Tony D'Annessa. Toutes les photos sont de William Gignac

On a parlé au plus vieux tatoueur du pays, une légende vivante à Montréal

Entre New York et Pointe-Saint-Charles, Tony D’Annessa tatoue depuis bientôt 60 ans.

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avr. 19 2018, 8:30pm

Tony D'Annessa. Toutes les photos sont de William Gignac

– Tu ne voudras pas entendre ce que j’allais dire.

– Allez-y, faites-moi de la peine.

– Ces lignes, elles ne vont pas rester comme ça.

Un vendredi d’avril, une légende vivante du tatouage était en train de faire l’éloge de la précision des lignes de mon tattoo de Harry Potter, tout en m’avertissant que j’allais être bien déçue en vieillissant, parce que ma peau allait perdre sa fermeté, comme la sienne, et que l’encre allait s’étendre partout, comme pour lui.

C’est dans un petit tattoo shop de Pointe-Saint-Charles que j’ai rencontré le plus vieux tatoueur du Canada, celui qui a tracé ses premières lignes à New York et qui a tatoué dans la clandestinité la plus totale pendant 13 ans avant d’immigrer au pays.

Enfoncé dans un fauteuil, au milieu d’un petit atelier bigarré, vêtu d’une chemise à carreaux et d’une veste de pêche à motifs de camouflage orange, Tony D’Anessa attendait notre venue.

Tony dans son atelier. Photo : William Gignac

Cette journée-là, il n’avait pas de clients et se contentait de regarder la télé d’un œil distrait. Il reste qu’à 82 ans, il n’est pourtant pas rare que l’homme tatoue des designs vintages aux habitués et aux curieux qui passent le rencontrer.

« Ils veulent des vieux dessins, faits par un vieux monsieur », s’amuse l’octogénaire.

Il y a du vrai dans ce qu’il dit, mais ça va plus loin que ça. Si les gens se font tatouer par Tony, c’est parce qu’ils veulent graver dans leur peau une tranche d’histoire.

Tatouer au hasard

Tony s’est installé à New York à la fin des années 50. Il revenait de son service dans la marine, où il s’était profondément ennuyé. « Je voulais monter sur un bateau et aller parcourir le monde », raconte celui qui s’est retrouvé garde dans un aéroport durant deux ans.

En 1958, il avait la jeune vingtaine, était doué pour le dessin et étudiait à l’Art Student League.

Le vieux Tony nous présente le jeune Tony. Photo : William Gignac

C’est par hasard qu’il a commencé à tatouer. Un de ses amis voulait ouvrir une shop pour l’été sur la plage de Coney Island. Tony s’est proposé, même s’il ne savait pas du tout comment faire.

« D’aussi loin que je me souvienne, ce n’était pas facile. »

Ses collègues lui ont expliqué les grandes lignes. Il ne s’est pas entraîné sur la peau de cochon, d’orange ou de pomme, ni sur lui-même. Directement sur le bras d’un courageux, raconte-t-il, en nous montrant la photo de son premier client.

Moment de complicité entre journaliste et tatoueur. Photo : William Gignac

C’était beau, en fin de compte?

« Je ne pense pas », répond-il, une lueur amusée dans l’œil.

Le rythme de travail à l’époque était effréné; il y avait énormément de demande pour une dizaine de shops dans tout New York, tout au plus. Tony tatouait une dizaine de personnes par jour, de 10 heures à 1 ou 2 heures du matin. Tous les jours, sauf le dimanche. Un rythme infernal qui lui a fait abandonner ses études pour se consacrer au tatouage. Rapidement, Tony a ouvert sa propre boutique.

Comment les parents prenaient ça, il y a 60 ans, que leur enfant devienne tatoueur?

« Mon père a adoré ça », s’illumine Tony, avant de sortir de magnifiques illustrations à l’encre faites par son père, ouvrier à temps plein, artiste dans l’âme.

Tony nous présente une oeuvre de son père. Photo : William Gignac

Le New York clandestin

Comme pour toute question qui lui demande de remonter le temps, Tony réfléchit longuement quand on lui demande de décrire le New York de l’époque. On le sent quitter la pièce, en pensée du moins, son sourire s’élargit alors qu’il traverse les époques. On le devine ailleurs, dans la brume, quelque part dans le New York d’il y a 60 ans, un New York qui n’existe plus.

« Je vais te dire une chose : c’était une ville grand ouverte. Pas comme aujourd’hui. »

Ouverte comment? Il sourit, mystérieux. « Je ne sais pas comment dire ces choses-là », dit-il. Il prend une pause. « Disons simplement que tous les policiers étaient corrompus. »

Tony et ses tattoos. Photo : William Gignac

À l’époque où le tatouage était encore légal, il se rappelle que, lorsqu’ils n’étaient pas en train de combattre le crime, les policiers, ses très bons amis, se retrouvaient dans les tattoo shops, à jaser, à boire et parfois à se faire tatouer. Il décrit une ambiance de quartier tout à fait amicale.

« Il y a beaucoup de choses que vous pouviez faire, que ne pourriez jamais faire aujourd’hui », raconte-t-il, visiblement amusé. Quel genre de choses? Il réfléchit. Puis il s’esclaffe, du haut de ses 82 ans, comme un gamin. « Je ne peux pas répondre à ça! »

« D’habitude, je ne parle pas de ça », ajoute-t-il en soupirant. « Il y a beaucoup de choses que vous pouviez faire sans vous faire arrêter. Oh, la drogue… Je dirais que 80 % de mes clients étaient accros. Du dur. L’héroïne, c’était très populaire. »

Il recommande d’écouter le film policier Serpico, avec Al Pacino. « Va voir ça, et tu sauras de quoi New York avait l’air. »

Tony replonge dans ses souvenirs. Photo : William Gignac

Les affaires allaient bien pour Tony, au tournant des années 60. Sa machine ne dérougissait pas; des noms, des cœurs, des aigles, les clients affluaient pour se faire tatouer. Surtout de jeunes hommes, des touristes. Presque jamais des femmes.

Tony demandait entre 5 et 30 $ pour un tatouage, selon sa taille et sa complexité. Il estime qu’il gagnait entre 100 et 120 $ par jour.

« C’était beaucoup d’argent, pour l’époque », tient-il à préciser. Comme c’est le double de mon ancien salaire quotidien en camp de vacances, j’ai tendance à le croire.

Photo : William Gignac

Le tatouage a été déclaré illégal à New York en 1961, à la suite d’une épidémie d’hépatite B, et l’interdiction est restée en vigueur jusqu’en 1997. Ça n’a pas empêché Tony de continuer à tatouer. Il a gardé sa shop ouverte une année encore, puis en 1962, une amende salée lui a fait fermer boutique.

En théorie.

En pratique, Tony s’est mis à réparer des téléviseurs et des climatiseurs le jour et à tatouer clandestinement le soir.

Il a dessiné tous les designs de tattoo les plus populaires sur des stores. Il n’avait ensuite qu’à dérouler ses toiles chez les clients, et les laisser choisir. Les affaires fonctionnaient au bouche-à-oreille, et elles fonctionnaient bien.

Les stores que Tony traînait avec lui lorsqu’il était tatoueur ambulant sont aujourd’hui affichés aux murs de sa boutique. Photo : William Gignac

Il a usé de ce stratagème durant 12 ans, avant de déménager avec sa femme à Montréal, en 1974.

Après la grosse pomme

Montréal n’est pas le New York que Tony a connu et aimé. Mais ce New York n’est plus. Et puis, à Montréal, il peut pêcher, et c’est sa plus grande passion.

Vous devriez voir ses yeux briller lorsqu’il parle de pêche, qu’il raconte ses longues heures, matin et soir, à attraper d’énormes poissons dans le canal de Lachine et à les remettre systématiquement à l’eau, pour que ce secret d’initiés ne vienne pas aux oreilles des curieux, pour que personne ne se doute de ces trésors cachés.

Photo : William Gignac

À Montréal, Tony a recommencé à tatouer en 1976 dans sa propre boutique. PSC Tattoo a déménagé deux fois depuis, toujours dans le même secteur. Tony a donné les rênes de l’entreprise à son collègue Dave il y a une dizaine d’années, mais il demeure, en quelque sorte, le maître des lieux.

Tous les jours, sauf le dimanche, on peut y trouver Tony entre 10 h 30 et 16 h 30. Il affectionne la compagnie de ses jeunes collègues, ses amis avec qui il passe toutes ses journées.

Dave Cummings à l'oeuvre. Photo : William Gignac

« Rester dans mon appartement me rendrait fou », admet Tony.

Et pour cause. Son appartement est silencieux depuis le décès de sa femme, Lorraine, en août 2016. Un ombre passe sur son visage à l’évocation de ce triste événement. « C’est encore dur », admet-il, le regard fuyant.

Mais c’est avec un sourire nostalgique que Tony avoue avoir tatoué sa Lorraine, il y a longtemps. Un petit oiseau sur la hanche, confie-t-il dans un murmure, intime.

Photo : William Gignac

Chez lui, Tony n’a toujours pas bougé les effets de sa femme. Sa penderie est pleine de ses vêtements. L’entrée est toujours encombrée de ses chaussures. Lorsque sa belle-fille a voulu entreposer ces choses, il l’en a empêchée. Il préfère que tout reste figé dans le temps, pour le moment.

Tony est intemporel. Et c’est ce qui fait tout son charme.

Justine de l'Église est sur Twitter.

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