés de l'Université McGill, qui demandaient de meilleures conditions de travail.

Sur écran géant, en direct de la Russie où il a trouvé asile, le célèbre lanceur d'alerte responsable de la plus importante fuite d'informations sur la sécurité de l'histoire des États-Unis a été très sévère envers les corps policiers québécois.

Cette conférence était prévue il y a longtemps, mais elle tombait étrangement à point : La Presse nous apprenait la journée même que six journalistes avait été surveillés par la SQ, deux jours après qu'il a été révélé au grand jour que le chroniqueur Patrick Lagacé avait été espionné par le Service de police de la ville de Montréal (SPVM).

Si l'ex-agent de la CIA et ancien contractant de la NSA avait déjà réagi sur Twitter en début de semaine, il a consacré une bonne partie de la conférence à souligner la gravité de l'action des policiers dans l'affaire Lagacé. « Désormais, la police locale peut décider qu'elle n'aime pas le travail d'un journaliste, aller voir un juge de paix [...] qui va dire : "Merveilleux! Regarde le GPS sur son téléphone, découvre où il est allé, avec qui il a communiqué. Non, tu ne peux pas lire ses courriels ou écouter ses appels, mais tu peux voir qui il a rencontré, qui il a appelé et pour combien de temps, et ainsi obtenir de l'information extraordinaire sur la façon dont cet individu travaille." »

Selon le célèbre lanceur d'alerte américain, il s'agit d'une « attaque radicale à la liberté de presse ». Snowden a appelé le directeur du SPVM, Philippe Pichet, à donner sa démission et il a critiqué le maire de Montréal Denis Coderre, ainsi que le premier ministre Philippe Couillard de ne pas l'avoir exigée.

Il est même allé plus loin en suggérant qu'il est possible que le système de justice lui-même fasse défaut. « Le gouvernement a érigé des mécanismes pour contourner ces choses, ces restrictions, a-t-il souligné. Peut-on reconnaître une idée radicale, ou au moins en débattre raisonnablement : la loi commence à échouer à protéger nos droits? »

Attention aux lois adoptées pour contrer de fausses menaces

Snowden a à nouveau mis les citoyens en garde contre les dérives autoritaires des gouvernement actuels, qui demandent plus de pouvoir pour faire face à des terroristes soi-disant capables de mettre à mal nos États. « Il n'y a aucune preuve que ce soit le cas, mais les politiques de la peur ont modifié la façon dont nos lois sont adoptées. »

Il a cité au passage la Loi antiterroriste (C-51), dont l'adoption en 2015 avait suscité un lot de critiques d'experts et de citoyens s'inquiétant de la protection de la vie privée et des droits individuels. Cette loi donne aux autorités des pouvoirs élargis pour identifier les terroristes et contrer leurs plans, et autorise le partage d'information sur les citoyens canadiens entre 128 institutions fédérales, dont les agences, les ministères et la GRC.

Justin Trudeau avait promis en campagne électorale qu'il allait modifier cette loi, en retirer les « éléments problématiques » et « les définitions trop vagues comme "propagande terroriste" », et garantir que « tous les mandats du Service canadien des renseignements et de la sécurité respectent la Charte canadienne des droits et libertés ». Mais il ne l'a toujours pas fait.

La seule modification prévue pour l'instant, le projet de loi C-22, permettrait la formation d'un comité parlementaire chargé de surveiller les actions des agences de sécurité. Pour le reste, le gouvernement canadien procède depuis le 8 septembre à des consultations à l'échelle du pays avant de proposer de nouvelles modifications. Comme la session prend fin en décembre, il est fort probable qu'aucun changement ne soit apporté avant l'an prochain.

En vidéo-conférence à Toronto le mois dernier Snowden avait avancé que Justin Trudeau était réticent à faire de telles modifications. D'après Snowden, le premier ministre « craint que son gouvernement soit accusé de laxisme sur le terrorisme, peu importe si cette loi est inefficace pour prévenir la moindre attaque terroriste ».

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