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Ces photos célèbrent la force et l’endurance des femmes autochtones

La série de photos de Liliana Merizalde, baptisée « Inner Disruptions », se sert de prothèses pour transmettre les expériences des Colombiennes autochtones.

par Nicole Garcia Merida; photos Liliana Merizalde; traduit par Marina Mestchersky
18 juin 2019, 9:10pm

Toutes les photos par Liliana Merizalde 

L'article original a été publié sur VICE États-Unis.

Avant d'arriver à la photographie, Liliana Merizalde a obtenu quatre diplômes différents, dans trois villes différentes. Son projet initial était de faire des films, mais elle a fait un détour par la photo et elle y est restée. « Je fais des photos depuis l'âge de 17 ans. Mais je ne me dirais jamais photographe », explique-t-elle.

Elle a déménagé à Bogotá, en Colombie, une ville animée de ce qu’elle appelle « [notre] chaos typiquement latino-américain », à Madrid en suite, puis enfin à Barcelone. Elle a obtenu un diplôme dans chacune de ces villes, avant de revenir dans sa Colombie natale. Son dernier diplôme a été un master en production cinématographique. Et c’est en travaillant sur le tournage d’un film dans la région de Vaupés, en Colombie, qu’elle a rencontré Eloida, le premier modèle de son projet intitulé Inner Disruptions (Interruptions intérieures).

« En Colombie, les minorités ne sont pas du tout respectées. On envahit sans arrêt leurs territoires, et on ne respecte ni leurs valeurs, ni eux, en tant que communautés »

Inner Disruptions illustre les expériences de vie de cinq femmes autochtones à travers un usage stylisé de prothèses. Après plusieurs conversations avec chacune d’entre elles, Merizalde s’est inspirée de leurs expériences pour créer des prothèses qui étendraient, souligneraient, ou couvraient une partie de leurs corps.

« Dans un contexte médical, les prothèses servent à combler un membre ou un muscle absent, décrit Merizalde. Mais j’ai toujours été fascinée par les parties de nos corps qu’on ne peut pas voir, qui sont à l’intérieur et qui ne se manifestent pas physiquement. »

Merizalde, inspirée par l’artiste visuel allemande Rebecca Horn, et en partenariat avec la designeuse Cristina Borda, avait déjà utilisé des prothèses en plastique dans d’autres projets. « Quand nous sommes allées à Vaupés, nous avons emmené les mêmes matériaux. Une fois là-bas, nous avons compris que ça n’allait pas marcher, tout devait être naturel. Nous nous sommes servies de branches, de feuilles de palmier, et des cordes que nous trouvions sur place. »

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Zena, modèle de la série « Inner Disruptions ».

Vaupés se situe dans la région amazonienne de Colombie, et longe le Brésil. Merizalde décrit le lieu comme étant particulièrement intact, comparé au reste de la région. « La vie se manifeste partout. La rivière était notre route. Nous allions partout en bateau. Les oiseaux chantent toujours, et la lumière semble bouger. L’air est vraiment lourd d’humidité, se souvient-elle. On fait un pas, et on transpire. »

Malgré la pluie violente et l’humidité étouffante, il était primordial de photographier les femmes dans cette région même. Elle raconte : « Nous avons tourné le film dans la jungle, pendant deux mois. J’ai donc profité de ce temps pour nouer des liens avec elles. J’ai tout de suite pensé : "Elles, ce sont les femmes les plus fortes que je connaisse". »

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Doris, modèle de la série « Inner Disruptions ».

Quand Merizalde a rencontré Sená – un de ses modèles – pour la première fois, elle a pensé qu'elle ne participerait pas au projet. Cette dernière souffrait d’un cancer de l’utérus, qui la rendait très faible.

« Quand nous sommes parties de chez elle, j’ai pensé : "Si elle ne veut pas participer, je ne la forcerai pas", explique Merizalde. Mais il y avait quelque chose dans ses yeux qui m’a conduit à aller la voir une seconde fois. Selon moi, c’est une intuition très féminine, que de savoir ce que cache un regard. »

Après leur seconde conversation, Sená a changé d’avis, et a accepté de faire partie du projet. Elles ont choisi de construire une forme autour de son corps. « C’est une cage qui représente les limites qu’elle a dû s’établir. Mais c’est également sensé ressembler à un nid, qui symbolise la possibilité d’une réinvention. Elle s’était construite une carapace, mais il y avait quelque chose dans ses yeux, qui m’a assuré qu’elle voulait me parler. »

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Doris de la série « Inner Disruptions ».

Le gouvernement colombien reconnaît l’existence de 87 groupes indigènes, dont 18 courent le risque de disparaître totalement, à cause de la déforestation et des relocations. « Il y a encore beaucoup de choses à faire pour garantir sa sécurité et sa liberté, en tant que femmes, en Amérique latine », décrit la photographe.

Pour elle, les femmes indigènes sont encore plus vulnérables. « En Colombie, les minorités ne sont pas du tout respectées. On envahit sans arrêt leurs territoires, et on ne respecte ni leurs valeurs, ni eux, en tant que communautés. »

C’est pour ça que Maria Magdalena, une autre de ses modèles, a choqué Merizalde, quand elle lui a dit que selon elle, les femmes n’avaient jamais été aussi fortes. Selon Merizalde : « Il y a encore du chemin à faire. Mais le capitalisme a forcé les hommes de la communauté [de Maria] à déménager dans des villes plus grandes pour trouver un travail, pour payer leurs factures de téléphones et d’Internet, même s’ils ont tout ce dont ils ont besoin. Les tribus produisent elles-mêmes leur propre nourriture, donc, dans l’ensemble, elles sont auto-suffisantes. »

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Maria Magdalena de la série « Inner Disruptions ».

Selon elle, il y a du bon, comme du moins bon dans cette situation. Le capitalisme et l’occidentalisation à outrance symbolisent la perte des traditions et la perte des territoires, mais ils ont aussi permis aux femmes d’acquérir des rôles importants.

María Magdalena a choisi de focaliser son objectif sur la partie la plus forte de son corps : ses bras. Elle s’en sert pour travailler aux champs et pour nourrir ses enfants. Merizalde se rappelle : « Une fois, María Magdalena s’est vue avec le chapeau en feuilles de palmes sur la tête, et s’exclamée "Je suis un soleil !" et je lui ai répondu : "Oui, exactement" ».

Pour l’artiste, il était important de non seulement construire un lien avec ses modèles, mais aussi de montrer que les problèmes auxquels étaient confrontées les femmes Indigènes étaient représentatifs des fléaux qui touchaient la Colombie dans son ensemble. « Je n’ai jamais cherché à travailler sur la perte ou la violence. Mais les problèmes du pays se reflètent dans leurs histoires. » explique-t-elle.

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Sano de la série « Inner Disruptions ».

La guerre civile colombienne entre les guérilleros, l’armée et les cartels de drogues a fait rage pendant plus de cinquante ans, 220 000 morts, et délogé entre cinq et sept millions de gens. Les communautés indigènes ont été parmi celles les plus affectées. Le gouvernement et les FARC, le plus grand groupe de guérilleros de gauche colombiens, ont signé un traité de paix en 2017 seulement.

Ne pas mettre les noms de famille des mannequins a aussi été un choix délibéré. « Je voulais mettre en avant leurs histoires. Mais en omettant leurs noms de famille, je voulais aussi montrer que n’importe qui pouvait se retrouver dans cette situation. »

Elle espère que son travail mettra en valeur la force des femmes Indigènes et montrera que leurs pertes et leurs luttes représentent l’expérience de chaque femme du pays. « J’ai voulu transmettre [leur] force, et aussi la possibilité de se réinventer, afin de faire face aux passes dures, mais en le faisant avec force. »

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Eloida, modèle de la série « Inner Disruptions ».
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Doris de la série « Inner Disruptions ».
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Maria Magdalena de « Inner Disruptions ».