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On parle à un urbexeur de sa chasse aux mondes abandonnés

Jarold Dumouchel est l'un des instigateurs du mouvement au Québec et le créateur du site urbexplayground.com.

Née en Europe au milieu des années 80, l'urbex fait de plus en plus d'adeptes au sein d'un cercle très fermé, principalement à cause du caractère illégal et clandestin de la chose.

Son but libertaire : s'introduire dans des places abandonnées telles que des usines, des hôpitaux ou des prisons afin d'immortaliser les lieux en photo, ou visiter ce qui a pu être autrefois un environnement vivant, devenu désormais oublié ou ignoré de la société moderne.

Jarold Dumouchel est le créateur du site web Urbex Playground, référence dans le domaine. Il pratique l'exploration depuis plus de 12 ans, un peu partout au Québec et en Amérique du Nord. Ses photos ont fait le tour du web, et il s'impose comme l'un des instigateurs du mouvement au Québec. Son mot d'ordre pour sa passion : respect du lieu afin que ces bâtiments abandonnés conservent leur beauté d'antan.

VICE : Comment es-tu arrivé à pratiquer l'urbex?
Jarold Dumouchel : Ma première exploration date de 2004 dans un hôpital abandonné des Laurentides. Ma blonde et moi avions trouvé ça au détour d'une route et avions décidé d'aller voir ce qu'il y avait à l'intérieur. C'était un peu dû au hasard : à cette époque je ne savais pas ce qu'était l'urbex. De fil en aiguille j'ai cherché à visiter d'autres places jusqu'à rencontrer des gens lors d'explorations. Ce sont eux qui m'ont expliqué que ce que l'on faisait portait un nom et ils m'ont dirigé vers des forums de discussions et des réseaux de passionnés. Ça devait être autour de 2010.

Toutes les photos : Jarold Dumouchel

Qu'est-ce qui passionne et attire de plus en plus de monde dans ce milieu
Quand tu rentres dans ces bâtiments-là, ce qui est le fun, c'est que tu as une ambiance particulière, tu as trois ou quatre pouces de poussière partout, tu as des arbres qui poussent à des endroits où il ne devrait pas y en avoir. C'est une ambiance digne de films de cinéma, c'est photogénique. Hollywood dépenserait des millions à recréer ça et c'est artificiel. Ici, c'est le temps qui fait son œuvre.

Et puis il y a toujours le challenge de découvrir des endroits que d'autres ne connaissent pas et l'exploiter d'un point de vue photographique. C'est une roue sans fin de découvertes de lieux historiques oubliés.

Quel est ton code d'éthique et pour quelles raisons faut-il le respecter?
La première chose, c'est de respecter le lieu, car il ne t'appartient pas. Je peux bouger une chaise, mais je la remets en place. Je ne vandalise pas et je ne ramène pas de souvenirs. C'est vraiment une question de respect par rapport au lieu et son propriétaire. Je souhaite que ce dernier ressente une certaine fierté à travers mes photos et j'évite de communiquer les adresses afin de ne pas attirer de personnes peu recommandables.

De plus, étant créateur d'urbexplayground.com, j'ai une certaine responsabilité quant à la diffusion des photos des lieux, donc je m'assure de ne pas en faire un annuaire des spots à explorer.

Pratiques tu en solitaire ou accompagné d'autres personnes?
Généralement, j'aime explorer en petit groupe, à deux ou à trois. Plus nombreux, ça pose problème. Sur des lieux trop petits, on finit par se marcher sur les pieds, et ce n'est pas évident quand on prend du temps pour la composition photo. Sinon, il y en a certains que je suis allé faire tout seul, dépendant des autorisations que j'obtiens. C'est plus simple et plus intéressant d'avoir l'endroit pour soi.

Que penses-tu des urbexeurs clandestins qui pénètrent sans autorisation ou qui détériorent les places?
Le problème, c'est de ne pas laisser le lieu en état. Certains viennent graffer. Même s'ils sont là pour faire de « l'art », ce n'est pas quelque chose qui m'intéresse. Ils dénaturent l'âme des buildings abandonnés. De ce fait, je vais éviter ces endroits et tout faire pour ne pas leur donner de visibilité grâce à mes clichés. Concernant les vandales ou les voleurs de ferraille, je n'ai aucune pitié pour eux autres.

Qu'est-ce qui fait l'importance d'un bon site d'urbex?
C'est le changement d'ambiance d'un lieu qui avait autrefois une autre utilité. En plus de son histoire, son état en fait sa rareté. En effet, s'il n'a pas été visité avant, s'il n'a pas été vandalisé ou détérioré et qu'en plus on y trouve des vestiges de l'activité humaine, c'est la place idéale. Il y a aussi l'ampleur du lieu. Une usine de huit étages est plus intéressante qu'une maison de banlieue abandonnée depuis six mois. Le challenge est différent.

Quelles sont tes méthodes de repérage et de prise d'information sur le lieu?
Le bouche-à-oreille est la première source d'information. Tout le monde dans son entourage connaît des bâtisses abandonnées dans sa région ou des constructions à l'abandon. Parfois, c'est partir à la chasse en se promenant en auto et en ouvrant l'œil, mais ça peut aussi être d'effectuer des recherches sur le web. Pour l'historique, c'est une petite enquête auprès des propriétaires, des voisins, de la ville et ses administrations, tout en expliquant mon but afin d'éviter qu'ils deviennent méfiants. Même s'il me faut revérifier les informations, les mines d'or, ce sont les médias tels qu'internet ou les journaux. On obtient les dates de construction, les ouvertures, les fermetures, les dates de modifications des buildings ainsi que leurs utilités passées.

As-tu observé des choses que tu considères comme des trésors de l'histoire?
Cela dépend de la définition de trésors. Mais si rentrer dans un vieux bureau de poste du Québec ou visiter une maison dont tous les meubles et bibelots sont restés en place depuis des décennies, observer les wagons et installations d'une mine ou retrouver des projecteurs dans un cinéma abandonné de 1930 peuvent être considérés comme des trésors de l'histoire, alors oui. Toutes ces choses sont des témoins de l'histoire du bâtiment.

Étant toi-même un artiste grâce à l'urbex, as-tu un modèle ou une personne qui t'inspire?
Je suis plus inspiré par des photos que par un artiste à proprement dit. Je pense tout de même à une série réalisée par Boogie. C'est un photographe originaire de Serbie qui évolue à New York. À travers sa collection Drugs, il proposait une plongée dans l'intimité des junkies. Ses sujets étaient réellement bien traités, photogéniques, un sacré beau travail.

Quel est ton plus bel urbex et quelles sont les places qu'il te reste à visiter?
On a toujours la sensation que son plus bel urbex est le dernier! Mais j'ai deux expériences en tête. La première est une mine au Québec. Avec tout son matériel en état laissé là et son environnement hostile. Le plafond s'écroulait. Personne n'était rentré là depuis des années. La seconde, je pense à une prison abandonnée. Chaque aile représentait un bout d'histoire. Des périodes les plus anciennes avec des portes en bois massif à d'autres plus récentes et leurs barreaux de cellules tels que nous les connaissons aujourd'hui.

Mon rêve, si le budget le permettait, serait de partir en Europe de l'Est immortaliser les vestiges de vieux bâtiments de l'ex-bloc soviétique.