Des groupes nous ont parlé des pires endroits où ils avaient squatté en tournée

Des joies de dormir dans des sous-sols miteux et de se faire pisser sur la tête.

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sept. 12 2018, 8:00pm

Cet article a d'abord été publié sur VICE Canada.

J'ai interviewé nombre de musiciens depuis mon adolescence et j'en ai retenu deux leçons. La première, c'est que jouer dans un groupe est le meilleur boulot au monde. Pendant des mois, vous voyagez avec vos potes et partagez votre art avec des types excités à l'idée de vous voir jouer. La deuxième, c'est que jouer dans un groupe est le pire boulot au monde. Pendant des mois, vous êtes séparés de votre famille et de vos proches et jouez des chansons dans lesquelles vous avez mis tout votre cœur, devant des foules minuscules venues uniquement pour boire des bières.

Pour les musiciens, une tournée comporte des hauts et des bas. Quiconque a passé du temps sur la route vous dira que le plus gros problème est de trouver un endroit où passer la nuit après un concert. Récemment, j'ai demandé à une poignée de groupes de me parler des pires endroits où ils avaient créché.

Stefan Babcock (PUP)

Lors de notre première tournée aux États-Unis, nous n'avions pas un centime et n'avions nulle part où dormir. La plupart du temps, nous avons vécu des expériences merveilleuses. Mais notre première fois à Portland fut un désastre sans nom.

Un mec nous a ramenés chez lui, et la première chose qui m'a frappé en entrant a été l'odeur – un mélange de pourriture, de moisissure et de tabac.

Il nous a montré la première chambre, où certains d'entre nous allaient dormir. Elle était complètement vide, mis à part un vieux tapis en poils. Le tapis devait être blanc autrefois, mais là, il était jaune pisse. Son colocataire était assis dessus et se coupait les ongles de pieds. En regardant mieux, j'ai vu que le tapis était couvert d'ongles de pieds dégueulasses, de mégots et de touffes de poils pubiens.

Nestor (le bassiste) et Steve (le guitariste) ont fait une grimace avant de commencer à gonfler leur matelas. Le mec leur a dit : « Hey, si vous voulez utiliser un matelas gonflable, faites attention où vous le mettez, il y a peut-être des seringues qui traînent. » Il ne plaisantait pas.

Ensuite, Zack (le batteur) et moi sommes descendus dans le sous-sol miteux. Ça sentait la pisse. Les murs étaient sales et une ampoule nue pendait au plafond. Le type nous a montré notre lit. Le matelas était recouvert d'une énorme tache brune – impossible de savoir si c'était de la pisse, de la merde, du sang ou du vomi. Pour couronner le tout, la vieille couverture posée dessus était pleine de taches de sperme.

Zack et moi avons enlevé la couverture du lit et nous sommes emmitouflés dans nos sacs de couchage, de sorte qu'aucune parcelle de notre peau n'entre en contact avec le matelas. Nous avons éteint la lumière et j'ai senti une odeur vraiment, vraiment horrible. J'ai rallumé la lumière et ai regardé sous le lit – il y avait un sandwich Subway à moitié mangé, tout vert et plein de moisissure. J'ai eu la nausée.

Nous sommes restés allongés et éveillés dans l'obscurité pendant quelques heures. Nous pouvions entendre des rats ou des souris courir à travers le sous-sol. À un moment donné, vers 5 heures du matin, nous avons craqué. Nous avons récupéré nos affaires et sommes partis le plus loin possible de Portland.

Dès le départ, nous aurions dû dormir dans le van, comme nous l'avons fait plusieurs fois. Sauf que ça paraissait malpoli – ce type nous invitait chez lui, et il aurait été bizarre de vérifier son appart et de se tirer tout de suite après.

Rob Moir (chanteur/compositeur)

L'été dernier, j'ai décidé de faire une tournée en Europe à vélo, ce qui revient bien moins cher que de louer un van. De plus, je me suis dit que ça me remettrait en forme.

La première semaine a été aussi incroyable que brutale. Les concerts se passaient bien, les publics étaient sympas, mais mes jambes n'étaient vraiment pas prêtes à pédaler d'une ville à l'autre. Ma copine m'a rejoint. Nous étions tellement épuisés que nous avons réservé une chambre d'hôtel confortable sur la route. Entre Schaffhouse et Bâle, j'ai crevé mon pneu arrière. Le temps de le réparer, il faisait déjà nuit et nous n'avions presque plus de batterie sur nos portables.

Nous sommes arrivés à l'hôtel en plein milieu de la nuit. Il était fermé et personne ne répondait au téléphone. Nous étions épuisés, sentions mauvais et n'avions nulle part où aller. Nous avons roulé un peu à la recherche d'un autre hôtel et avons fini par en trouver un qui semblait ouvert. J'ai toqué à la porte, mais l'employé s'est avéré d'aucune aide. « L'hôtel est complet. Ici, ce n'est pas New York », a-t-il lancé. Si je me souvenais du nom de l'endroit, je lui mettrais la pire des notes sur Yelp.

À court d'options, nous avons installé notre tente sur le parking de l'hôtel. J'ai laissé le matelas à ma copine. Nous avons roulé des vêtements pour les utiliser comme coussins et avons essayé de nous reposer un peu. J'étais allongé sur un simple bout de tissu, couvert de sueur et de crème solaire. Alors que des brindilles me rentraient dans le dos et que des insectes volaient autour de ma tête, je priais pour que personne ne vienne nous dire de partir. J'ai aussi compris que notre réservation n'était pas remboursable et que cette expérience me coûtait donc 125 euros. Pour une tournée à vélo. Chic.

Laura Jane Grace (Against Me !)

Il y a trois endroits que je pourrais qualifier de pires endroits où j'ai dormi, donc je vous laisse choisir celui qui arrive en tête de liste. Notre première tournée européenne durait deux mois et nous avons dormi dans des squats. Uniquement dans des squats. Il y en avait un à Leipzig, en Allemagne. Nous y avons joué trois fois. À l'étage se trouvait un dortoir pour les groupes. Il y avait des lits superposés et des matelas sans doute infectés par la gale. À chaque fois que nous dormions, quelqu'un venait pisser dans la chambre. La première fois que nous avons joué, un type a pissé dans un coin alors que tout le monde essayait de dormir. Puis, il a essayé de s'incruster dans nos lits. Nous étions tous dans nos sacs de couchage, et quand il venait se blottir contre nous, nous lui disions de foutre le camp.

Finalement, ce mec est allé voir notre ami Jordan, qui était notre tour manager à l'époque. Jordan est impuissant dans ce genre de situation. Le mec a fini par dormir sur lui. Littéralement sur lui. Plus tard, dans ce même squat, un autre groupe en tournée s'est ramené dans la chambre pendant que nous dormions et a pissé sur la tête de Jordan. Je pense que j'étais encore plus en colère que lui.

Durant la même tournée, nous avons joué quelque part dans le nord de l'Italie. C'était une maison abandonnée au milieu d'un champ. Il faisait froid dehors, genre moins trente. Il y avait une vingtaine de personnes. Les groupes ont joué et sont repartis. Personne ne vivait là. Personne. Nous avons donc dormi dans cette maison abandonnée dans un champ italien, sans chauffage et sans eau courante. Nous nous sommes blottis les uns contre les autres dans cette chambre minuscule, emmitouflés dans nos sacs de couchage, essayant de ne pas mourir d'hypothermie.

Puis, en 2005, nous sommes allés à Varsovie. L'un des groupes que nous avons croisés sur la route venait tout juste de jouer dans l'endroit où nous nous rendions, et s'était fait agresserpar des nazis. Ces derniers les avaient menacés avec un fusil. Ils nous ont dit d'être très prudents. Nous sommes arrivés dans le quartier, où il n'y avait que des décombres, mis à part un complexe bizarre. C'était le squat. Il y avait un drapeau hissé à son sommet. Il n'y avait ni électricité ni eau courante. Si on voulait chier, il fallait le faire sur un tas de débris.

Le « promoteur » nous a fait faire le tour du squat. À l'intérieur, il y avait des caisses d'œufs pourris et des bouteilles cassées. Nous avons demandé à quoi cela servait et le mec a répondu : « Vous voyez les décombres autour ? Les junkies vivent dans ces décombres. Et de temps en temps, les junkies essayent d'attaquer notre squat parce qu'ils en sont jaloux. Donc de temps en temps, nous devons repousser les junkies avec les bouteilles cassées et les œufs pourris. »

Ryan McKinley (Pkew Pkew Pkew)

Nos concerts se terminent toujours de manière un peu chaotique. Si nous avons fait du bon boulot, tout le monde est bourré, nous y compris. Aux débuts du groupe, nous faisions un concert à la Rehearsal Factory. C'est l'endroit où nous répétons à Toronto. Nous passons tout notre temps là-bas. Je sais où se trouve la Rehearsal Factory, mais, ce soir-là, j'ai jugé bon de boire toute une bouteille de whisky. Le concert s'est bien passé, mais la suite est un peu floue.

Après le concert, j'ai commencé à marcher en direction de chez moi. J'habite à une heure de la Rehearsal Factory et je sais à peu près comment rentrer, mais en regardant sur mon téléphone, ma maison était introuvable. Aucune trace sur Google Maps. J'ai improvisé.

Je ne sais pas vraiment ce qui s'est passé ensuite, mais je devais être vraiment fatigué, puisque j'ai jugé bon de faire une petite sieste sur le porche de quelqu'un. J'étais allongé sur des marches, devant la maison d'un inconnu, dans un quartier que je ne reconnaissais pas. Je me suis réveillé quelques heures plus tard avec une marque étrange sur le visage, et des gens – les habitants de la maison, je suppose – qui me regardaient à travers les rideaux. Il était environ six heures du matin. Je leur ai fait signe de la main et je suis allé prendre un taxi.

Joan Smith (Little Foot Long/White Cowbell Oklahoma)

J'étais en tournée avec White Cowbell Oklahoma et nous donnions un concert à Chemnitz, une ville allemande. Avant la chute du mur, la ville s'appelait Karl-Marx-Stadt.

Le concert en lui-même était vraiment génial. Ensuite, on nous a indiqué comment nous rendre à notre appartement : « Passez trois bâtiments en direction du nord, juste après le bâtiment bombardé, puis traversez le garage. Il y aura une porte au bout. »

Nous avons traversé le garage, suffoquant à cause des émanations de gaz, et avons aperçu une petite porte. Derrière se trouvait une chambre d'environ 6 mètres carrés, avec deux rangées de trucs en mousse recouverts de taches, jetés sur des plates-formes en bois. Nos lits.

La fenêtre était condamnée, et chaque mur était recouvert de posters punk rock et de dessins de bites. Bizarrement, il y avait une machine à café dans le coin de la pièce. Au-dessus de la machine, une affiche disait : « Merci de nettoyer après utilisation. »

L'endroit était horrible, mais c'est tout ce que nous avions. Vers 4 heures du matin, je me suis levé pour aller dans la salle de bains. J'ai vu une douche et un évier, mais j'ai vite compris qu'il n'y avait pas de toilette. Il n'y avait pas de putain de toilette dans la salle de bains.

Je suis sorti de là et j'ai demandé à l'un de mes potes où il avait pissé. Il a marmonné quelque chose à propos de l'évier. J'ai fondu en larmes, et me suis demandé ce que je faisais de ma vie.

Franz Nicolay (The Hold Steady)

Je sais que ce n'est pas la manière classique de commencer une histoire, mais mon corps se fixe lui-même des limites – c'est comme ça que je me rends compte que je vieillis : d'abord, je n'ai plus été capable de dormir par terre, ensuite, je n'ai plus été capable de dormir sur des canapés, puis, je n'ai plus été capable de dormir dans des chambres communes.

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Qu'est-ce qui a été le pire ? Était-ce ce gars chevelu dont la maison était pleine de merdes de chat ? Était-ce ce gamin qui nous a emmenés chez son sugar daddy et qui nous a demandé de faire semblant de dormir quand celui-ci rentrerait ? Était-ce ce squat européen non chauffé avec des toilettes sans eau courante ? Les lits d'enfant en bas âge ? Les sols de cuisine dégueulasses ? Les matelas gonflables ? Ou tout simplement les personnes qui m'ont proposé de dormir sur le canapé du salon, puis qui sont restées debout toute la nuit à jouer à des jeux vidéo ?

Toutes ces nuits blanches me reviennent en tête dès que quelqu'un prétend que les musiciens en tournée se foutent de dormir par terre.

Graham Isador dort sur un double matelas à Toronto. Suivez-le sur Twitter.

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