Illustration par Mathieu Rouland 

Ces artistes qui font le choix de la sobriété

J’ai parlé aux artistes qui répondent à ceux qui auraient tendance à croire qu’il faut se claquer quatre bouteilles de vin et deux baggies pour arriver à pondre une œuvre intéressante.

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26 septembre 2018, 2:31pm

Illustration par Mathieu Rouland 

« Write drunk. Edit sober » est une déclaration qui viendrait de l’auteur Ernest Hemingway. L’attribution de la citation est contestée, mais il reste que beaucoup d'artistes semblent entretenir une relation fructueuse avec la création et la consommation. De mon côté, je demeure sceptique. J’ai beaucoup consommé dans ma vie; pourtant, je n’ai jamais trouvé que cela m’aidait à être productive. Au contraire, écrire en étant intoxiquée a été pour moi une expérience désastreuse. Je me relisais et j’avais l’impression de me taper les soliloques d’une ado dépressive.

Parmi mes amis artistes, plusieurs ont récemment arrêté ou diminué leur consommation. Cette décision s’est imposée comme une évidence, puisque, tôt ou tard, plusieurs sont arrivés à un ultimatum : cesser de consommer ou mourir. Dramatique oui, mais logique pour eux. On s’entend que la mort, ça sonne peut-être rock’n’roll glam, mais ce n’est certainement pas un endroit d’où on peut continuer à créer.

J’ai donc demandé à ces amis de me raconter comment ils en étaient arrivés à la décision de réduire ou d’arrêter leur consommation.

Thomas Leblanc, un ancien collègue de travail maintenant artiste stand-up avec qui j’avais connu de folles soirées, m’a dit : « J’ai arrêté l’alcool, qui était ma piste de décollage vers des trucs plus hard. Ça va bientôt faire sept ans. Il a fallu que j’arrête complètement parce que je ne suis pas une personne modérée, j’ai du mal avec les limites. C’est tout ou rien, et la sobriété m’a permis de transférer mon intensité dans d’autres aspects de ma vie. D’abord, dans mon rétablissement, puis dans la poursuite de projets créatifs. » Les autres personnes qui ont accepté de se confier à moi l’ont tellement fait avec un bien-être évident que j’ai moi-même commencé à considérer l’abstinence.

Moteur de création

De l’extérieur, je crois que le choix entre la drogue ou la vie peut sembler évident, mais il en est autrement pour les artistes qui nourrissent la conviction qu’ils créent mieux lorsqu’ils sont intoxiqués. Après tout, pour moi, il était facile de s’identifier à des idoles qui ont usé ou abusé de substances illicites durant leur carrière, puisque les exemples sont légion. Eileen Myles, Michelle Tea, Anne Sexton, Elizabeth Bishop, Melissa Broder : toutes des auteures qui ont vécu la dépendance et qui ont même écrit sur le sujet. Alors, je me demande : est-ce que les idoles font la fille, ou est-ce que la fille se trouve des idoles qui lui ressemblent? Dans mon cas, il est un peu trop tard pour faire marche arrière sur ma conso, mais, au-delà de mes propres choix, je crois que, collectivement, nous avons besoin d’exemples plus sains.

Les artistes sobres que j’ai interrogés sont unanimes : malgré la difficulté du choix d’arrêter ou de diminuer, la vie sans substances illicites leur permet de créer autant, voire même plus (et mieux) que lorsqu’ils consommaient. C’est une bonne nouvelle pour ceux qui sont convaincus qu’il faut se claquer quatre bouteilles de vin et deux baggies pour arriver à pondre une œuvre intéressante.

« La consommation était pour moi une façon de fuir ma réalité… C’est la même chose quand je crée », résume Eliane Gagnon, comédienne et fondatrice de Soberlab, une plateforme qui fait la promotion de la sobriété. Avec cette idée que la création comble ce désir d’évasion mentale, je me demande si on pourrait éliminer la consommation et se concentrer sur la création pour retrouver le même high de liberté...

Eliane m’a fait rencontrer Valérie Poulin, qui œuvre dans le domaine musical à titre d’auteure-compositrice-interprète. Cette dernière a « arrêté toute substance sauf café et cigarette ». Elle poursuit dans la même veine : « La consommation est une façon d’élaguer ses inhibitions et ses résistances. La création est un état d’esprit où une connexion décomplexée avec soi-même et ce qui nous entoure est favorable à un résultat inspiré. En ce sens, je crois que les deux se rejoignent sur le plan de l’état, même si, à mon avis, la consommation distorsionne la réalité et n’est pas garante d’un résultat satisfaisant. »

Je me suis longtemps rattachée à mon image de party girl. Les années ont fait leur travail et je m’identifie plutôt maintenant à la figure de la vieille fille qui reste chez elle les samedis pour se coucher à 20 heures… Mais la peur de changer de personnalité, comme si l’alcool ou la drogue étaient intrinsèquement liés à l’identité, m’a beaucoup hantée par le passé. Valérie me confie qu’elle aussi a eu une crainte similaire par rapport à la création : « J’ai d’abord eu la chienne de perdre littéralement ma créativité, car à part mes dessins au primaire, tout ce que je touchais artistiquement sentait la drogue et/ou le Maker’s Mark. » Dans la tête de plusieurs, comme moi, sobriété égale ennui. C’était le cas dans la tête d’Eliane aussi : « J'ai vraiment eu peur de perdre mes élans créatifs, jusqu'à ce que je me rende compte que je m'étais créé moi-même cette idée-là. »

Apprendre la sobriété

La première fois que je suis sortie dans un contexte culturel sans consommer, je me suis sentie un peu alien. Comme un chien dans le jeu de quilles du bar Notre Dame des Quilles. Le contexte social des spectacles et de la promotion fait fortement pencher la balance vers la consommation. Toutes les occasions sont propices à boire : le vin dans les lancements de livres, la bière lors d’un spectacle de musique, et encore le vin lors d’un vernissage… Thomas décrit bien la situation : « La consommation est définitivement reliée à la portion réseautage de la création – quand on émerge, peu importe la forme de création, c’est souvent dans des contextes où il faut être à l’aise d’échanger et de discuter… Et il n’y rien comme l’alcool pour lubrifier du small talk un peu plate. »

Comme pour n’importe quelle routine, changer ses habitudes de consommation est souvent long et ardu. De façon concrète, j’ai l’impression que c’est tous ses rituels de travail qu’il faut revoir. À ce sujet, mon amie poète Maude Veilleux, que j’ai accompagnée dans sa dernière dérape, il y a maintenant plus de six mois (hello party de Noël de fou), confirme : « J’avais l’habitude d’écrire mes poèmes comme des flux de conscience, souvent dans le taxi en rentrant chez moi ou le lendemain quand j’étais encore amochée. Sans l’alcool ou la drogue, je n’y arrive plus. Je travaille autrement. Je suis davantage inhibée. Je réfléchis trop. Je doute. J’écris vraiment plus lentement. » Tout n’est pas parfait, la sobriété apporte de nouveaux défis, mais le résultat en vaut l’effort. « Au final, ne pas consommer m’aide à être plus stable, à faire mes contrats, à moins choker. » Valérie m’explique pour sa part qu’elle n’a pas nécessairement changé son horaire, mais elle a plutôt appris à s’écouter : « Je planifie des moments pour jouer et je laisse aussi de la place à l’imprévu dans mon horaire pour attraper ma guitare et chevaucher l’inspiration. C’est encore diurne et nocturne; ça n’a pas vraiment changé. »

Eliane, qui compte d’ailleurs son rôle de lutteuse de MMA dans la série Mensonge 4 comme l’une de ses grandes réussites de fille sobre, sait donner le pep talk parfait : « Tu vaux la peine. Une fois qu'on s'aime vraiment, l'idée de la destruction est moins présente… La vie change et ça motive. »

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Au-delà de simplement tenter de convaincre les gens que la sobriété est un meilleur choix de vie, je trouve important de relever l’importance d’offrir d’autres modèles. L’image de la rock star saoule qui déboule du stage en ne finissant pas sa toune? OK, je connais ça. Il est temps de changer la cassette. Ou le CD. Ou la playlist. Bref, vous voyez le portrait.

Thomas Leblanc vous invite à voir The Addict is Present, le 27 septembre au Wiggle Room. Maude Veilleux est l’une des poètes qui seront sur scène lors de la Levée de l’Écrou, le 23 septembre au Lion d’Or . Éliane Gagnon s'implique auprès du Soberlab. Valérie Poulin travaille sur ses projets musicaux.

Marie Darsigny est sur Twitter.