Mode

Roza Koala, l’artiste designer qui ne veut pas être à la mode

« J’essaie juste de tout le temps être un petit peu d’avant-garde, j’aime ce qui est démodé, j’essaie de rester un pas en avant ou un pas très en arrière de tout ce qui se passe. »

par Émilie Larivée-Tourangeau
18 mai 2017, 7:00pm

Photo tirée du compte Instagram de @coolkoalacrew

Roza Koala est la jeune designer de 32 ans derrière le label montréalais Coolkoala, qui se démarque par ses jackets, kimonos et autres pièces cartoony et colorées de vintage rapiécé. Elle s'inspire beaucoup de sous-culture, des vieux styles punk années 80 et 90 de Londres, mais aussi des clubs kids à New York. Si ce qu'elle crée s'inscrit dans une tendance actuelle, ça l'énerve d'être trop à la mode. Pour elle, être marginale est essentiel.

Photo tirée du compte Instagram de @coolkoalacrew

Roza a lancé Coolkoala en 2014. Après de nombreuses années à œuvrer dans le nightlife, notamment comme serveuse et danseuse, elle voulait passer à autre chose et mettre son côté artistique de l'avant.

Recycler est au centre de ses créations. Elle déconstruit les vêtements oubliés et rejetés pour les faire revivre. Elle déniche des pièces, des tissus, des bases. Elle peint dessus.

« Côté inspiration, je suis vraiment anti- fast-fashion, destruction de la planète. C'est juste vraiment important pour moi de recycler, de donner une deuxième vie, de fuck le système, je suis anti-capitaliste. It goes against everything I stand for », insiste-t-elle.

Roza fait ses propres vêtements depuis qu'elle a 15 ans, c'était sa façon de se différencier sans dépenser une fortune. Si l'idée de créer sa propre ligne de vêtements lui est apparue comme une évidence à l'aube de ses 30 ans, le chemin de Coolkoala a été parsemé d'embûches.

Photo tirée de la page Facebook de COOLKOALA

Un mal pour un bien

L'an dernier, Roza a goûté aux joies de la compétition démesurée que peut subir une designer qui produit à petite échelle des morceaux originaux et uniques.

Elle s'est fait copier. La première fois, c'était local, par de petits joueurs. Fâchée au début, elle s'est ensuite dit que, de toute façon, elle allait bouger vite, passer à une autre idée et continuer de se démarquer.

Mais, la fois suivante, c'était un peu plus farfelu. Elle a conçu un jacket personnalisé pour son ami artiste, Chris Dyer. Il avait une collection de patchs qu'il traînait depuis 20 ans et voulait que Roza s'en serve sur un jacket vintage. Elle avait dans son stock des tapisseries faites par Dyer, qu'il lui avait donné par le passé. Elle lui a proposé de s'en servir pour rallonger le manteau. C'était donc une pièce vraiment personnalisée. Ils ont fait des photos qu'ils ont partagées sur leurs comptes Instagram respectifs. Avec leurs milliers d'abonnés mis ensemble, Roza croit que la photo a dû se retrouver sur la page Explorer du réseau social.

Photo tirée de la page Facebook de COOLKOALA

Quelque temps plus tard, en magasinant des fournitures de couture sur AliExpress (un site chinois qui vend des trucs cheaps en ligne), elle constate que le site lui propose, dans la partie des suggestions, une version copiée du jacket créé pour Dyer.

Photo tirée de la page Facebook de Roza Koala

Elle était assommée. Elle a écrit à la boutique en Chine en leur envoyant une photo de l'originale publiée six mois plus tôt. Ils n'ont pas répondu, mais ont enlevé le jacket des listings. Mais, si ça se trouvait sur AliExpress, il était probable qu'ils en aient produit beaucoup de copies. Quatre mois plus tard, Chris Dyer lui partage une publication d'une personnalité socialite d'Atlanta, Alexis Skyy, sur Instagram, qui porte ledit jacket dans une vidéo. Dans les commentaires sous la publication, tout le monde demande d'où vient le jacket. Un gars répond que ça vient du Ivy showroom.

Roza est sur le cul : « Je contacte le gars qui dit ça, je contacte le showroom qui dit avoir le jacket, j'envoie un message à la fille qui a mis le vidéo en ligne, je suis comme « Yo, gang! Je ne sais pas ce que vous faites ici, mais je veux juste vous faire savoir que ce jacket-là c'est une copie d'un jacket que j'ai fait qui est one of a kind. WTF, je suis vraiment blessée, vous n'êtes sûrement pas au courant, mais svp, arrêtez. »

La propriétaire du showroom lui répond qu'elle est complètement désolée, que ce n'est pas dans leurs habitudes de tenir des copies. Il s'agit d'une place d'exposition pour les stylistes, designers et designers de costumes. Ils ne vendent pas sur place, ils louent des vêtements haut de gamme. Ils avaient cette pièce qui traînait dans leur showroom lorsqu'Alexis Skyy est venue, elle l'aimait, ils lui ont donné. Celui qui avait laissé le jacket au showroom lui dit l'avoir acheté dans une boutique à Londres, mais il ne se souvient plus de laquelle.

La propriétaire du Ivy Showroom, l'a recontactée ensuite pour lui proposer d'y exposer quelques-unes de ses pièces, les originales. « Là, j'étais juste encore plus assommée, je me fais offrir une belle opportunité comme ça, à cause d'une fucking copie qui est passée de Chine à Londres à Atlanta. Je suis en train de signer un contrat avec elle, ça se passe là », dit Roza encore un peu sous le choc de cette histoire rocambolesque.

Un parcours tumultueux

Pendant que les copies de sa pièce unique faisaient le tour du monde, Roza se remettait lentement d'un gros burn-out. Les premières années de Coolkoala ont été tumultueuses.

Elle s'était un peu distanciée de son côté créatif lorsqu'elle travaillait comme danseuse. Et un jour, elle a rencontré Michael Shantz, son amoureux qu'elle décrit plus comme son âme sœur. Il est illustrateur et travaille à son compte, ce qui a inspiré Roza.

« Parce que je ne suis pas le genre de personne qui répond bien avec des boss, je veux juste faire mes affaires et ne pas avoir de limite créative non plus. Même quand je dansais, je n'avais pas le droit de porter mes grills [dents en or]! » explique-t-elle, un peu outrée.

Michael l'a motivée à développer son côté artistique et à arrêter de danser.

« Travailler tard le soir, dealer avec ça émotivement, émotionnellement, physiquement, mentalement, pis faire de la drogue pour oublier. C'est vraiment un cercle vicieux, tu fais du gros cash, mais ça te brûle à tous les autres niveaux », raconte-t-elle.

Elle a donc décidé d'ouvrir sa boutique vintage sur Etsy et de commencer à vendre ses créations en ligne. De là est né Coolkoala.

La transition du nightlife à la création à temps plein a été difficile. Elle a commencé à mélanger ses créations sur mesure à son stock vintage et à développer des articles plus personnalisés. Puis, au retour d'un voyage à Burning Man, la vraie nature de ce qu'allait devenir Coolkoala lui est venue à l'esprit. « En revenant, c'est apparu clair pour moi, j'avais juste pris ma décision, c'est ça que je veux faire, du linge, des trucs fashion weird. J'avais 29 ans et 9 mois, juste avant la trentaine and I fucking figured it out, et là tout s'est emboîté », raconte-t-elle.

Au début, elle a essayé d'avoir sa propre boutique au centre-ville de Montréal. Elle a créé un endroit qui lui ressemblait. « Ç'a été un moment super créatif, vraiment intense , high energy, pis on a vraiment créé un espace qui était absolument flyé. Pis après ça, on a assis notre cul dans la boutique et il n'y a personne qui est venu », dit-elle sur un ton sarcastique.

L'argent ne rentrait pas, elle allait donc danser le week-end. Après un bout de temps à brûler la chandelle par les deux bouts, son médecin l'a avertie qu'elle était sur le bord du burn-out. « Alors, j'ai juste accepté le fait que ça n'avait pas marché, dit-elle. Le cœur en mille miettes, j'ai pleuré une demi-journée, pis j'ai tourné la page et on a fermé la boutique. »

Mais elle a continué. Elle a organisé et créé toutes les pièces pour deux fashion shows simultanément, dans le cadre du Festival Mode & Design et de Fierté Montréal. Beaucoup de travail pour l'état de fragilité dans lequel elle se trouvait : elle est tombée en dépression pendant plusieurs mois.

« C'étaient les joies d'essayer, de keep the ball rolling. Après, ç'a été problème de santé après problème de santé, mon corps a juste explosé, je me suis tapée de l'anémie vraiment hardcore, je perdais mes cheveux, je me suis ramassée à l'hôpital pour des transfusions de sang. La dernière année a été un peu sur la glace. »

Elle va mieux depuis six mois. Pas le choix, explique-t-elle, la terre tourne quand même, personne ne va l'attendre.

La suite

Montréal est une ville difficile pour la mode locale, le marché n'est pas assez gros, pense-t-elle, encore moins pour un produit de niche comme le sien. Elle vend en ligne aux États-Unis et un peu partout dans le monde, dans des boutiques éphémères aussi. Des stylistes lui empruntent ses morceaux. Le bouche-à-oreille lui apporte aussi bon nombre de clients.

Photo: Émilie Larivée-Tourangeau

Mais certaines commandes personnalisées lui ont tiré beaucoup de jus dernièrement. Elle aimerait en venir à simplement créer et vendre ce qui est disponible. Quelque chose comme « si vous voulez un morceau, c'est à telle date ». Néanmoins, elle aime travailler sur les thèmes que les gens lui donnent si elle a la liberté d'en faire ce qu'elle veut.

« Quand quelqu'un veut quelque chose de custom, soit je le fais from scratch, soit j'essaie de modifier quelque chose que j'ai ou qu'ils ont. Je peins dessus, je tripe ben raide. » Éventuellement, elle aimerait avoir une production régulière de ses propres patchs, avec les illustrations de Michael.

Elle travaille présentement sur les pièces qu'elle va envoyer à Atlanta et a très hâte de voir où cette histoire pourra la mener. Parce que la propriétaire du Ivy showroom l'a avertie : une fois que ses créations y seront exposées, ça se peut que la demande pour son produit explose. Tout ça parce qu'elle ne s'est pas laissé faire quand elle a vu son travail plagié.