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témoignage

Le métal maintient le lien entre moi et mon amoureux en prison

La musique qu’il aime l’aide à se sentir mieux, me dit-il, elle réduit sa vulnérabilité et son désespoir, ne serait-ce que pendant de courts moments.

par Liz Price
22 janvier 2019, 10:14pm

Illustration : Sangoiri, Shutterstock

L’article original a été publié sur Noisey.

Mon conjoint est en prison. Faute d’une formulation plus décente ou soignée, je dirais que c’est fucking chiant.

Je suis allée dans une université moyenne du nord de l’Ohio. J’ai grandi dans une petite ville de la région des Appalaches, et les autres étudiants pouvaient entendre l’accent de la Virginie-Occidentale dans ma façon de prononcer les voyelles. Je n’avais rien en commun avec la plupart d’entre eux, issus de la classe moyenne et emmaillotés dans leurs vêtements Lululemon. J’ai donc essayé de me tenir avec les punks. Bien sûr, comme ils aimaient eux aussi les Cro-Mags, on avait tout en commun.

J’ai refilé mon numéro à un authentique punk avec la tête rasée et des paroles d’une chanson tatouées sur la gorge. Je le voyais flâner sur le campus avec ses bottes de surplus d’armée et sa tuque au rebord deux fois roulé comme les jeunes hardcores de Detroit qui allaient voir Freedom au Majestic. La première fois que je l’ai vu, j’ai passé un peu trop de temps à attendre la fin de son quart de travail au café du campus. On a parlé des grands principes de l’anarcho-syndicalisme et du groupe de deathgrind californien Cattle Decapitation, probablement.

On s’est rencontrés juste avant qu’il soit diplômé. On s’est vus et on a jasé, mais rarement, c’était le type de gars qui pouvait ne pas toucher à son téléphone pendant des jours. Je l’ai perdu de vue quand il a déménagé dans une autre ville, et j’ai conclu que notre amitié n’avait pas eu le temps de prendre. Quand j’ai appris où il se trouvait, quelques années après, il avait été condamné à cinq ans de prison. J’ai payé 0,47 $ pour lui envoyer un courriel au moyen du service JPay de Securus Technologies, et je lui ai envoyé un timbre de réponse prépayée. Je voulais lui raconter tout ce qui s’était passé depuis la dernière fois qu’on s’était vus, quand il avait quitté ma chambre dans les résidences de l’université pour se rendre à une rencontre d’un organisme local qui envoyait des livres à des détenus.

Pendant les premiers mois, on s’est envoyé des courriels et des lettres, avec la plupart du temps des délais de réception de plusieurs semaines. Entre le moment où une lettre arrive à l’établissement où il est détenu et celui où elle lui est remise, il peut s’écouler jusqu’à trois semaines. Et le service JPay, par lequel les détenus peuvent recevoir des courriels à un guichet dans l’établissement carcéral, les courriels arrivent à leurs destinataires parfois des semaines après l’envoi. Je lui ai donc donné mon numéro de téléphone, et il m’a appelée tous les jours depuis. Là où il est détenu, on n’autorise que deux visites de trois heures ou une de six heures et demie par mois. J’ai passé mon 23e anniversaire avec lui à la table d’une salle des visites, aussi longtemps qu’il était permis, ce qui m’a semblé n’être que quelques minutes. La nuit précédente, il avait conspiré pour me faire une surprise : j’ai reçu pour mon anniversaire des cupcakes d’une pâtisserie coopérative. C’était une gentillesse qui, je le découvrirais ensuite, définirait notre relation. Il a peu de moyens d’être aussi présent dans ma vie qu’on le voudrait, mais il trouve toujours quelque chose.

On a passé plus de la moitié de ma première visite à parler de musique. On ne s’est interrompus que pour acheter des boissons et des collations trop chères dans les distributrices, ou me couvrir de honte en fredonnant un riff de guitare d’un album qu’il avait oublié, ou, comme je le pense, qu’il prétendait avoir oublié. Je n’avais pas l’autorisation de le serrer dans mes bras ou de l’embrasser plus de deux fois par visite. On a maintenu une posture très inclinée pour se tenir la main, assis à une table basse qui n’était pas plus haute que mes genoux, sur des chaises de plastique dur. Mais, malgré la séparation que nous impose sa peine carcérale, on est tous les jours agréablement surpris que la musique nourrisse notre relation.

À l’occasion, il peut être difficile d’avoir une conversation soutenue et nuancée sur des sujets qui ont de l’importance pour nous, comme les théories politiques, les conflits internationaux, l’imminente catastrophe climatique, et des fois l’avenir de notre relation qu’on désire. Après être parvenus à faire naturellement progresser la conversation, il est frustrant de se faire interrompre par les problèmes techniques du système d’appel ou le rappel que la conversation est enregistrée ou écoutée.

Quand on a atteint la phase liminaire d’une relation, entre la confession de sentiments plus que platoniques et la décision de définir la relation, les interruptions ne permettaient pas d’oublier toutes les barrières qui nous séparaient. J’ai un jour enfin trouvé le courage de dire : « On devrait être, genre, ensemble... genre ensemble, ensemble », juste avant d’être forcée d’attendre sa réponse à cause du rappel automatisé qui dure une éternité : « Ceci est un appel prépayé de la part d’un détenu d’un établissement de détention de l’Ohio pouvant être enregistré ou écouté. »

Il m’a dit qu’il était difficile pour lui de s’ouvrir à une femme comme il l’aurait fait avant son incarcération. Trois années d’isolement, sans vie privée et sans les expressions du jargon dans lequel il avait l’habitude de s’exprimer, faisaient en sorte qu’il lui était difficile de réapprendre ce qu’est « être ensemble ». Parfois, sa voix s’adoucissait, et je pouvais sentir qu’il se sentait enfin assez à l’aise pour dévoiler quelque chose d’intime, mais la qualité médiocre de la ligne déformait plus de la moitié de son monologue. J’ai dû chérir les instants fugaces dans lesquels son rire était un peu moins contenu, son ton légèrement plus libre.

Les premières fois qu’on s’est parlé après avoir perdu contact, les conversations sur la musique nous ont permis de nouer un lien d’une manière que les autres sujets ne l’auraient pas fait. C’est un sujet qui rend la conversation plus décontractée malgré les circonstances – aussi décontractée qu’elle peut l’être sur le terrain instable du début d’une relation amoureuse entre ces murs. Plus qu’un point en commun, la musique était l’une des rares choses dans sa vie qui n’avait pas été complètement dictée ou proscrite par son incarcération. Il me dit qu’elle lui donne presque l’impression d’être chez lui, ou du moins de ne pas être entouré de béton, de gardiens et de 2500 détenus.

Avant son incarcération, il avait passé plus de quinze ans à jouer du jazz et être batteur dans des groupes de punk locaux, en alternance. À partir de l’université, il avait passé les premières années de sa vingtaine à organiser des spectacles-bénéfices pour soutenir des organismes militant pour l’abolition des prisons. Pendant ses deux premières années derrière les barreaux, il avait difficilement accès aux émissions de radio et ne pouvait pas du tout écouter la musique qu’il écoutait auparavant, du métal au jazz, en passant par le crust, le hardcore new-yorkais et le scramz. Il m’a dit que cette absence exacerbait son sentiment d’impuissance.

Avant l’arrivée massive de tablettes portables capables de jouer en streaming ou de stocker de la musique dans les établissements de détention américains, il n’avait rien entendu de ses groupes préférés depuis plus de deux ans. « C’était comme si je les entendais pour la première fois », m’a-t-il dit. Le jour où il a eu l’application de GTL permettant d’écouter de la musique en streaming en prison, il raconte qu’il a écouté de la musique pendant plus de six heures, assis sur sa couchette. « Je me sentais comme si je n’étais pas en prison. »

Bien qu’il varie d’un État à l’autre et d’un établissement à l’autre,le coût des fichiers MP3 ou du service de streaming, entre autres, est presque inabordable pour beaucoup de prisonniers. Là où il est détenu, c’est 30 $ par mois. Il a quelquefois sacrifié un repas pour acheter de la musique, même si la sélection d’artistes est incomplète et désorganisée. La musique qu’il aime l’aide à se sentir mieux, me dit-il, elle réduit sa vulnérabilité et son désespoir, ne serait-ce que pendant de courts moments.

Parler des artistes de l’infinité de sous-genres du métal, du black métal atmosphérique au powerviolence, l’aide à redécouvrir ses groupes préférés et à en apprendre sur les nouveaux. Les services de streaming en prison ne sont pas Spotify. Le classement de la musique par catégorie et les suggestions d’« artistes du même genre » sont la plupart du temps incorrects, il n’y a pas d’algorithme proposant aux abonnés des artistes qu’ils pourraient aimer, il n’y a pas de chansons du même genre musical qui s’ajoutent automatiquement à la suite de celle qu’on écoute. Il faut entrer manuellement le nom des artistes et le titre des albums qu’on veut écouter. Et comme il n’y a pas d’accès à internet ou aux publications de musique imprimées, il n’y a aucun moyen de découvrir de nouveaux artistes.

Les conversations sur les différents sous-genres, artistes et parutions peuvent être succinctes, dynamiques et légères. On a des goûts semblables, mais juste assez différents pour se faire des suggestions et contester gentiment ce que l’autre estime être le meilleur d’une discographie donnée. Le temps qu’on passe ensemble est défini par ses limites, alors on écoute chacun ce que l’autre préfère dans les intervalles.

Un soir, à la fin de septembre, il m’a appelé à l’heure habituelle. Je lui ai parlé de Let Our Names Be Forgotten de Ragana et Thou, que je venais d’écouter pour la première fois. Pendant que je parlais, je me suis dit qu’il devait m’avoir entendue tellement souvent dire que telle chose était « de loin ma préférée de l’année ». Lui m’écoutait. Il me demande tous les jours de lui parler des nouvelles parutions pour pouvoir les chercher sur son service de streaming et ainsi se bâtir une liste d’artistes et de chansons dont il ignorerait autrement l’existence. Il devait sourire ou rouler des yeux pendant ma longue et maladroite critique de chaque morceau.

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À un moment, je me suis rendu compte que je lui parlais de Let Our Names Be Forgotten, alors qu’au fond, ce que je voulais vraiment dire, c’était à quel point j’avais envie qu’il soit ici, ou n’importe où, mais pas là-bas. J’ai gardé pour moi le sentiment que je ferais n’importe quoi pour le voir dans ma réalité : heureux et vêtu de n’importe quoi d’autre que de son pyjama réglementaire bleu de dentiste.

Mais à la place, j’ai commenté la progression des morceaux, disant qu’ils étaient à mon avis ordonnés à la perfection.

« Tu aimerais ça », lui ai-je dit, avant de me corriger : « Tu vas aimer ça. »

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