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LGBTQ

Un fermier nous raconte son parcours, du placard à l’étable

Visite à la ferme pour parler d’homosexualité et ramasser des bouses

par Justine de l'Église
11 août 2017, 9:27pm

Je devais rassembler beaucoup de courage pour obéir à mon cadran, qui me hurlait de me lever à 4 heures du matin, jeudi.

Je l'ai fait quand même, parce que j'étais en mission : je me rendais en Montérégie pour parler d'homosexualité et pour vivre une journée typique de fermier. Armée d'un café Tim Hortons et de vêtements laids, j'étais comateuse mais prête.

Vers 5 h 30, après s'être occupé de ses 2200 cochons, mon nouveau patron fermier m'a accueillie à son étable, où logent 75 vaches. Ses établissements sont loués, comme les 500 acres où il fait pousser du grain, mais il est maître des lieux.

À peine entrée, j'ai été éblouie par la présence d'une dizaine de chatons ayant pris refuge à la ferme. J'ai tout de suite su que la journée serait excellente.

Du haut de ses 38 ans, Mathieu* a parcouru un long chemin vers l'acceptation de son orientation sexuelle. Si elle semblait claire pour lui dès le départ, ça lui a pris un long moment avant qu'il la vive assez ouvertement, lui qui garde encore les séquelles de sa jeunesse tourmentée.

Encore aujourd'hui, il ne parle pas vraiment de son homosexualité dans son milieu professionnel, même si son entourage est au courant. Il ne ressent pas l'envie de le crier sur les toits. Son employé se doute qu'il est gai, croit Mathieu, mais le sujet n'a jamais été abordé.

C'est d'ailleurs pourquoi, tout le temps qu'on a passé à l'étable, on a évité d'aborder les thèmes LGBTQ. On s'est contentés de parler de vaches, de pis et de mammites, de bien-être animalier, de gestion de l'offre, de types de moulée, de morts sordides de personnes coincées dans des silos ou des fosses septiques, et de chatons écrasés.

Je suis rapidement devenue préposée au caca, ce qui consiste à racler le flot quasi continu de bouse hors de la paille. Un rôle qui me donnait l'impression d'être utile, ou du moins de ne pas nuire. Les vaches ont adoré me maculer de crotte, lécher mes vêtements et me brouter les cheveux. La propreté n'ayant jamais été mon cheval de bataille, je suis tombée sous le charme de mes amis les bovidés.

Bon nombre d'entre elles sont d'ailleurs nommées d'après les anciennes enseignantes qu'a eues Mathieu. Il me jure qu'il ne s'agit pas d'une insulte, mais il n'a jamais osé le leur dire, de peur qu'elles le prennent mal.

J'ai regardé plus que j'ai participé à la traite des vaches, tâche qui doit être accomplie deux fois par jour, à 12 heures d'intervalle. J'ai vaillamment installé la trayeuse sur quatre pis. J'étais fascinée, mais je l'étais encore de savoir que Mathieu le fait 730 fois par année pour chacune de ses vaches laitières. J'ai tendance à oublier le courage qui se cache derrière une pinte de lait.

Se réfugier dans le rang

C'est à table au restaurant du coin – où les patates déjeuner étaient délicieuses – qu'on a abordé les thèmes plus délicats. Nous étions accompagnés de Vincent, son copain depuis quatre ans et demi.

Au bout d'un moment, Mathieu s'est ouvert sur ses blessures de jeunesse. Il était un enfant colleux, qui recherchait l'affection des autres, qui aimait les câlins. Un trait qui semble ne pas l'avoir quitté, à le voir interagir avec ses animaux : je n'ai jamais vu des chats et des vaches aussi affectueux.

Mathieu n'a pas eu cette chance avec ses camarades de classe masculins, malheureusement, qui l'ont repoussé. L'intimidation a commencé tôt. À l'école, il chillait avec les surveillants plutôt qu'avec ses pairs.

Sont venus ensuite les cours de ballet jazz, que Mathieu a suivis pour faire comme sa sœur. Il était doué, semble-t-il, mais il ne s'en souvient plus. Il se souvient par contre que ses camarades se sont beaucoup moqués de lui à cause de ça, que son père n'aimait pas qu'il danse, que sa famille élargie avait peur qu'il devienne une « tapette ». « C'est ça qui est arrivé, dans le fond! Ils avaient raison, finalement », lance-t-il à la blague.

L'année suivante, son père l'a inscrit au hockey. Mathieu le dit lui même, il n'était pas bon du tout. Il a fini par se faire plaquer violemment, au point d'être sorti sur une civière et transporté à l'hôpital. Il aurait préféré le patinage artistique, mais son père a refusé.

Le secondaire ne s'est pas révélé une meilleure expérience. Mathieu ratait de plus en plus de cours pour rester aux champs avec son père. En secondaire 4, sur les 181 jours d'école, il en a passé 83 à la ferme. Il préférait de loin la campagne aux campagnes d'intimidation. « Pour moi, ça faisait mon affaire. C'était une journée de calvaire de moins. »

Il a ensuite laissé tomber le secondaire. Il a obtenu un DEP, puis il est retourné un peu plus tard à l'école pour son DES.

Je lui ai demandé si l'intimidation qu'il avait vécue l'avait freiné dans son cheminement vers l'acceptation de son homosexualité. « C'est sûr que ça a pas dû aider. Je pense que j'avais peur de me faire écœurer comme je m'étais fait écœurer à l'école. On veut toujours aimer le plus de personnes, et on veut toujours être aimé le plus possible. »

« Je pense que c'est surtout ça », renchérit Vincent, encourageant, à ses côtés.

Au tournant des années 2000, Mathieu a pris son courage à deux mains et a écrit une lettre à ses parents pour faire son coming-out. Son père l'a très mal pris. À l'époque, ils travaillaient ensemble sur les terres, et il ne lui a pas dit un mot pendant deux, trois semaines. La relation s'est depuis rétablie, mais il sait que son père est déçu que son fils soit gai et que ce soit synonyme de la fin de sa descendance.

Ton arrière-arrière-grand-père, il a défriché la terre

Si j'ai pu contacter Mathieu, c'est d'abord par l'entremise de Fierté agricole, un organisme qui regroupe les personnes LGBTQ qui travaillent dans l'agriculture ou qui ont un fort intérêt pour celle-ci et la vie rurale. Il est membre depuis les tout débuts de l'organisme, mis sur pied il y a presque dix ans.

Il témoigne que, pour des fermiers plus âgés, rencontrés dans le cadre de diverses activités, c'était très libérateur de pouvoir enfin parler ouvertement de leur réalité. Pour sa part, Mathieu s'estime chanceux d'avoir grandi pas trop loin de Montréal, ce qui lui a permis de sortir au Village, de vivre à fond sa jeunesse et de ne pas se sentir trop isolé dans son homosexualité.

Mais un regroupement comme Fierté agricole peut être aussi très utile pour ceux qui vivent plus creux en région, juge-t-il, où l'isolement peut peser lourd.

Le mandat de l'organisme est également de sensibiliser les professionnels du milieu agricole aux réalités des personnes LGBTQ. Un travail qui n'est pas inutile chez les vieux de la vieille, m'indique Mathieu.

Lors d'une foire récente, raconte-t-il, Fierté agricole avait installé un kiosque qui a vite attiré des fermiers croyant avoir affaire à un regroupement de gens fiers de leur ferme. Une fois informés de la mission de l'organisme, certains agriculteurs auraient été assez surpris merci. « Il n'y a pas d'homosexualité en région! » auraient-ils avancé.

C'est le genre de situation qui montre qu'il reste du travail de sensibilisation à faire. Mathieu souhaiterait que l'organisme soit un peu plus connu, pour que les gens aient une meilleure conscience de l'existence des fermiers LGBTQ. Il note tout de même un changement des mentalités chez des fermiers plus jeunes.

Mathieu a beaucoup progressé depuis ses débuts, tant sur le plan professionnel que personnel. Il lui reste encore du chemin à parcourir pour son acceptation, sur laquelle il travaille toujours, mais il paraît optimiste lorsqu'il est question d'avenir.

Il m'a même lancé avec un grand sourire que, si on avait fait l'entrevue quatre ans plus tard, il aurait peut-être même osé se montrer à la caméra et dévoiler son vrai nom.

* Le prénom a été changé pour protéger l'anonymat de la personne citée.