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Sports

Le champion de boxe à mains nues québécois que vous ne connaissez pas

Dave, c't'une terreur.

par Benoît Lelièvre
29 mai 2017, 6:00pm

La vie de Dave Leduc ressemblait à celle de plusieurs jeunes Québécois jusqu'à l'an dernier : il possédait un duplex à Gatineau, une auto, une compagnie de limousines dans laquelle il engloutissait les heures et une passion pour les arts martiaux mixtes. Son nom était connu sur la scène amateur et il était même passé professionnel en 2014, sans grand succès. Aux dernières nouvelles, Dave Leduc était un jeune combattant parmi tant d'autres, qui vivait de passion pour le sport et d'eau fraîche, et ne se dirigeait absolument nulle part.

Les choses changent pour ceux qui n'ont pas peur du changement. Elles changent pas mal vite. Moins de deux ans plus tard, Dave vit maintenant en Thaïlande, vient tout juste d'être sacré champion de lethwei, un style de combat enlevant et brutal pratiqué à mains nues et semble se la couler douce. En d'autres mots : Dave gagne sa vie à casser des gueules, fait de l'argent, vient de se marier à une magnifique expatriée montréalaise et vient de passer deux hivers de suite sans même avoir à pelleter. Je suis jaloux.

Mais comment bordel Dave Leduc vit-il maintenant la vie dont je rêvais lorsque j'avais 15 ans? Nous raconte-t-il des bobards sur Facebook? On s'est parlé sur Skype la semaine dernière et son histoire est quand même très cool.

Le premier exil

C'est relativement chose commune pour les jeunes combattants québécois d'aller passer quelques mois en Thaïlande, question de parfaire leur muay-thaï. C'est suite à l'invitation de deux partenaires d'entraînement de la région de Gatineau qui s'y trouvaient à l'époque que Dave fera le voyage pour la première fois en 2013. Convaincu par l'expérience, il y retournera en 2014 afin d'y passer sept mois, au cours desquels il combattra notamment au très populaire stade Bangla, situé sur l'île touristique de Phuket, là où plusieurs farangs (mot qui désigne les Occidentaux dans plusieurs cultures asiatiques) goûtent aux plaisirs du ring pour la première fois.

« On m'avait dit de ne pas le faire », raconte Leduc, les yeux perdus dans son souvenir. « Là-bas, les gars ne sont pas classés par niveau d'expérience ou même par catégorie de poids. Je me suis retrouvé dans le ring, face à un Sud-Coréen avec quinze combats et plus de vingt livres sur moi. Je l'ai quand même battu. »

Se battre au stade Bangla, c'est un rite de passage plus qu'un accomplissement en soit. Plusieurs jeunes combattants québécois en ont déjà foulé le sol. Dave était à la recherche de quelque chose d'unique, que personne n'avait fait avant et que personne ne voulait faire, c'est pourquoi il a décidé de prendre part à Prison Fights, un programme qui permet aux prisonniers thaïlandais de combattre pour des réductions de sentences. Bien qu'il n'existe plus aujourd'hui, le programme avait pour but de promouvoir une hygiène de vie positive dans le système carcéral. Un combat qu'il a également gagné.


C'est la tête remplie de souvenir que Dave est rentré chez lui à Gatineau à la fin de l'année. Il s'est fait offrir un rôle d'entraîneur par son mentor Patrick Marcil chez Patenaude Martial Arts à Gatineau et a pris la décision de tourner professionnel.

« Il me manquait quelque chose. Je suis revenu et j'ai passé une année complète ici, mais un vide grandissant m'habitait, dit Leduc. Je gagnais bien ma vie, je n'avais pas à me plaindre du tout, mais je n'étais pas heureux. Alors je suis parti, tout simplement. Pour de bon. Ce fut la meilleure décision que j'ai prise de ma vie. »

Le lethwei

Avant de vous expliquer comment Dave a commencé à se battre en lethwei, voici ce que vous devez savoir sur ce sport millénaire encore méconnu : ce n'est comme rien que vous puissiez connaître. Bien que par sa nature il s'apparente au muay-thaï (les coups de poing, pied, genou et coude sont permis), le spectacle offert en lethwei est fort différent :

-La première différence majeure, c'est qu'il n'y a pas de décisions des juges. Les combats durent cinq rounds et ne peuvent finir que par KO ou par non-lieu. Si les deux adversaires sont encore debout à la fin, aucun gagnant n'est déclaré et il y aura un autre combat.

-Les combats sont à mains nues avec une protection minimale s'apparentant aux gants d'arts martiaux mixtes.

-Les coups de tête sont permis!

-Une autre règle méconnue du lethwei est qu'un combattant a droit à un temps mort par combat afin de reprendre ses esprits.

Le spectacle du lethwei est beaucoup plus brutal et expéditif que celui du muay-thaï ou des arts martiaux mixtes. Les combattants n'ont aucun intérêt à établir un plan de match autre que de séparer le corps et l'âme de leur adversaire, car c'est la seule manière de gagner un combat. Les confrontations sont donc courtes, saccadées et extrêmement violentes. « En lethwei, tout ton corps devient une arme. À Gatineau avec Sifu Marcil, on s'entraînait pour la rue avec des fishhooks et tous les trucs inimaginables, mais rien que j'aie pu faire auparavant n'approche en rien la violence totale du lethwei. Rien », affirme Leduc.

Le deuxième exil et la consécration

Ce qui a fini par convaincre Dave Leduc de quitter le Canada pour de bon, c'est une invitation à faire les essais de l'équipe de compétition de Tiger Muay Thai en Thaïlande. Il est parti tout d'abord faire un voyage autour du monde qui le mènera en Italie, Jordanie, Égypte et finalement en Inde avant de rejoindre les rangs de Tiger Muay Thai à l'hiver 2016. Les dirigeants de l'équipe lui avaient fortement recommandé de faire les essais en raison de son profil : grand, bonne portée et d'une catégorie de poids difficile à combler dans un pays où les gens sont génétiquement de plus petite taille. C'est sans surprise qu'au bout de plusieurs semaines d'entraînement ardues, Dave Leduc est devenu membre de l'équipe.

« En muay-thaï, on combat souvent et les bourses ne sont pas super. Il m'est souvent arrivé de me battre pour 500 dollars, mais l'équipe prend bien soin de nous. On est logés, nourris, on reçoit un per diem pour nos dépenses et Tiger Muay Thai se charge de faire rayonner notre marque sur les médias sociaux », explique-t-il.

Dave y était presque. Il avait réussi à fuir les rigueurs de la vie au Canada, était membre de la plus grande équipe de muay-thaï au monde et gagnait sa vie avec ses poings. Mais il lui manquait encore quelque chose. Cette adrénaline. Cet abandon absolu au moment. C'est pourquoi lorsque les anciens promoteurs de Prison Fight l'ont rejoint afin de traverser la frontière birmane et de combattre en lethwei, il a tout de suite dit oui.

« Les étrangers ne performent d'habitude pas bien en lethwei. La plupart viennent du muay-thaï, un sport où il est important de jauger ses énergies afin de performer sur cinq rounds, donc ils ne sont pas habitués à ce niveau d'intensité et ils performent mal », continue Leduc, d'un ton enthousiaste.

Après seulement 11 combats sous l'égide de Tiger Muay Thai, on lui a donné un dénommé Too Too à combattre. Familier avec le lethwei, Leduc avait déjà vu Too Too combattre sur YouTube à de multiples reprises auparavant. Il est une légende en Birmanie. Leduc n'arrivera pas à le mettre hors de combat, mais gagnera le respect de tout le monde avec une performance dominante qu'il est possible de visionner ici.

C'est cette performance face à Too Too qui mènera Leduc à un combat face au champion de la catégorie des 75 kg, Tun Tun Min, un autre combattant qu'il avait l'habitude de regarder quelques mois auparavant sur YouTube.

« C'est sûr que c'est intimidant », dit Leduc, qui semble ne pas encore tout à faire croire à sa fulgurante ascension. « Mais là-bas, le respect, c'est très important, et j'ai gagné le respect de Tun Tun Min face à Too Too, et il a donc voulu m'affronter. »

Dave Leduc et Tun Tun Min ne croiseront pas le fer une fois, mais bien deux fois en trois mois à la fin 2016. Le premier affrontement n'a pas fait pas de vainqueur, mais lors de leur deuxième combat le 11 décembre dernier, Tun Tun Min s'est blessé à une jambe en chutant au tapis, ce qui a permis à Leduc de l'emporter et de devenir champion.

Sa vie s'est transformée en conte de fées du jour au lendemain. Son mécène, l'organisateur de combats de lethwei et propriétaire du Myanmar Media Group lui a proposé d'organiser son mariage deux jours plus tard, le 13 décembre, le jour de son 25e anniversaire de naissance. Le mariage a d'ailleurs été télévisé.

« Au Myanmar, ça porte bonheur de se marier le jour de sa fête. Il devait y avoir au-dessus de 100 personnes invitées et je n'en connaissais pas une, s'esclaffe Leduc. J'ai eu toutes sortes de cadeaux. Des toasters, des choses comme cela. J'ai laissé la plupart du matériel dans ma chambre d'hôtel. Il avait beaucoup plus de stock que ce dont j'avais besoin. »

En battant Tun Tun Min, Dave Leduc est devenu une vedette en Birmanie du jour au lendemain, un pays dont on ne connaît pratiquement rien ici au Canada.

Est-ce que Dave nous en compte des petites vites?

Pour faire une histoire courte, non. Bien que son histoire puisse paraître trop belle pour être vraie, Dave Leduc est bel et bien devenu champion mondial de lethwei en quelques mois. Les journaux en parlent là-bas. Comment est-ce possible?

C'est un mélange de plusieurs facteurs. Il a accepté un combat important sans trop savoir dans quoi il s'embarquait à un bon moment. Le lethwei est un sport en pleine émergence qui compte entre 50 et 100 athlètes professionnels sérieux, donc c'est facile de grimper les échelons si on enchaîne quelques bonnes performances.

Mais ce n'est pas seulement une question de chance. La stature imposante de Dave Leduc (il mesure 6 pieds 3 et est très athlétique), son entraînement de qualité mondiale chez Tiger Muay Thai ainsi que cette agressivité développée chez Patenaude Martial Arts lui ont tous été d'une grande aide afin de le propulser au sommet du sport de combat organisé le plus brutal. Ce conte de fées, il n'aurait probablement pas pu se matérialiser pour personne d'autre que Dave Leduc. Il compte d'ailleurs en profiter : « J'ouvre un gym de lethwei au Myanmar bientôt. Je compte poursuivre ma carrière pour encore un an peut-être et me dédier au développement du sport par la suite. Je suis en amour avec ce sport, mais je ne peux pas compétitionner toute ma vie. Surtout si je veux des enfants. C'est beaucoup trop dur sur le corps », explique-t-il, la main enrobée d'un épais bandage après une dislocation d'une jointure survenue lors de la dernière défense de son titre.

Dave Leduc vit une vie de rêve et il en est très conscient. Son succès est dû en partie au destin et en partie à son caractère intrépide qui l'a emmené là ou aucun autre farang n'aurait osé. Comme quoi le danger et l'inconnu, parfois ça paye.