Toutes les photos sont de l’auteure.

Un an plus tard, des Catalans nous parlent de leur référendum et de la violence dans laquelle il s’est déroulé

« Je vais toujours me rappeler ce jour-là à cause de la façon dont ma mère a été traitée. »

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oct. 5 2018, 7:16pm

Toutes les photos sont de l’auteure.

L'article original a été publié sur VICE Espagne.

Il y a un peu plus d’un an, le 1er octobre 2017, plus de deux millions de Catalans ont participé à un référendum sur l’indépendance de la Catalogne, que le gouvernement espagnol a jugé inconstitutionnel. Autour des bureaux de vote, la police espagnole a tenté d’empêcher les gens de voter, parfois avec brutalité. Des images ont d’ailleurs circulé, montrant des policiers antiémeutes frapper avec une matraque, ruer de coups de pied et tirer par les cheveux des gens voulant voter ou manifester en faveur du droit de décider. Au cours de la journée, les policiers ont blessé 844 personnes.

Peu après le référendum, des milliers de personnes ont envahi de nouveau les rues pour manifester contre les brutalités policières, pendant que le président catalan, Carles Puigdemont, accusé de rébellion et de sédition, s’enfuyait en Belgique. Depuis, sur le plan politique, il n’y a pas eu de beaucoup de changements.

Au cours du dernier week-end, pour souligner l’anniversaire du référendum, des manifestations ont à nouveau eu lieu et des activistes ont bloqué des rues et des voies ferrées dans la région. VICE a parlé avec des Catalans à Barcelone pour voir si, un an plus tard, pour eux, il y a eu un progrès.


Javier, 38 ans

VICE : Est-ce que vous vous souvenez où vous étiez ce jour-là?
Javier : J’étais à Pineda de Mar, pour voter. Je ne suis pas en faveur de l’indépendance, mais je suis en faveur du droit de décider. Je suis allé voter parce que, même si ce n’était pas autorisé, ce jour-là tout le monde devait donner son opinion : ceux qui voulaient l’indépendance et ceux qui ne la voulaient pas.Est-ce que vous vous considérez comme un Catalan, un Espagnol ou un Espagnol et un Catalan?

Je suis originaire de Cuenca [dans la communauté autonome de Castille-La Manche] et je vis à Pineda de Mar [en Catalogne] depuis 10 ans. Je sympathise avec les Catalans. Je ne comprends pas pourquoi aucune décision n’a encore été prise. Ils disent qu’on vit en démocratie, mais ce sont seulement les représentants qui décident pour nous. Je crois en une démocratie plus participative.

Qu’avez-vous pensé en voyant les images de la brutalité policière lors du référendum?
J’ai eu honte. C’était complètement disproportionné. Mais je pense qu’il est très difficile de savoir quels policiers suivaient les ordres en frappant des gens et lesquels ne les suivaient pas. Il est compliqué de savoir qui se servait abusivement de sa matraque.

Alexandra, 28 ans

VICE : Où étiez-vous le jour du référendum?
Alexandra : J’étais sur un tracteur qui bloquait l’entrée du seul bureau de vote à San Juan de Mediona et dans un piquet de grève pour que les policiers ne puissent pas entrer et que les gens puissent voter. Je me souviens que certains d’entre nous avaient des walkies-talkies pour communiquer les directions d’où arrivaient les policiers. Je suis séparatiste, mais je suis avant tout pour le droit de décider.

Comment est l’ambiance depuis?
Il y a de la crainte, mais aussi de l’indignation. Ma belle-mère, par exemple, n’était pas d’accord avec les gens qui célébraient le référendum, mais, dès qu’elle a vu les images de la brutalité des policiers, elle a su qu’une limite avait été franchie. Pour moi, le simple geste de voter a été un progrès, mais je crois qu’il aurait dû y avoir beaucoup plus d’information sur ce qui se passerait dans le cas de l’indépendance, pour mieux comprendre le pour et le contre, pour avoir un projet de pays clair et réaliste.

Est-ce que quelque chose a changé en un an?
Rien n’a changé. La seule chose qui a changé, c’est qu’il y a beaucoup plus de gens en colère, qui sont maintenant davantage en faveur de l’idée de l’indépendance. Honnêtement, le Parti populaire [le parti au pouvoir en Espagne lors du référendum] nous a fait une belle campagne pour l’indépendance.

Natalia, 67 ans

VICE : Que faisiez-vous le 1er octobre 2017?
Natalia : J’étais chez moi, à Barcelone. Dès que j’ai vu les images de la brutalité policière, je me suis rendue au bureau de vote le plus proche et j’ai voté, habillée en jaune de la tête aux pieds. Je n’étais pas séparatiste avant, mais je le suis maintenant. Si les policiers étaient venus à mon bureau de vote quand j’y étais, ils auraient connu l’enfer. Je suis impulsive. J’ai vécu les années Franco et ce genre de comportement me met vraiment en colère.


Pour vous, est-ce que quelque chose a changé depuis?
J’ai décidé de ne plus aller dans une autre ville d’Espagne en dehors de la Catalogne, sauf dans la région d’Almeria, pour visiter ma mère. J’y suis allée récemment, et il y avait une grève des policiers. Ils demandaient des augmentations de salaire. Je n’ai pas pu me contenir, j’ai dit ce que je pensais à l’un d’eux. Mon mari a dû me prendre par le bras et m’éloigner. Il ne voulait pas que je me retrouve en prison.

Comment pensez-vous que les choses se passent depuis, politiquement?
Je n’aime pas plusieurs des choses que les partis pour l’indépendance ont faites dans la dernière année. Je pense qu’ils ne pensent parfois qu’à leur propre intérêt, et non pas à celui des gens.

Alba, 19 ans

VICE : Où étiez-vous le jour du référendum?
Alba : Je suis séparatiste depuis plusieurs années, alors, ce jour-là, je suis allée avec ma mère au bureau de vote de Mas Casanova, et il y a eu une descente policière. J’ai réellement eu peur et je me suis sentie impuissante. Je vais toujours me rappeler ce jour-là à cause de la façon dont ma mère a été traitée. Ils nous ont poussées, ils ont utilisé la force alors qu’on n’avait qu’un bulletin de vote dans la main. On voulait juste voter.

Quelle est la situation politique actuelle, par rapport à ce qu’elle était il y a un an?
Dans un sens, c’est pire. On a des prisonniers politiques maintenant. Je me sens comme si on vivait sous la répression. Il y a des gens qui veulent utiliser l’article 155 [qui permet à l’Espagne de prendre le contrôle des communautés autonomes], et ce n’est pas du tout dans l’intérêt de la Catalogne.

Que pensez-vous du rôle qu’a joué l’Union européenne?
Je suis pas mal déçue par la réaction de l’Europe au référendum et à la violence. Il n’y a rien qui justifie une telle brutalité contre une personne qui veut voter, et rien n’a été fait pour en empêcher les autorités espagnoles.

Joel, 28 ans

VICE : Que faisiez-vous le jour du référendum?
J’étais dans un bureau de vote à Barcelone, pour défendre des urnes. Je me souviens que quelqu’un nous a avertis que la police s’en venait pour faire une descente au bureau de vote, alors tout le monde qui le voulait pouvait quitter l’édifice. Je suis parti, j’avais un peu peur, ce qui est normal, je suppose, quand un groupe de policiers antiémeutes est sur le point de prendre d’assaut des locaux.

Est-ce que vous êtes séparatiste?
Chez moi, on parle espagnol, mais je suis en faveur du droit de décider par référendum pour les Catalans. Et je comprends pourquoi des gens en Catalogne sont séparatistes.

Est-ce que quelque chose a changé en un an?
S’il y a eu un changement, c’est pour le pire. Envoyer autant de policiers dans les rues pour un référendum que le gouvernement juge illégal n’a fait que lui donner plus d’importance. D’une certaine façon, ils ont légitimé le vote. Mais, en fin de compte, tout ça n’a mené à rien.

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