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Le revenu de base change déjà la vie dans une ville post-industrielle

À Hamilton, en Ontario, un projet pilote de revenu de base améliore la vie des gens. Mais les obstacles bureaucratiques et la modestie des objectifs peuvent limiter son potentiel.

par Jordan Pearson
07 mai 2018, 9:38pm

Illustration: Xavier Lalanne-Tauzia

Quelque chose s’est passé dans une petite zone post-industrielle de Hamilton, en Ontario, à 45 minutes en voiture des gratte-ciel de Toronto. Dans son centre-ville rabougri, où les entreprises de prêt sur salaire avec des noms comme Money Mart ou Cash 4 U s’affrontent en face à face, on fait l’essai d’un avenir différent.

À Hamilton (population : un peu plus de 500 000 personnes), une ville d’acier autrefois en plein essor, le déclin du secteur manufacturier a frappé dur. L’an dernier, une étude du Bureau de planification sociale a révélé qu’un enfant sur cinq y vivait dans la pauvreté. De plus, la chute des prix de l’immobilier a attiré à Hamilton les propriétaires en puissance pour qui Toronto est trop chère, une cause probable de la hausse du prix des loyers en dépit de la baisse du taux d’occupation.

Donc les Hamiltoniens ont poussé un soupir de soulagement – voire trépigné d’enthousiasme – quand, au milieu de 2017, le gouvernement de l’Ontario a annoncé que leur ville était l’une des trois choisies pour un projet pilote sur les effets du revenu de base. Il s’agit essentiellement d’une aide financière versée sans condition, comme un salaire sans le travail.

Image par l'auteur

En janvier 2018, plus de 2000 personnes en Ontario recevaient des chèques dans le cadre de ce projet pilote. Tous avaient soumis leur candidature volontairement, certains répondant aux critères établis par le gouvernement après avoir reçu de la documentation les y encourageant. Le gouvernement souhaite qu’au total 4000 personnes participent au projet pilote, qui a le potentiel de devenir une réelle politique provinciale après cet essai de trois ans.

Toutefois, le gouvernement ontarien a été confronté à des difficultés de recrutement considérables, ce qui explique le recours à des groupes communautaires comme Hamilton Roundtable for Poverty Reduction. Au bureau de l’organisme dans le centre-ville d’Hamilton, j’ai rencontré Dave Cherkewski, qui attribue ces difficultés à la peur qu’ont les gens de perdre des bénéfices qu’ils reçoivent déjà ou d’être piégés dans un labyrinthe bureaucratique. C’est l’attitude que l’on finit par adopter quand on a affaire aux programmes d’aide sociale actuels.

Si ce projet du gouvernement ontarien est nouveau, le revenu de base, lui, ne l’est pas. Les activistes contre la pauvreté le réclament depuis longtemps en faisant valoir qu’il procure liberté et dignité aux personnes qui ont besoin du soutien du gouvernement.

Récemment, le revenu de base a obtenu le soutien des politiciens de gauche, qui y voient un moyen d’à la fois réduire le rôle du travail dans la société capitaliste et distribuer les bénéfices de l’emploi croissant de robots au lieu d’ouvriers dans le secteur manufacturier, ainsi que d’autres, dans un avenir proche. L’élite de Silicon Valley et même des conservateurs le soutiennent aussi. L’entreprise américaine de financement de startups Y Combinator planifie mener un projet pilote de revenu de base avec 1000 participants après un essai à petite échelle, mais réussi à Oakland en 2016. Stockton, une autre ville Californienne devrait suivre. La Finlande a aussi un projet pilote en cours et l’Écosse se prépare à emboîter le pas.

Malgré un vaste appui politique, l’idée du revenu de base n’est pas pour autant à l’abri de la polémique. Une partie de la gauche la voit comme un cheval de Troie de la droite qui chercherait à démanteler les programmes sociaux, alors qu’une partie de la droite n’est pas chaude à l’idée de donner de l’argent aux démunis. En parallèle, beaucoup de ceux qui pourraient en bénéficier se méfient des programmes gouvernementaux après des années vécues dans l’actuel système.

En Ontario, le projet pilote est ouvert à toute personne âgée entre 18 et 64 ans et domiciliée dans la zone délimitée. Les personnes seules dont le revenu annuel est inférieur à 34 000 $ reçoivent jusqu’à 17 000 $ et les couples dont le revenu familial annuel est inférieur à 48 000 $ reçoivent jusqu’à 24 000 $ (un versement annuel ou des versements mensuels), moins 50 % de tout revenu gagné. Les personnes handicapées reçoivent un supplément de 6000 $ par année, mais doivent renoncer à ce qu’ils recevaient avant de participer au projet pilote (l’aide aux personnes handicapées pour combler les besoins de base en Ontario est plafonnée à environ 8000 $ par année pour les personnes seules sans personne à charge et à 12 000 $ pour les couples).

En contraste, dans l’actuel programme d’aide de dernier recours du gouvernement ontarien, Ontario Works, les bénéficiaires reçoivent à peu près 4000 $ par année et sont considérés comme des « clients » gérés par des agents de traitement de cas et soumis à des vérifications fréquentes.

Ce n’est pas non plus la première expérience de revenu de base au Canada. Le Manitoba a mis l’idée à l’essai dans les années 70 et les résultats ont indiqué que les bénéficiaires ne deviennent pas des fainéants quand ils cessent d’avoir du mal à survivre. Ils vont à l’école, obtiennent un emploi, prennent soin de leurs enfants et participent à la vie communautaire. Bien que le revenu de base coûte plus cher que de nombreux programmes sociaux existants, le coût de la pauvreté pour les provinces — qu’accentuent selon plusieurs les services visant à la réduire plutôt qu’à l’éliminer — s’élève à des dizaines de milliards de dollars par année, notamment en soins de santé et en perte de productivité.

Golden Fortune. Image par l'auteur

La possibilité que ce revenu de base permette aux gens de repenser leur relation avec le travail, ainsi que leurs relations les uns avec les autres, lui donne une aura révolutionnaire selon ceux qui souhaitent délaisser le capitalisme au profit d’un système plus égalitaire. Dans un livre paru récemment intitulé Postcapitalism and a World Without Work, ses auteurs Nick Srnicek et Alex Williams soutiennent que l’on devrait automatiser autant de travail que possible et distribuer les gains des robots ouvriers à tout le monde par l’entremise d’un revenu de base.

Les partisans du revenu de base affirment qu’une vie affranchie du travail pave la voie d’un plus grand épanouissement. Quels nouveaux modes de coopération sociale, de travail et de loisir pourraient émerger?

« Un revenu de base rend immédiatement la vie des gens plus facile, et je ne pense pas que la fin du capitalisme soit imminente », dit Evelyn Forget, une économiste à l’Université du Manitoba qui étudie le revenu de base et agit comme consultante pour le projet pilote ontarien. « Mais je pense aussi qu’il nous permet d’avoir des conversations plus vastes. »

En février, j’ai visité un centre communautaire à Hamilton, le Beasley Community Centre, où des gens soumettaient leur candidature pour le projet pilote de revenu de base. À l’extérieur, j’ai rencontré un homme de 31 ans, Ray Ralston, qui a vécu presque toute sa vie à Hamilton. Il est employé à temps partiel, me dit-il, ses heures varient de semaine en semaine. Il ne bénéficie pas d’aide sociale. Il vient de remplir le formulaire pour participer au projet pilote.

« Ce dont j’ai le plus hâte, c’est de ne pas me coucher affamé une ou deux fois par semaine, me dit-il. On a été durement touchés ici. Le centre-ville a toujours l’air d’un sourire de joueur de hockey : magasin, magasin vide, magasin, magasin vide. » Selon lui, si tout le monde disposait d’un revenu de base, le plus grand changement serait moins de stress et plus de coopération entre les gens.

Pour Dave Cherkewski, que j’ai rencontré à la Hamilton Roundtable for Poverty Reduction, la participation au projet pilote permet de passer de 1150 $ par mois d’aide sociale qu’il recevait auparavant, allocation pour personne handicapée incluse, à 1900 $ par mois. Cet homme de 46 qui ressemble un peu à Robin Williams vit sous le seuil de la pauvreté depuis 15 ans après plus d’une décennie passée dans la compagnie de télécommunications Nortel, jusqu’à ce que sa santé mentale se détériore. Il estime que le revenu de base a doublé le montant alloué à ses dépenses courantes. « Je peux maintenant sortir manger sans en payer le prix tout le reste de la semaine, ou du mois. »

Il ajoute qu’avec Ontario Works, « on est surveillés, c’est un système de refus ». Apprendre qu’il recevrait 1900 $ par mois sans stress était « presque trop beau pour être vrai ».

Dave Cherkewski. Image: Author

Dave Cherkewski est un activiste anti-pauvreté à Hamilton depuis plusieurs années et, maintenant qu’il peut compter sur un revenu de base, il projette d’aider à plein temps d’autres personnes qui vivent dans la pauvreté. « Je veux créer un projet communautaire qui vous aide à trouver la voie du rétablissement, puis à changer des idées en réalités. » Des idées comme l’art-thérapie et les services d’aide en santé mentale, ainsi qu’une coopérative de travail.

En d’autres mots, il reçoit une aide financière qui lui donne l’occasion de se consacrer à une activité sans aucune valeur sur le marché du travail. Le revenu de base lui permet de le faire à plein temps.

Jodi Dean, une résidente de Hamilton à qui j’ai parlé par téléphone, se trouve dans une situation comparable. Elle a 44 ans, est mère de trois enfants, et, comme le plus jeune à des besoins particuliers, elle doit en prendre soin à temps plein. Elle arrive à étudier à temps partiel, elle est sur le point d’être diplômée en travail social. Elle n’avait jamais bénéficié de l’aide sociale auparavant. Elle et son mari, gérant chez Best Buy, reçoivent un supplément de 325 $ par mois dans le cadre du projet pilote. Ce ne sont que quelques milliers de dollars de plus par année, mais pour elle l’effet est immense.

« Ça me garantit que j’aurai de l’argent pour l’épicerie chaque semaine, dit-elle. Quand on a reçu le premier chèque, ma fille devait recevoir un traitement à l’extérieur de la ville, et c’était un grand soulagement, parce que ça a aidé à payer les dépenses pour l’amener à Toronto et faire tout ce que nous devions faire dans les trois jours que nous avons passés là. »

L’argent lui permet aussi de payer ses cours, mais le plus grand bénéfice du revenu de base pour elle et son mari, c’est le sentiment de stabilité. « J’ai une marge de manœuvre, un peu de sécurité, me dit-elle. Je sais que ça ira. »

En Dave Cherkewski et Jodi Dean, l’une des plus grandes retombées du revenu de base s’est réalisée : la société reconnaît et rend possibles diverses formes de travail dont on ne se préoccupe normalement pas. Dans le cas de M. Cherkewski, il s’agit de bénévolat; dans celui de Mme Dean, c’est de prendre soin de son enfant et de poursuivre ses études. Avec le revenu de base, jouer ces rôles ne conduit plus à la pauvreté.

Le revenu de base ne résout cependant pas tous les problèmes sociaux et politiques, et ce projet pilote ne fait pas exception. Par exemple, en profitant du revenu de base en Ontario, on renonce à l’aide aux personnes handicapées. En ce moment, le Programme ontarien de soutien aux personnes handicapées paye la part des coûts, soit 25 %, que ne paye pas le Programme d’appareils et accessoires fonctionnels. Avec le revenu de base, on a une allocation et c’est à partir de celle-ci que l’on doit assumer ce coût ainsi que les autres. Cette facette de l’approche a des relents de l’idéologie de la doite, qui voit le revenu de base comme un bon moyen de se débarrasser des programmes d’aide actuels.

On a aussi l’impression que le projet pilote ne va pas assez loin pour que le travail salarié ne soit plus la condition essentielle d’une vie décente. On pourrait structurer le revenu de base de façon à hausser légèrement les bénéfices actuels, mais sans aller jusqu’à éliminer l’incitation à retourner sur le marché du travail pour éviter de vivre misérablement.

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Puis, il y a les reaganiens, paniqués quand les paresseux reçoivent l’argent de leurs taxes. Même pour ces conservateurs, il y a une plus-value à l’élimination de la pauvreté, un objectif vers lequel le revenu de base a permis de faire un grand pas à l’occasion du précédent projet pilote, dans les années 70. Dans un rapport publié cette année par le gouvernement ontarien, on cite une étude de 2008 qui avait permis d’évaluer le coût de la pauvreté — pression sur le système de santé, programmes sociaux, perte de productivité — à de 32 à 38 milliards de dollars par année, seulement en Ontario, entièrement aux dépens de la province. Selon les plus récentes données de recensement, il y a cinq millions de personnes qui vivent dans la pauvreté au Canada, dont la population est de 36 millions.

Jusqu’à maintenant, les données donnent à penser que l’argent améliore la vie des gens, et, compte tenu du coût de la pauvreté, un revenu de base ne nous conduirait pas à la faillite. Une allocation mensuelle ne transformera pas le pays du jour au lendemain, mais elle pourrait changer la vie des gens et leurs communautés. C’est le début d’un avenir possible, et on ne sait pas de quoi il sera fait si l’on instaure le revenu de base au Canada, et ailleurs dans le monde.