Culture

1980, le glam metal ou le meilleur (et le pire) de la musique américaine

La courte histoire du glam metal des années 1980 sera bientôt racontée dans un livre, dans tout ce qu'elle a pu avoir de théâtral, de bizarre, d'hédoniste, de glorieux et, souvent, de grotesque.

par Emma Finamore
09 avril 2018, 3:46pm

Cet article a initialement été publié par i-D UK et traduit par i-D France.

Les petites annonces des vieux magazines de metal sont des mines d'or. « Garçon, 17 ans, ressemblant à David Coverdale, recherche fille du même âge – photo conseillée, » peut-on par exemple y lire. Dans le même genre : un fan de Whitesnake en quête « d’amies avec qui correspondre, aller voir des concerts » et un fou de Scorpions et Mötley Crüe à Edimbourg cherchant activement « d'autres fans à qui parler » en dehors de la Grande-Bretagne. Des annonces touchantes qui donnent à voir le quotidien du fan aguerri des années 1980 – quand les jeunes fous de métal esseulés ne juraient que par la correspondance et les courriers du cœur pour trouver leurs confrères et âmes soeurs musicales.

Justin Quirk, ancien journaliste aujourd’hui auteur et commissaire d'exposition, s’est plongé la tête la première dans ces vieux magazines de metal et dans toutes sortes d’archives pour son nouveau livre, Nothing but a Good Time. Il y explore l’ascension, la chute – et toute la folie intermédiaire – du glam metal. Commençant en 1983 (avec des groupes comme Mötley Crüe et Shout at the Devil) pour finir en 1993 – l'année où Use Your Illusion de Guns N’Roses et Nevermind de Nirvana sortaient à quelques semaines d’écart – Justin explore le glam metal, une année par chapitre, et tous les groupes qui l’ont fait vivre : Dokken, Skid Row, Van Halen, Guns N’Roses, Def Leppard, Warrant, Cinderella, Vixen, LA Guns, Poison et WASP.

Il a réussi à retrouver certaines des figures marquantes de la scène, des fans obsédés de l’époque à ceux qui étaient dans le public lors du mouvement de foule fatal du concert de Guns N’Roses en 1988 - en passant par le designer à l’origine de la couverture du Hysteria de Def Leppard.

« C’était un genre vraiment bizarre – un spectacle constant et énorme – qui, d’une certaine manière, a servi de soutien musical à la renaissance de l’Amérique pendant cette décennie, explique Justin. Ronald Reagan, le big bang, la défaite du communisme… avant que tout se renverse et se transforme en quelque chose d’encore plus sombre. »

Un genre bizarre dans lequel Justin a été plutôt bien immergé en tant que gosse à la fin des années 1980 et au début des années 1990. « J’allais voir beaucoup de concerts, je lisais des choses comme Kerrang! et Metal Hammer toutes les semaines, j’écoutais les quelques émissions de radio metal qui existaient et j’ai travaillé dans un magasin de guitares. » Logiquement, la grande partie de ses recherches s’est basée sur cette période là, même s’il a aussi utilisé des mémoires et autobiographies (Hell Bent For Leather de Seb Hunter pour la perspective du fan, par exemple, et le livre de Slash pour celle de la star), des anciens numéros de Kerrang! et du magazine américain Circus.

À l'époque, les magazines spécialisés sont incontournables pour les fans désireux de commander des fanzines ou rejoindre des fan-clubs. À une période ne connaissant ni les smartphones ni les applications de localisation, les disquaires vont même jusqu’à y indiquer comment arriver jusqu'à leurs portes, pour aider les futurs diggers à trouver le chemin de leur boutique.

« C’est une capsule temporelle vraiment étrange d’un monde pré-internet, assure Justin. Une période où les responsables de fan-clubs européens publiaient des annonces pour savoir s’il existait des fan-clubs similaires outre-Atlantique ou pour mettre la main sur un disque en particulier. Et puis il y avait les annonces personnalisées, qui semblaient venir de fans de metal isolés dans leur petite ville et désireux de rencontrer une petite copine, quelqu’un avec qui correspondre ou juste quelqu’un partageant les mêmes centres d'intérêt. »

Justin est allé déterrer des histoires très personnelles, notamment celle de l’homme qui était dans la foule lors du tristement célèbre festival Monsters of Rock en 1988 et qu’il a retrouvé grâce à un site consacré à de vieux festivals : « Le groupe Guns N’Roses venait juste d’exploser, même si le groupe était encore très bas dans le line-up, ce qui a conduit à des mouvements de foule constants et très violents dans le public. La météo était horrible, et plusieurs jeunes ont été piétinés jusqu’à la mort pendant leur set. C’était un moment horrible. On a un peu oublié tout ça, mais ça a changé la manière d’organiser ce genre d’immenses concerts en extérieur. Cet homme a écrit un texte décrivant les événements, qui a été publié en ligne. Il a perdu l'un de ses amis ce jour-là. Ça m’intéresse de raconter cette histoire du point de vue du public, plutôt que de celui de la superstar, vu et revu. Les gens qui ont vécu de près ce genre de moments sont de formidables sources d’information. »

Ce qui intéresse particulièrement Justin, c’est l'arrêt brutal, en 1991, d'un genre qui avait pourtant rassemblé des hordes des fans dévoués. Les gens citent souvent la montée du grunge comme la source du déclin du glam metal – combiné à l’émergence de groupes de metal plus « musicaux » comme Guns N’Roses – mais pour lui, cette fin était programmée, et s’inscrit dans un contexte musical plus large. « Si l'on raisonne sur du long terme, je pense que la scène glam était le point de ralliement de toute une ère de musique blanche américaine à guitare, assure-t-il. Le genre faisait appel à différents styles issus des 40 années précédentes – la musique de cow-boy, le blues, le glam, le punk, les comédies musicales – et les mélangeait ensemble sans le moindre contexte. »

« Ce qui m’intéresse vraiment, c’est le rythme effréné dans lequel ce genre a vécu ses dernières années. C’était une période étrange pour la culture américaine. L’économie se reconstruisait après les récessions de la fin des années 1970 et du début des années 1980, tout était dérégulé, tout devenait plus gros, plus choquant, plus exagéré (l’art, la pub, les films d’action). Comme si toute la culture était sous stéroïdes et que le glam metal était le bras armé musical de ce mouvement. Mais comme dans toutes les ascensions artificielles, il y a forcément eu une redescente. » Michael Hann, journaliste musical freelance et ancien rédacteur pour The Guardian s’accorde sur cette analyse « artificielle » du glam metal. « Pour moi, il appartient à ces genres qui ont pris quelque chose de génial – dans ce cas-là Van Halen, l’un des groupes les plus importants de tous les temps – pour en amplifier les aspects les plus cheap et les moins beaux, sans la finesse et l’humour des pionniers du mouvement. »

Mais il ne minimise pas pour autant l’impact du glam metal, à la fois sur les fans et sur l’industrie de la musique. « Ce qui est par contre très intéressant dans le glam metal, c’est la longueur et la signification durable de son règne. On le regarde souvent comme une aberration, mais si c’est le cas, ça en fait une très longue aberration. Toutes les années 1980, en gros. Pendant un long moment de cette décennie, si vous espérant avoir un impact en Amérique en tant que groupe de rock, il fallait opter pour les fringues du glam metal. C’est ce qu’ils ont fait à l’époque. Tous. L’exemple parfait, c’est David Coverdale : il a vidé Whitesnake de tous ses vieux potes du blues pour engager des jeunes qui lui semblaient plus à la page en 1987. Il fallait tourner glam. Si tu regardes les charts albums du milieu des années 1980, tu y verras des albums qui, même s’ils ne sont pas tous totalement glam, émanent de groupes qui sont tombés de différentes manières dans la tendance de l’époque. »

Cette hégémonie a justement joué dans la mort du genre : l’épisode 5 de la série documentaire Metal Evolution raconte comment le glam metal s’est dévoré lui-même à la fin de la décennie : la scène de Los Angles s'emballe alors en quête de toujours plus d’excès, des groupes sont poussés à sortir power ballade sur power ballade et des labels inondent le marché de metal boys-bands qui se ressemblent à s'y méprendre.

Pour Michael, la musique en elle-même a aussi fait partie du problème (plus que l’arrivée du grunge) et explique pourquoi le genre n’est pas pris au sérieux aujourd’hui. « Parce que ce n’était pas sérieux, tout simplement. Sincèrement, qui va aller écrire une exégèse des paroles d’« Animal (Fuck Like a Beast) » ? Et puis c’était assez mauvais musicalement - la plupart du temps en tout cas. Vraiment. Il y a plein de singles glam metal très sympas – et surtout beaucoup d’incroyables histoires qui leur sont associées, c'est pourquoi les gens continuent d’écrire et de lire à ce sujet – mais il n’y a pas grand-chose à quoi se raccrocher musicalement. C’était si convenu et artificiel que je comprends qu’aucun critique ne se soit battu pour défendre ce genre à l’époque. »

« Ce n’était pas un genre conçu pour durer : il était impossible de se développer à l’infini sur les modèles adoptés par ces groupes. Ils étaient si consciemment superficiels que lorsqu’ils ont tenté d’évoluer personne ne les a cru. Cela dit, ce côté superficiel, futile et idiot a fait d’eux la recette parfaite pour réhabiliter une forme de nostalgie, c’est la raison pour laquelle certains groupes ont pris une telle ampleur. »

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Aujourd'hui encore, il existe de nombreux fans dont beaucoup sont bien trop jeunes pour avoir été fans du glam metal à sa grande époque. Srdjan Bilić a une vingtaine d'années, il joue de la guitare dans le groupe résident du Shot Through the Heart – un événement glam metal et hard rock organisé régulièrement à Londres – et dans un groupe de heavy metal, Primitai, fortement influencé par Iron Maiden, AC/DC, Kiss, Mötley Crüe, Saxon et Judas Priest.

C’est la communauté du glam metal qui attire Srdjan. Il y trouve une énergie positive et une envie décomplexée de faire la fête en écoutant la musique qu’il aime. « La musique est faite pour être appréciée, pour passer un bon moment. C’est toute l’essence du glam metal. À n’importe quel concert ou rassemblement avec cette musique, les gens s’amusent et socialisent facilement. »

Carrie King est fan, elle aussi, de Mötley Crüe, Poison, Skid Row, Def leppard, Kiss, Guns N’Roses, Van Halen, Ratt et Whitesnake mais aussi Thunder et Twisted Sister. « J’adore la folie de tous ces groupes. Je ne sais pas si ça a été fait pour être pris au sérieux, mais en tant que fan j’ai toujours pris ça comme un genre musical très léger. Ça contraste avec la solennité de ce qui se faisait ailleurs à l’époque. »

Même si on l’accuse de superficialité, le glam metal a aussi eu quelques aspects subversifs, au rang desquels figurent des hommes en spandex et permanente sur la tête. « J’adore la mode du glam metal. J’adore l'assurance des frontmen dans leur présence scénique et dans leur style vestimentaire. Des hommes maquillés ! En pantalons plus serrés que ceux des femmes ! C'est génial ! J’adore les guitares, les immenses amplis et les interminables solos de batterie. Ça me fait marrer que le glam metal soit snobé à ce point. Trouve-moi une personne qui ne chante pas à en perdre la voix sur « Livin’ on a Prayer » en soirée ! »

L’une des caractéristiques principales du glam metal, qui fait que beaucoup en sont restés à distance, c’est son attitude je m’en foutiste, qui détonnait dans un paysage musical au pire trop sérieux, au mieux crânement ironique. Comme le dit Justin, « le glam metal ne fait preuve d'aucune ironie. À partir du grunge, la musique est devenue très autoréférencée, mais même s’il a conscience de sa propre absurdité, le glam metal est resté assez franc et à l’opposé même de l’ironie. Je pense que c’est cette forme de sincérité qui a rendu le glam metal aussi unique. » De toute manière, la plupart des fans de metal font peu de cas des analyses en profondeur. Ils sont juste là pour s’amuser.

Nothing but a Good Time sortira dans quelques mois. Pour aider ce projet à aboutir, rendez-vous sur unbound.com/books/good-time où vous trouverez des informations complémentaires et un trailer.

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