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La panique autour du trafic de femmes lors d’événements sportifs est injustifiée

Alors que des féministes se battent pour le principe que « non, c’est non », des prohibitionnistes nient que pour les travailleuses du sexe « oui veut dire oui ».

Mélodie Nelson

Mélodie Nelson

Tout le monde connaît la réputation de Montréal : les femmes y sont libres et belles, assez pour que le bar de danseuses Chez Parée soit rempli de joueurs de hockey après les matchs et que les demandes d'accréditation de journalistes européens soient plus importantes pour le Grand Prix montréalais que pour n'importe quel Grand Prix européen.

Le sport est traditionnellement et historiquement vu comme un sujet d'intérêt masculin. La publicité et les médias entourant la diffusion d'événements sportifs utilisent souvent des images et des pratiques misogynes, remarque Jenn, la coordinatrice à la mobilisation et à l'éducation pour l'organisme Stella, qui vient en aide aux travailleuses du sexe et lutte pour la reconnaissance de leurs droits. « Ce n'est pas relié à l'industrie du sexe, mais plutôt à une façon de voir le corps féminin dans toute une industrie masculine et capitaliste », explique-t-elle.

Les idées préconçues sur les fans justifieraient aussi le lien faussement établi entre la masculinité, le monde du sport et le travail du sexe. Les crises de panique d'organisations prohibitionnistes assument que les femmes ne sont jamais fans de sport et que les hommes ont envie à parts égales de vuvuzela et de vulves rasées. « Il y a beaucoup de personnes qui assistent aux événements sportifs et ce sont des hommes. Ils sont loin de la maison et l'alcool coule à flots et ils veulent du sexe », assure Christine MacMillan de l'Armée du salut dans What's The Cost Of a Rumour ?, un pamphlet du Global Alliance Against Traffic in Women qui prétend démystifier les liens entre les grands rassemblements sportifs et le trafic humain.

Alors que les groupes féministes se battent pour le principe que « non c'est non », ils nient que pour les travailleuses du sexe « oui veut dire oui », mélangeant les concepts de trafic sexuel et de travail du sexe consensuel. Adoptée par l'Organisation des Nations unies en 2000, la définition du trafic humain est le recrutement et le transport de personnes par toute forme de coercition ou l'intention d'exploiter quelqu'un déjà sous le contrôle d'autrui. Le trafic humain, dans un contexte d'exploitation sexuelle, est une forme de violence extrême et n'a rien en commun avec le travail du sexe, qui est un échange consenti de services sexuels contre une somme d'argent ou d'autres avantages.

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Les Jeux olympiques d'Athènes, Grèce (2004)

C'est en 2004, lors des Jeux olympiques d'Athènes que la connexion entre un possible trafic sexuel et un événement sportif se serait faite pour la première fois. Les médias, alors qu'Athènes tentait de régulariser la situation des bordels (demande de permis, localisation loin des écoles), ont cru que c'était une tentative d'augmenter le nombre de bordels. En fait, la ville tentait d'en faire fermer 15, mais ça a échappé à certains ministres étrangers, de la Scandinavie et de l'Europe de l'Est, qui ont accusé la Grèce d'encourager le tourisme sexuel.

Le Future Group, un regroupement contre tout type de travail du sexe, qu'il soit forcé ou consenti, a rapporté qu'il y avait eu une augmentation de 95 % de trafic sexuel à Athènes. En fait, en 2004, l'année des Jeux olympiques, 181 personnes auraient été exploitées sexuellement, toutefois aucun de ces cas de trafic n'aurait été en lien avec les Jeux, selon International Organization for Migration (IOM) et le Rapport annuel sur le crime organisé de la Grèce.

La Coupe du monde de la FIFA, Allemagne (2006)

Avant la FIFA, les médias, un archevêque du Vatican et les groupes prohibitionnistes ont suggéré qu'il y aurait 40 000 femmes trafiquées sexuellement pendant l'événement sportif. Alors même que des organismes sans but lucratif, des chercheurs et des autorités policières indiquaient que ce chiffre ne s'appuyait sur rien de réel, les médias et des politiciens étrangers continuaient à s'appuyer sur cette estimation, sans source crédible.

Trafficking in Human Beings And the 2006 World Cup in Germany, une étude intergouvernementale réalisée par International Organization for Migration, a plutôt révélé qu'il n'y avait pas eu plus d'exploitation sexuelle, que les clients de travailleuses du sexe étaient au courant de l'enjeu du travail forcé et que Munich avait été la seule à connaître une augmentation du nombre de travailleuses du sexe en lien avec la FIFA (passant de 500 à 800), mais sans, toutefois, augmentation des pratiques illégales et du trafic humain.

Les Jeux olympiques de Vancouver, Canada (2010)

Les médias, les groupes contre le travail du sexe, les groupes religieux et l'Armée du salut ont tous prédit que le trafic humain augmenterait considérablement pendant les Jeux. Le gouvernement restait relativement silencieux sur cet enjeu, renvoyant aux 6 milliards de dollars investis en sécurité.

Le débat avait alors lieu entre les groupes pour les droits des travailleuses du sexe et les groupes contre toute forme de travail du sexe, qui nient toute autonomie possible dans l'industrie et ciblent le public avec des campagnes graphiquement violentes et sensationnalistes. Cette technique est sans cesse répétée, comme c'est le cas encore aujourd'hui dans le cadre du Grand Prix du Canada.

L'inspecteur du Service de police de Vancouver John de Haas a combattu la propagation d'informations faussées des groupes prohibitionnistes comme l'Armée du salut, s'appuyant sur des statistiques d'événements ayant eu lieu par le passé. Il a aussi affirmé que les campagnes entourant le trafic humain devaient être ancrées dans des faits réels et non devenir une cause d'hystérie collective. Un policier est allé jusqu'à affirmer que chercher des victimes était comme chercher des fantômes, puisqu'elles ne semblaient pas exister.

Après les Jeux olympiques, les policiers et les membres du Border Integrity Program n'ont pas constaté de hausse du trafic humain. Les travailleuses du sexe, pour leur part, ont déclaré avoir eu peu de transactions commerciales et connu bien des difficultés à communiquer avec des clients potentiels, en raison des travaux de construction à Vancouver.

Le Super Bowl à Dallas, États-Unis (2011)

Le procureur général du Texas, Greg Abbott a prétendu, sans fondement réel, que le Super Bowl était l'un des événements où il y avait le plus de trafic humain aux États-Unis. Les médias ont rapporté que le Super Bowl serait envahi par de 10 000 à 100 000 travailleuses du sexe, sans vérifier la vraisemblance de telles déclarations. Comme les visiteurs pour le Super Bowl sont estimés à entre 150 000 à 200 000, de tels chiffres signifieraient que presque chaque spectateur aurait une escorte personnelle.

Alors que les médias ont rapporté des chiffres incroyables avant l'événement, peu ont analysé la situation et les informations disponibles après l'événement. En fait, les forces de l'ordre, préparées à une augmentation de la prostitution, n'ont pas constaté plus d'activités illégales. Trois ans auparavant, le Super Bowl avait eu lieu à Phoenix et la police avait fait le même constat. « Les gens assument que, puisqu'il y a des gens très riches et avec beaucoup d'influence regroupés dans la même ville, la prostitution va suivre. Nous n'avons toutefois observé absolument rien qui sortait de l'ordinaire. Aucune augmentation », avait alors assuré le sergent Tommy Thompson, porte-parole du Service de police de Phoenix.

Le trafic humain est peu probable au Grand Prix

Plusieurs raisons expliquent pourquoi le trafic humain est peu probable lors d'événements sportifs. Statistiquement, ce n'est pas vraisemblable. Les événements qui s'étalent sur quelques jours ou plusieurs semaines sont relativement courts et ne peuvent être profitables au trafic, puisque l'exploitation demanderait plus de préparation, d'investissement et de temps qu'elle ne produirait de bénéfices. « Ça coûte énormément d'argent de déplacer des gens. Dans l'optique de profit et dans la perspective d'un trafiquant, tenter de profiter d'un événement comme les Jeux olympiques ne peut pas avoir de sens », assure John de Haas. Aussi, les événements sportifs comme le Grand Prix n'attirent pas que des hommes dans les gradins et le coût des services sexuels n'est pas abordable pour tous les visiteurs.

En insistant sur des estimations erronées, les groupes prohibitionnistes et les médias sensationnalistes sont responsables d'une mauvaise utilisation de ressources financières, qui pourraient réellement aider les victimes d'exploitation, qu'elle soit sexuelle ou autre. Il y a des cas d'exploitation réelle liée à tout événement sportif d'envergure, mais ils sont passés sous silence. Qui parle des droits des travailleurs migrants dans l'industrie de la construction, des droits des femmes dans l'industrie du vêtement de sport, du recrutement de jeunes athlètes à coups de fausses promesses?

Par exemple, lors des Jeux olympiques d'Athènes, 13 Grecs et 25 travailleurs migrants sans-papiers sont morts à cause de conditions de travail inadéquates. Les infrastructures olympiques de Vancouver ont été construites avec l'aide de travailleurs des Philippines et d'Amérique latine. Il a été ensuite prouvé que ces travailleurs avaient été victimes de discrimination en matière de salaire, d'hébergement, de repas et de dépenses acceptées par rapport aux employés canadiens et européens. Le Tribunal des droits de la personne de Colombie-Britannique a exigé que leur salaire soit le même que celui des autres travailleurs et a exigé que 10 000 dollars soit versé à chacun des travailleurs exploités, totalisant plus de 2,4 millions de dollars pour compenser ces atteintes à leur dignité.