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société

Montréal se transforme-t-elle vraiment en bordel pendant le Grand Prix?

« Est-ce que les escortes ont le vagin raqué et assez de billets pour se jeter dans une baignoire de vingt dollars après le passage des coureurs automobiles? »

par Mélodie Nelson
07 juin 2017, 6:00pm

Photo par Amaury DR

Au parc Lafond, tout près de chez moi, gelée par une fatigue joyeuse d'avoir trop ri et dansé à la suite d'une représentation de Peter Pansexual au Café Cléo la veille, j'ai rassemblé des copines escortes, une mauvaise margarita produite en Ontario par une star de téléréalité, des macarons et des Cheetos. Nous étions ensemble pour parler du Grand Prix de la Formule 1 et de tout ce qui en découle : panique, mensonges, répressions policières et apparitions de stars de cinéma.

L'une de nous n'avait jamais connu la frénésie du Grand Prix : son seul souvenir lié au monde de la Formule 1 était celui de sa grande sœur qui mettait des affiches de Jacques Villeneuve sur les murs de sa chambre. Les quatre autres avaient connu le Grand Prix et étaient familières avec les manifestations contre le travail du sexe de groupes féministes et de Femen topless qui se jettent sur des voitures en criant que Montréal n'est pas un bordel. Qu'en est-il vraiment? Est-ce que les escortes ont le vagin raqué et assez de billets pour se jeter dans une baignoire de vingt dollars après le passage des coureurs automobiles?

Phoebe, 29 ans : gratuite dans les gradins

« Cette année, je me rends au Grand Prix avec un client, devenu un ami. Il ne me paie pas pour le champagne que j'avalerai dans les gradins. S'il veut me baiser après, il prendra une chambre d'hôtel sur sa carte de crédit de compagnie. Et il me paiera aussi, sans que j'aie à négocier quoi que ce soit. Mais je ne pense pas que ça arrivera. Il veut s'amuser, célébrer. On rejoindra ses amis après la course, je ne sais pas où, sur Crescent. Pour moi, le Grand Prix, c'est pour boire, s'éclater dans la ville, fantasmer sur des voitures qui brillent. J'ai même pas de permis. C'est vraiment un week-end d'artifices et le sexe n'en fait pas vraiment partie.

« Quand j'ai commencé comme escorte, l'agence pour laquelle je travaillais dépensait beaucoup d'argent en publicité pour le Grand Prix. Les journaux étaient pleins d'annonces semblables. De filles en costume promettant les meilleures caresses de la ville. J'avais même un habit de coureuse automobile, que j'avais payé 5 $ ou 10 $ en solde à La Vie en Rose.

Finalement, je n'avais pas eu plus de clients. J'étais vraiment déçue. Je pensais me faire 5000 $ le week-end et j'ai fait comme d'habitude. C'est pas mal, genre 1000 $, mais je pensais que je serais plus populaire. Toutes les filles pensaient être plus populaires. Je ne sais pas si c'est parce qu'il y a plus d'escortes qui travaillent pendant ce week-end.

« J'ai constaté que, lors de congrès d'ingénieurs, je suis vraiment plus en demande. Les congrès d'ingénieurs et les tournages de cinéma. Je travaille dans une agence et comme indépendante aussi maintenant, et je ne me mets plus disponible pendant le Grand Prix. Je ne veux plus être déçue ni être paranoïaque par rapport aux policiers qui pourraient faire semblant d'être des clients. Ce n'est pas vrai que je vais me ramasser dans un poste à plaider que je suis vraiment escorte de mon plein gré, à me faire piquer mon cellulaire pour voir qui sont mes clients. C'est arrivé à une amie. »

Kelly, 34 ans : fantasmes de cyprine et de champagne


« L'agence pour laquelle je travaille ne fait pas d'annonce pour cette fin de semaine. J'ai travaillé dans d'autres agences, et ça ne changeait rien, le Grand Prix. Je ne travaillerai pas. Je vais être menstruée et, de toute façon, je n'ai jamais fait fortune pendant cet événement. Rien de mémorable ne m'est arrivé. Tous les clients m'en parlent et ils sont excités. Ils s'imaginent que je me transforme en grosse cochonne et que je mouille comme si j'allais être pénétrée par des bouteilles de champagne du jeudi au dimanche.

« J'ai une amie danseuse. Elle a plein de clients. Elle reste juste une danseuse, elle est pas exploitée ni forcée par son gérant ni par des clients pour sucer pendant le Grand Prix. »

Lauranne, 26 ans : agressée par un client


« Je suis une escorte indépendante depuis cinq ans. Mes clients sont tous différents les uns des autres. J'en ai un qui me donne des étuis pour cellulaire. J'en ai dix environ. Je sais pas trop quoi en faire, mais je les garde. J'en ai d'autres qui me posent les mêmes questions chaque fois qu'on se voit, en quoi j'étudie, si ma famille va bien, combien de fois par semaine je m'entraîne. J'ai des clients qui ne me parlent pas vraiment, mais qui reviennent toujours me voir. On est bien ensemble.

« Parfois, d'instinct, je devine quand un rendez-vous tournera mal. Je réponds plus aux courriels de gars impolis. Je refuse de me rendre à un endroit pas précis comme "devant le métro Place-des-Arts" ou "au coin de la rue de mon bureau".

« Ce que je n'avais jamais prévu, c'est qu'un client que j'avais vu au moins trois fois avant me viole pendant le Grand Prix. Il m'a violée chez lui. Je voulais pas baiser une deuxième fois avec lui et il m'a poussée. Il m'a baisée par terre, sur un drap sale. J'ai pas pris ma douche chez lui.

Je lui ai dit au revoir et je suis partie. Quand j'y repense, je me souviens qu'il avait l'air stressé quand je suis arrivée. Je ne sais pas pourquoi. Je suis sûre que ça peut avoir un lien avec les campagnes de peur contre le travail du sexe et contre les clients. Ils sont tous vus comme des agresseurs par les prohibitionnistes. Il s'est peut-être trouvé dégueu de m'appeler et ça l'a pas dérangé d'être encore plus dégueu et de me violer. »

Vanessa, 29 ans : à la plage loin des pots d'échappement


« Je suis écœurée d'être vue comme une victime tout le temps. Mais surtout pendant le Grand Prix. La police est partout, les hystériques aussi.

« J'ai déjà réussi à faire plus de 2000 $ pendant une soirée au Grand Prix, en passant une heure avec un Européen vraiment riche. Je l'avais trouvé dans un bar d'hôtel. Je pense que c'est la seule façon de faire vraiment de l'argent pendant le Grand Prix, de faire la tournée d'hôtels et de persuader les mecs de ne pas coucher avec une fille saoule super belle mais gratuite, mais de coucher plutôt avec moi. Je ne sais pas si j'ai été chanceuse ou si les bars d'hôtel sont parfaits pour cette occasion. Le lendemain, je ne suis pas sortie. J'ai dormi vraiment tard et j'ai acheté des conneries sur internet. Ce n'est pas une blague, je me suis acheté de la vaisselle à peinturer et des habits pour le vélo.

« Cette année, je pars en voyage. J'ai choisi par exprès cette semaine-là parce qu'elle est pénible pour nous, les putes. C'est la faute des médias et de la police qui croient tout ce qu'on raconte sur nous. C'est pas une pute qui commence par raconter des histoires de peur. C'est jamais une pute qui ramène ces histoires à un journaliste. Ce sont des féministes qui disent qu'elles veulent nous sauver, mais qui nous détestent. »

Si Montréal a une réputation de ville avec des femmes magnifiques qui sont capables de faire la split assises sur une queue pour une centaine de dollars, attirant touristes et journalistes couvrant gaiement la Formule 1, les clients ne sont pas nécessairement plus nombreux pendant le Grand Prix. Surtout, rien ne transforme le travail du sexe à ce moment-là en exploitation sexuelle. Que ce soit au Grand Prix de Montréal, à la Coupe du monde de la FIFA ou aux Jeux olympiques, ce ne sont pas que mes copines escortes qui s'étonnent et s'insurgent des campagnes de peur.

Des études sérieuses et reconnues, rédigées par les cabinets Bowen & Shannon et l'organisation intergouvernementale International Organization for Migration, ont montré qu'il n'y avait pas de lien entre ces événements sportifs et une augmentation du trafic humain. C'est peut-être moins excitant de lire les conclusions de ces rapports que de lire les lettres ouvertes de personnes qui se vantent de leurs bonnes valeurs et qui sont effarées à l'idée que se déshabiller pour payer son épicerie soit possible, sans y être forcée.