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Une pétition vise à faire reconnaître Antifa comme une organisation terroriste au Canada

L’extrême droite cherche à discréditer l’adversaire, selon des experts.

Justine de l'Église

Justine de l'Église

Crédit photo : Simon Coutu

En lançant une pétition pour demander au gouvernement canadien de déclarer terroristes les antifas, un groupe québécois emboîte le pas à une initiative semblable aux États-Unis, qui a récolté plus de 346 000 appuis depuis le 17 août.

Ici, l'initiative est lancée par le groupe Mouvement républicain du Québec (MRQ). Il s'agit d'un regroupement « flirtant avec l'extrême droite » qui avait organisé un colloque en juin au Collège de Maisonneuve, rapportait alors Le Devoir. La réunion avait dû être déplacée à l'extérieur de la ville en raison de pressions de groupes d'extrême gauche.

Des groupes de la droite identitaire sont associés de près ou de loin au MRQ : La Meute assurait la sécurité de l'événement, tandis que la Fédération des Québécois de souche appuie le regroupement.

La pétition a franchi la barre des 1800 signatures en environ deux semaines.

Pas du terrorisme

Les exemples soulevés par le MRQ pour accuser les antifas de terrorisme sont « assez vides de contenu », critique le directeur adjoint de l'Observatoire de géopolitique de la Chaire Raoul-Dandurand, Pierre-Alain Clément.

Le MRQ avance que, lors du rassemblement de La Meute du 20 août à Québec, les antifas ont posé « des actes de violence inouïs envers la population, occasionnant des blessures et des lésions corporelles importantes ».

Or, l'hyperlien à l'appui mène à un message du SPVQ, où on dénombre plutôt « une arrestation et trois policiers incommodés par un irritant chimique projeté par les manifestants ». « On est loin des blessures et lésions corporelles importantes. Il y a une exagération complètement manifeste », juge M. Clément.

Si l'exemple ne figure pas dans la lettre officielle, en tête de la page web de la pétition, une vidéo du vlogueur André Pitre, mieux connu sous le nom de Stu Pitt, rappelle cependant qu'un homme tenant un drapeau des patriotes a été battu pendant le rassemblement.

Peut-on alors parler de terrorisme? Selon certains experts consultés, la définition de terrorisme présentée en tête de pétition est beaucoup trop large.

On le présente comme un « recours à la violence ou à la menace de la violence afin de semer la panique dans la société, d'affaiblir ou de renverser les autorités en place et de susciter des changements politiques ».

« Tout peut rentrer là-dedans, même la désobéissance civile. C'est une définition qui est extrêmement souple. Puisqu'elle définit tout, en fait, elle ne définit rien », juge Pierre-Alain Clément.

« Oui à Québec, il y a eu des incidents, ils ont été filmés, les médias en ont beaucoup parlé », reconnaît le professeur de sociologie expert en mouvements sociaux et contestation à l'UQAM, Marcos Ancelovici. « Mais si, dès qu'il y a des coups de poing qui sont donnés, on parle de terrorisme, il y aurait énormément de terrorisme dans le monde. »

Professeur de criminologie à l'Université de Montréal, Samuel Tanner nuance et hésite à associer ou dissocier clairement le terrorisme et les antifas.

« Je ne peux pas me prononcer là-dessus », soupire l'expert en extrémisme violent. « Il y a certes une différence entre l'État islamique et les antifas, on est bien d'accord. Mais ça dépend tellement d'où les autorités décident de placer le curseur. Ça, c'est lié à des teintes politiques, conservatrices, plutôt libérales, etc. Il n'y a pas d'absolu. »

Même si la définition de terrorisme peut varier selon celui qui le définit, la violence présente chez les antifas – bousculer les gens, empêcher la tenue d'événements, renverser des poubelles et y mettre le feu, confronter la police – ce n'est pas pour autant du terrorisme, tranche pour sa part le professeur de science politique à l'UQAM, Francis Dupuis-Déri.

« Je ne vois pas pourquoi les services de sécurité, de renseignement et la police considéreraient que les antifascistes sont des groupes terroristes, dans la mesure où les membres des organisations antifascistes, à ma connaissance, n'ont ni planifié, ni organisé, ni réussi à tuer qui que ce soit, ou incendié des bâtiments publics, ou posé des bombes », rappelle-t-il.

Les experts voient dans la démarche du MRQ une tentative de discréditer ou de tasser les antifas. « Le but, c'est d'empêcher la nuisance la plus immédiate, c'est-à-dire les antifas qui viennent contester leur influence concrète, dans la rue », explique M. Clément, évoquant l'annulation du colloque du MRQ au Collège de Maisonneuve.

Autre point soulevé par le MRQ : on indique à titre d'exemple que le Department of Public Safety du New Jersey a reconnu Antifa comme une organisation terroriste en juin. Cette information est très répandue au sein de groupes et de médias d'extrême-droite américains. Nous n'avons pourtant pas réussi à la confirmer auprès d'un représentant de l'État du New Jersey, qui n'a pas donné suite à nos questions.

Comme le soulèvent M. Dupuis-Déri et M. Clément, la page internet à laquelle le groupe se réfère ne donne pas directement cette information. On y recense les récentes altercations entre antifas et extrême droite, on voit en tête de page les mots-clés « contre-terrorisme » et « intérieur », mais on n'y liste pas de groupes terroristes.

La violence de la droite

Les statistiques de l'Anti-Defamation League indiquent qu'aux États-Unis, 372 meurtres ont été commis au nom d'extrémismes divers entre 2007 et 2016. Quelque 74 % d'entre eux ont été commis par des gens affiliés à l'extrême droite, tandis que seulement 2 % étaient liés à des gens affiliés à l'extrême gauche.

« Le FBI a fait une étude aussi qui a été diffusée, qui montre que depuis 2000, la très très grande majorité des attentats internes étaient liés à l'extrême droite. C'est pour ça qu'au niveau intérieur, le FBI considère que l'extrême droite, c'est la principale menace terroriste », ajoute M. Ancelovici. Le professeur fait ici référence à un bulletin d'information interne du FBI et du Department of Homeland Security, diffusé en mai dernier.

Francis Dupuis-Déri précise que les exemples récents et concrets de terrorisme en Occident viennent de la droite, pas de la gauche. Comme Ancelovici, il donne l'exemple d'Alexandre Bissonnette, qui est accusé d'avoir ouvert le feu sur des musulmans en pleine prière, en janvier, causant la mort de six d'entre eux, et celui du rassemblement de Charlottesville, le mois dernier, à la suite duquel un militant d'extrême droite a été accusé d'avoir tué une militante antiraciste avec sa voiture.

« Je ne dis pas que le Mouvement républicain est associé à ça!, assure le professeur Dupuis-Déri. Mais si le Mouvement républicain veut parler de terrorisme, eh bien, qu'ils parlent de ces gens-là. »

Au MRQ, la seule personne avec qui nous avons réussi à entrer en contact, Claude Laferrière, décrit comme membre de la direction, a refusé de nous accorder une entrevue et nous a depuis bloqués sur Facebook.