drogue

L’histoire du producteur de LSD qui a fourni toutes les stars des années 1960

La vie et l'œuvre de l'homme qui fournissait John Lennon et Jimi Hendrix en acides ultra purs.

par Seth Ferranti
26 décembre 2016, 12:00pm

Image : Olivia Thomson

Bien qu'il ne soit pas particulièrement connu aujourd'hui, Augustus Owsley Stanley III, (aussi surnommé « Bear ») était une légende chez les hippies. Beaucoup de personnes le considèrent comme une figure incontournable de la contre-culture des années 1960 – notamment grâce au LSD ultra pur qu'il produisait lui-même.

Bear a produit des millions de buvards de « White Lightning », l'une des formes de LSD les plus pures qui soient à l'époque où cette drogue était encore légale. La drogue qu'il produisait a permis d'ouvrir l'esprit de nombreuses légendes des années 1960, telles que John Lennon – qui a d'ailleurs essayé d'obtenir assez de buvards de « White Lightning » pour tenir toute une vie. Bear a même utilisé l'argent généré par la vente de LSD pour servir de mécène au groupe Grateful Dead, à l'époque où ils vivaient dans le quartier de Haight-Ashbury. Il a également officié en tant qu'ingénieur du son pour le groupe, allant jusqu'à créer leur « Mur de son » et le logo de l'album « Steal Your Face ». En outre, il a aussi participé à leurs meilleurs enregistrements, que ce soit en concert ou en studio.

Son influence est immense, et il aurait probablement inspiré bien d'autres figures de l'époque s'il n'avait pas été arrêté par la police fédérale en 1967 (le LSD étant devenu illégal l'année précédente). Après sa libération, Bear n'a plus jamais produit de drogue – même s'il a continué de travailler avec le groupe Grateful Dead et à s'impliquer dans la scène contre-culturelle jusqu'à sa mort en 2011.

Dans le livre Bear : TheLife and Times of Augustus Owsley Stanley III, sorti le 15 novembre dernier, l'historien du rock Robert Greenfield retrace la vie de cet homme. « Sans son LSD, je pense sincèrement que cette époque n'aurait pas été aussi folle qu'on l'a connue », explique-t-il. On a discuté avec lui par téléphone pour discuter de l'importance de Bear, et des raisons pour lesquelles son incarcération a marqué « la fin » des années 1960 pour de nombreuses personnes.

VICE : Pouvez-vous me dire comment Bear s'est mis à prendre et produire du LSD ?
Robert Greenfield :
Tout le génie de cet homme résidait dans le fait qu'il était un rebelle sans cause à défendre. Il était brillant en tout. Il a officié dans l'Armée de l'air, et travaillé en tant que concepteur de fusée. Mais c'était un homme un peu perdu, qui n'a jamais vraiment eu l'occasion de se trouver. Puis un jour, quelqu'un lui a donné une dose de LSD Sandoz, et sa vie n'a plus jamais été la même. Suite à son expérience, il a passé des semaines à lire tous les bouquins dédiés au LSD dans la bibliothèque de l'Université de Californie à Berkeley, où il suivait des cours à l'époque. Puis il s'est mis à la production d'acide, en synthétisant le LSD le plus pur du marché.

Albert Hofmann, qui fut le premier à synthétiser le LSD en 1938 et à le tester, aurait décrit Owsley comme étant « la seule personne à avoir vraiment compris le processus de cristallisation ». Il est effectivement très difficile de produire du LSD. Ce n'est pas comme la crystal meth. C'est un processus chimique très, très compliqué. Owsley était tellement obsessionnel que la verrerie qu'il employait pour fabriquer de l'acide était spécialement conçue pour lui. Son produit était tellement puissant et pur qu'il est devenu le fournisseur officieux de Ken Kesey et des Merry Pranksters.

Pourquoi Bear était l'une des figures les plus importantes de la contre-culture des années 1960 ?
L'acide produit par Bear a permis de créer de nombreuses choses. Quand Bear a vu les Grateful Dead donner un concert en 1966, il a su qu'ils deviendraient plus célèbres que les Beatles. Il est devenu leur ingénieur, leur bienfaiteur et les a même envoyés à Los Angeles pour qu'ils participent aux fêtes de Ken Kesey placées sous le signe du LSD. La plupart des gens présents au Human Be-In [un événement qui visait à rassembler différents mouvements contre-culturels et qui s'est déroulé en janvier 1967] tripaient sous l'acide qu'il avait créé – le « White Lightning ». Au festival international de la musique pop de Monterey, il a également distribué une autre forme de LSD, le « Monterey Purple ». Il en a donné un buvard à Pete Townsend des Who, qui avait déjà pris du LSD auparavant. Townsend a dit que cet acide était tellement puissant qu'il avait dû cesser d'en prendre pendant 18 ans.

John Lennon a aussi envoyé un cameraman à Monterey, dans le but qu'il demande assez d'acides à Owsley pour lui permettre d'en prendre toute sa vie. Lennon était terrifié à l'idée de manquer de LSD, et il refusait de prendre un autre produit que celui d'Owsley. Bear lui en a refilé un peu, et les Beatles ont passé les trois semaines suivantes à triper, et de cette période est né l'album et le film Magical Mystery Tour. Quelques nuits plus tard, alors qu'il se trouvait au San Francisco, Bear a refilé un peu d'acide à Jimi Hendrix.

Bear et Jerry Garcia dans les années 1960. Photo : Rosie McGee, publiée avec l'aimable autorisation de Robert Greenfield.

Vous avez écrit sur toutes les superstars de la contre-culture des années 1960, mais je me demande ce qui vous a poussé à vous pencher sur l'histoire de Bear. Pourquoi faire un livre sur lui ?
En 2007, quand Rolling Stone a sorti une édition spéciale pour le 40 e anniversaire du Summer of Love, ils voulaient à tout prix sortir un article sur Bear. Le souci, c'est qu'il ne faisait pas confiance à grand monde et qu'il laissait très peu de gens le prendre en photo. Mais il a quand même accepté de me parler. J'ai passé des heures à l'interviewer par téléphone, parce qu'il vivait en Australie à l'époque. Il était très heureux et a vraiment apprécié l'article. Il est même passé dans mon bureau pour traîner un peu avec moi, et c'est vrai que c'est un sacré personnage. Après sa mort, j'ai réalisé que j'avais beaucoup de matière sur lui, et qu'il avait vraiment été une figure majeure des années 1960. Sans son LSD, je pense sincèrement que cette époque n'aurait pas été aussi folle qu'on l'a connue. C'est pour cette raison que j'ai décidé d'écrire ce livre.

Pourquoi l'incarcération de Bear a-t-elle marqué « la fin » des années 1960, comme l'estiment de nombreux hippies ?
Cette année marque le 50 e anniversaire de l'interdiction du LSD, qui devint d'abord illégal en Californie. Jusqu'au 6 octobre 1966, le LSD était légal mais il était difficile à trouver – principalement parce qu'ils étaient uniquement fournis par Sandoz [les laboratoires où Hofmann synthétisa le LSD pour la première fois.] Owsley a permis de faciliter l'accès au LSD. Grâce à lui, tout le monde pouvait s'en procurer. Puis il a été emprisonné, et n'a plus jamais rien produit.

Pour comprendre Owsley, il faut savoir que son grand-père – dont on lui a donné le nom – a été gouverneur et sénateur du Kentucky. Owsley venait d'une famille très puissante. Son père a passé l'essentiel de sa vie à travailler pour le gouvernement en tant qu'avocat. Ils ne se sont jamais vraiment entendus. Son père a décidé de l'envoyer dans une école militaire – sauf qu'Owsley s'est fait virer après avoir incité tous ses camarades à se bourrer la gueule avec lui. Il a aussi fait un passage dans un hôpital psychiatrique, où se trouvait aussi le poète Ezra Pound. Ce n'était pas un mec de rue, et son passé familial a eu une conséquence sur l'ensemble de ses activités.

Au sein de la contre-culture, Owsley symbolisait parfaitement les années 1960. Une fois qu'ils l'ont arrêté, c'était terminé. Il incarnait parfaitement l'esprit de l'époque. Il passait son temps en concert et en coulisses, et a eu une influence directe sur tout. Son influence a aussi été transmise par l'héritage de Grateful Dead. Il a enregistré leurs meilleurs concerts. Le groupe ne lui avait jamais demandé de le faire. C'est juste qu'il était tellement méticuleux sur tous les aspects de sa vie qu'il tenait à enregistrer ce qu'il se passait sur scène pendant qu'il s'occupait des réglages sonores, afin de pouvoir écouter ce que ça donnait plus tard. Owsley était encore plus américain que l'Amérique elle-même.

Bear: The Life and Times of Augustus Owsley Stanley III a été publié le 15 novembre chez Thomas Dunne Books.