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Ils sortent de prison et on les empêche de rapper

Les rappeurs doivent prouver aux autorités carcérales que le rap, c’est un travail légitime.

par Simon Coutu
14 août 2018, 4:26pm

Photo : Alex Dilem

Après avoir passé des années en prison, plusieurs street rappeurs se voient interdits de pratiquer librement leur art. Les autorités carcérales considèrent leurs textes comme une glorification du mode de vie délinquant. Mais les artistes estiment plutôt que cette mesure brime leur liberté d’expression et les empêche de s’accomplir professionnellement.

James Célestin, alias Frékent, est sorti de l'établissement Archambault, situé dans la ville de Sainte-Anne-des-Plaines, au mois de novembre 2017. VICE l’a rencontré dans son appartement situé en banlieue de la Capitale nationale. En 2016, Frékent s’est fait coffrer pour un braquage de domicile dans Portneuf. L’opération s’est très mal déroulée et il a écopé de quatre ans derrière les barreaux.

Alors que le membre des collectifs 187 et Northsiderz était de retour dans la communauté, sa maison de transition recommandait qu’il n’ait pas le droit de diffuser sa musique ou de la promouvoir (il est aujourd’hui de retour en prison pour bris de condition, sans lien avec sa pratique musicale). Il a pourtant un album en plan enregistré plus ou moins secrètement.

« C’est ma liberté d’expression qui est attaquée », dit le rappeur aux bras couverts de tatouages réalisés avec les moyens du bord en prison. « C’est une forme de castration chimique parce que c’est ma passion. M’enlever mon art, c’est l’équivalent de me déshumaniser. Surtout qu’en ce moment, mes écrits sont positifs. C’est sûr qu’il y a des tracks dures, parce que c’est la vie que j’ai vécue. Mais en aucun cas le fait que je chante n’est un danger pour la société. Je n’incite pas à la violence. »

Je lui fais remarquer qu’une chanson comme Crève mon porc, qui s’adresse directement à la police, n’est pas la meilleure façon de s’attirer la sympathie des autorités. « C’est sûr que cette toune était un peu plus hardcore, reconnaît-il en riant. Mais pour les agents de probation, le rap n’est pas un travail, c’est une glorification du crime. S’ils veulent m’aider, faut que je mise sur mes forces. Je suis en libération conditionnelle et je n’ai pas accès à un studio. J’ai enregistré des tracks, mais à la minute que je les mets sur internet, ça va être considéré comme un non-respect des conditions. »

S’il est vrai que les textes du street rap abordent régulièrement des thèmes associés au monde interlope, on interdit bien souvent aux artistes de diffuser leur musique avant même d’avoir écouté le matériel produit à leur sortie de prison. Pourtant, Nancy Corriveau, directrice des services professionnels correctionnels pour la Mauricie et le Centre-du-Québec, n’est pas surprise que des agents de probation ou des commissaires à la libération conditionnelle puissent empêcher un individu de rapper, s’ils considèrent que cette pratique fait l’apologie d’un style de vie criminel.

« Si, lors de l’évaluation, on identifie une activité comme étant associée à un facteur criminogène, il est possible qu’on demande à la personne de ne pas en faire, explique-t-elle. Évidemment, en général, le fait de diffuser de la musique n’est pas interdit. Mais le contenu qui peut véhiculer une adhésion au mode de vie délinquant ou à des activités criminelles peut venir en contradiction avec la démarche de réinsertion sociale. »

Mme Corriveau, qui a déjà exercé le métier d’agente de probation, rappelle que la liberté conditionnelle est un privilège. « La personne a l’autorisation de quitter l’établissement de détention, moyennant le respect de certaines conditions qui peuvent être plus ou moins encadrantes. On parle de liberté d’expression, mais cette mesure vise à promouvoir chez la personne le développement d’activités socialement acceptables. »

Le rap comme travail

Lorsque Jayson Elombo est sorti de prison en 2014, ses conditions l’empêchaient d’utiliser son pseudonyme, JBZ, et d’être associé à son collectif 5sang14. C’est alors que le rappeur a adopté le nom Lost pour contourner l’interdiction. « On m’avait imposé des conditions de libération très strictes », dit l’artiste qui porte une casquette « Cartierville » pour retenir ses dreadlocks. « J’ai l’impression qu’ils ont essayé de me censurer. Mais ils n’ont pas réussi. On a revu notre façon de faire. 5sang14 ou pas, ça ne change rien pour moi. À la fin, ç’a été bénéfique pour moi parce que le mouvement a explosé. »

Lost vient tout juste de sortir d’un autre séjour en prison, d’une durée de 11 mois à Bordeaux pour tentative de meurtre. Mais cette fois, il s’est affranchi de toutes ses conditions et peut aujourd’hui réintégrer son collectif. Le groupe 5sang14 s’est d’ailleurs produit à guichet fermé au Club Soda le 23 juin. Lost a été accueilli en héros par la foule.

« Si je le désire, je peux retrouver le nom JBZ parce que j’ai payé ma dette, dit-il. Mais je n’ai pas le droit de me trouver avec des gens qui ont un dossier criminel, sauf si c’est pour travailler, donc pour faire du rap. On a réussi à prouver que 5sang14, ce n’est pas un jeu, c’est du travail. On a montré les contrats et les chèques, et ils ont compris. »

Conseillère en communications pour Service correctionnel Canada, Esther Mailhot explique que la Commission des libérations conditionnelles du Canada impose de ne pas fréquenter les gens du milieu criminel en fonction du risque des délinquants relativement à leurs antécédents. « Il peut y avoir certaines exceptions, mais le tout doit avoir été discuté au préalable avec son équipe de gestion de cas et approuvé. De façon générale, une personne pourrait être en contact avec quelqu’un qui a un casier judiciaire s’il travaille dans une compagnie d’une certaine envergure. »

Elle ajoute que certaines lois provinciales limitent la possibilité pour les personnes reconnues coupables de certaines infractions de tirer profit du récit de leurs crimes. Ce n’est pas le cas au Québec, même si ce genre de mesure est parfois appliquée.

Trois mois pour avoir rappé

Le rappeur Flawless Gretzky, de son vrai nom Gretzky Marcellus, a appris à ses dépens qu’il ne pouvait collaborer avec des individus avec un passé criminel. En 2016, alors qu’il se trouvait en libération conditionnelle, il a enregistré un morceau avec l’artiste new-yorkais Maino. Lorsque son agent de probation le découvre, Flawless est renvoyé trois mois à l’ombre. Entre-temps, il a retrouvé sa liberté, avant de manquer à nouveau ses conditions au mois de mars en ne respectant pas son couvre-feu. Il est depuis ce jour en cavale.

« Ils m’emmerdaient sans arrêt, dit-il. Même en signant avec le label Make it Rain Records, ils ne considéraient pas que ma musique était sérieuse. J’ai finalement réussi à les convaincre de me laisser faire du studio et des spectacles, mais je suis obligé d’avoir un contrat. »

De son côté, le rappeur Connaisseur Ticaso, actif à la fin des années 90 jusqu’à son incarcération en 2009, relate que son agent de probation lui demandait d’avoir deux emplois légitimes pour avoir le droit d’enregistrer ou de se produire en spectacle.

« C’était pour me faire chier, aussi simple que ça, dit le grand gaillard qui s’est fait très discret musicalement depuis sa sortie de prison en 2011. En fait, me demander d’avoir deux jobs, c’était une façon de me dire non. C’est de la censure. Pour eux, j’étais fier de rapper sur les raisons pour lesquelles ils m’ont arrêté, et ma musique reflétait mon crime. Ils ont vu le vidéo de Pour nous c’est normal et ils ont décidé de m’empêcher de continuer. »

Directeur général de l’Association des services de réhabilitation sociale du Québec, David Henry avance en effet que le métier de rappeur n’est pas conventionnel sur le marché du travail. « Ce n’est pas quelque chose qui va être encouragé par les agents de probation, observe-t-il. Ce sont des métiers d’autodidacte, donc, c’est plus difficile d’encourager ça. Ce n’est pas comme être soudeur ou électricien. »

Le criminologue qui œuvre pour l’organisme voué à la réintégration sociale et communautaire des personnes contrevenantes croit néanmoins que faire du rap n’est pas nécessairement contradictoire à une réinsertion. « Le problème, ce n’est pas de parler de son passé, c’est plutôt la manière qu’on l’aborde, ajoute M. Henry. On se demande alors si la personne a des regrets et si elle a réfléchi aux impacts de ce qu’elle a fait. S’il y a introspection, je crois que ça peut faire une vraie bonne toune de rap. »

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