« A Great Day In Hip-Hop, » à la fondation Gordon Parks, réimprimé pour « Contact High ». Copyright © 2018 par Vikki Tobak. Paru aux éditions Clarkson Potter, une filiale de Penguin Random House, LLC

Des photos des grandes figures du hip-hop des années 1980 ont été exhumées

Le livre « Contact High » compile des photos inédites de Biggie, Tupac et d’autres pionniers du rap au début de leur carrière.

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28 décembre 2018, 5:13pm

« A Great Day In Hip-Hop, » à la fondation Gordon Parks, réimprimé pour « Contact High ». Copyright © 2018 par Vikki Tobak. Paru aux éditions Clarkson Potter, une filiale de Penguin Random House, LLC

À Harlem, par une journée ensoleillée de septembre, il y a 20 ans – à peine un peu plus d’un an après la mort de Biggie et deux après celle de Tupac – le magazine XXL a marqué l’histoire de la musique avec une photographie. L’équipe avait contacté des centaines de pionniers du mouvement hip-hop pour recréer le classique A Great Day In Harlem, cliché emblématique rassemblant des légendes du jazz comme Dizzy Gillespie, Thelonious Monk et Gene Krupa, posées sur un perron de Harlem. Cette photo avait été prise le 12 août 1958 par le photographe Art Kane pour le magazine Esquire. Et pour la version hip-hop, XXL avait fait appel au légendaire photographe noir Gordon Parks.

L’équipe éditoriale n’avait aucune idée du nombre de rappeurs qui répondraient à l’appel, et le résultat a finalement largement dépassé leurs attentes. Plus d’une centaine d’artistes hip-hop, de la côte est à la côte ouest, de l’ancienne et de la nouvelle école, s’étaient réunis sur les marches bétonnées du 17 East 126th Street, à l’endroit même où la photo originale avait été prise quelques décennies plus tôt. Parmi eux, Rakim, Busta Rhymes, des membres de The Roots ou de A Tribe Called Quest, Pete Rock, Grandmaster Flash, Slick Rick, et beaucoup d’autres.

Dans une vidéo tournée par Nelson George pour retracer la journée, on peut voir Mos Def, l’air surpris par le nombre très élevé de légendes au mètre carré, souligner à quel point il lui paraît surréaliste de voir tous ces gens ensemble à midi. La photo a failli être annulée parce que l’équipe de Parks avait toutes les peines du monde à organiser les rappeurs qui se perdaient en accolades et autres embrassades. L’assistance a dû se répartir jusqu’à occuper trois perrons, et le temps passant, une ombre inquiétante s’est avancée sur la rue, menaçant de ruiner l’entreprise. Une voix a alors crié : « On va perdre Jermaine Dupri ! », et Reverend Run, arrivant de dernière minute, a remonté la rue, tranquillement, pour se joindre à la troupe comme on place la dernière pièce à un puzzle, avant que Parks puisse enfin capturer cet instant.

Les gens qui avaient assisté à la scène se sont remémoré ce jour lors d’un événement qui a eu lieu en novembre dernier au Schomburg Center, à Harlem. L’écrivain Miles Lewis a surnommé ce cliché « la photo des diplômés du hip-hop » et Fab Five Freddy a évoqué le dernier jour de « l’âge d’or », avant que ce genre musical ne démarre une nouvelle vie, dans d’autres régions du monde.

Mais aussi important soit-il, ce cliché n’a jamais eu la moitié de la reconnaissance de l’original, ni même de beaucoup d’autres photos de hip-hop qui sont devenues emblématiques de cette époque. J’ai appris l’existence de cette photo en feuilletant les premières pages de Contact High, un nouveau livre de photos qui retrace les premiers temps du mouvement hip-hop, racontés par des photographes qui se replongent dans leurs planches-contacts, à la redécouverte d’images mythiques et d’autres moins connues. « C’était un peu comme demander à quelqu’un de jeter un œil à son journal intime », explique Vikki Tobak, l’auteure qui se cache derrière ce livre. « Ces planches-contacts n’ont jamais été destinées au grand public. Elles dévoilent toutes les erreurs des photographes, mais aussi celles des artistes présents sur les images, parfois maladroits, surjouant un personnage ou adoptant un style. Mais aujourd’hui, à une époque où les images sont vraiment parfaites, il est important de montrer que c’est le fruit d’un processus. »

Au-delà de ça, en attirant l’attention sur des images oubliées ou jamais publiées, Contact High montre que cette époque, dont les fans occasionnels ou moins férus pensent tout savoir grâce aux quelques clichés qui circulent sur Internet, nous cache encore beaucoup de secrets. Certains des photographes dont les œuvres apparaissent dans le livre ont même redécouvert des images auxquelles ils ne pensaient plus depuis des décennies, trouvant un nouveau sens à leurs photos d’antan.

De nombreuses photos présentes dans le livre sont là parce qu’elles ont marqué Vikki Tobak à l’époque où elle couvrait le hip-hop en tant que journaliste, dans les années 1990. Plus tard, en tant que productrice, elle a été inspirée par les images soigneusement conservées par CNN et CBS, et elle a entrepris de contacter de vieilles connaissances pour voir ce que ces personnes pourraient exhumer de leurs archives. « Pas mal de ces planches-contacts avaient été mises de côté dans des boîtes à chaussures, au fond d’un placard ou dans une cave », raconte Tobak.

Par ailleurs, beaucoup des premières photos, celles datant des années 1980, n’avaient jamais été publiées parce que « parmi les photographes, beaucoup n’étaient pas professionnels à l’époque. C’était juste des personnes qui aimaient la culture hip-hop, ou qui en faisaient partie, comme les artistes », ajoute-t-elle.

Tobak a découvert la première séance photo de Biggie lorsqu’elle a contacté le photographe George DuBose en quête d’images de Big Daddy Kane. DuBose lui a raconté une histoire incroyable remontant à l’époque où il avait voyagé jusqu’à Bed-Stuy [Bedford-Stuyvesant, un quartier de New York], en 1992, pour faire des photos de Biggie Smalls, un rappeur que personne ne connaissait encore, pour un collage de différents artistes destiné au verso d’un vinyle. La photo agrandie de Biggie qui a atterri dans Contact High est une véritable perle. L’artiste montre des panneaux de signalisation à l’angle de Bedford et Quincy, à Brooklyn, et des amis à lui envahissent spontanément l’image en sortant un gros pistolet (qui a fait bien peur au photographe). Et l’image brille de cette énergie authentique qui a donné à la carrière de Biggie les débuts que l’on sait.

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Janette Beckman 2003, réimprimé pour « Contact High » Copyright © 2018 par Vikki Tobak. Paru aux éditions Clarkson Potter, une filiale de Penguin Random House, LLC

Le livre offre une image élargie de la trajectoire du hip-hop, il permet de voir plus facilement la progression des artistes au fil du temps et suit les tendances stylistiques et esthétiques. « J’ai essayé de montrer beaucoup de premiers clichés dans le livre, raconte Tobak. J’ai les premières images de Biggie, la première séance photo de Jay, puis j’ai mis des photos d’eux plus tard dans leur carrière, et encore plus tard. Sur les premières photos, on peut voir qu’ils cherchent encore leur image. Gros dur ou ésotérique, plutôt ceci ou cela ? »

L’un des sujets les plus frappants que l’on voit apparaître dans le livre, c’est l’attitude du hip-hop face à la sexualité masculine et à l’agression. Au début des années 1990, le hip-hop était associé à une vulgarité qui servait à s’affirmer, mais Contact High complique ce récit. Des photos des années 1980 montrent que l’audace commence à faire son chemin petit à petit. Il y a une photo qui date de ces années-là, où l’on voit le journaliste musical Bill Alder avec un groupe de jeunes rappeurs. Adler raconte que le photographe avait dit au groupe de dire « sex » au lieu de « cheese », et comme il était encore puceau, cela lui donne un sourire en coin sur la photo.

Avant que l’insolence masculine ne soit ouvertement affichée, comme sur cette photo de 1989 où Slick Rick saisit à pleine main son entrejambe, la masculinité agressive n’était pas encore le seul sujet qui vaille. Ainsi, les années les plus agressives du hip-hop ont vu des séances photo qui dévoilaient une vulnérabilité extraordinaire, comme celle des Goodie Mob, en 1995, pour le magazine Rap Pages, dans laquelle on voyait les 4 membres du groupe, torse nu, pataugeant dans l’eau comme s’ils allaient se faire baptiser.

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Slick Rick (à gauche), photo de Janette Beckman 1989 et Goodie Mob (à droite), photo de Brian Cross. Réimprimé pour « Contact High » Copyright © 2018 par Vikki Tobak. Paru aux éditions Clarkson Potter, une filiale de Penguin Random House, LLC

Les planches-contacts de multiples photos tirées d’une même séance révèlent les différentes facettes de la personnalité de certaines stars du hip-hop qu’elles ont tenu à garder secrètes aux yeux du public. À cet égard, il convient d’évoquer une séance photo datant de 1996, avec Biggie et Faith Evans, pour le magazine Vibe. Le dernier cliché est dur et très gangster. Mais sur les photos qui n’ont finalement pas été conservées, les deux protagonistes se sourient tendrement en se regardant dans les yeux.

Certaines images qui, d’après les standards actuels, peuvent paraître carrément misogynes, cachent en vérité des histoires compliquées. En 1995, le magazine Rap Pages a décidé de recréer la couverture du Rolling Stone que Janet Jackson avait faite en 1993, où ses seins sont couverts par deux mains d’homme venues de derrière elle. L’idée était que cette fois les mains soient celles de Old Dirty Bastard. Mais le moment venu, alors qu’il ne restait plus qu’à faire les photos, ODB a demandé aux spectateurs de partir. Il donnait l’impression de ne pas être à l’aise à l’idée qu’il puisse y avoir des ratés.

Les rappeurs ont beau avoir cette image stéréotypée de mecs tapageurs ou superficiels, de nombreux photographes et artistes militaient pour une imagerie plus cinématographique ou minimaliste. Parfois, c’était les photographes qui devaient taper du poing sur la table, comme quand Jason Keeling a refusé que LL Cool J enlève son t-shirt pour la couverture du magazine YSB parce qu’il voulait capturer une image d’artiste et non de sex-symbol. Ou quand Barron Claiborne, artiste photographe, a ignoré les remarques de P Diddy, disant que Biggie allait ressembler au Burger King et non au King de New York lorsqu’il a pris ce célébrissime portrait en gros plan du Notorious arborant une couronne en plastique. Biggie est mort trois jours plus tard, et cette image est devenue la photo la plus remarquable que l’on ait de lui. Mais certains artistes ont également montré une fascination évidente pour l’aspect cinématographique de la photographie, comme le Wu Tang Clan qui passait par ce biais pour incarner leur imaginaire lié au Kung-fu, ou Tupac, captivé par les appareils photo grand format lors de la séance photo pour sa célèbre couverture de Rolling Stone.

Contact High met également l’accent sur les évolutions stylistiques des rappeuses. Aux débuts du hip-hop, les looks qui sortaient de ce que l’on avait l’habitude de voir avaient un grand retentissement. Dans les années 1980, les vestes Dapper Dan ultra colorées des Salt-N-Pepa étaient leurs propres vêtements, parce qu’en ce temps-là, il n’y avait pas de stylistes dans les séances photo. Ce style leur allait bien, mais l’esthétique féminine et ultra vivante ne convenait pas à toutes les MC. Certaines femmes semblaient contraintes par les options qui s’offraient à elles à cette période. L’arrivée du style garçon manqué, avec les jeans baggy et les bandanas, a sonné comme une libération pour pas mal d’entre elles. Et les stylistes qui avaient construit ce look, comme Misa Hylton, sont devenues synonymes de hip-hop.

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Salt-N-Pepa (à gauche), photo de Janette Beckman 1989. Et Mary J Blige (à droite), photo de Michael Benabib 1992. Réimprimé pour « Contact High » Copyright © 2018 par Vikki Tobak. Paru aux éditions Clarkson Potter, une filiale de Penguin Random House, LLC

Contact High voit le jour à une époque où des institutions comme Harvard, Cornell et le Google Cultural Institute réfléchissent à comment archiver l’histoire du hip-hop. Ce livre démontre le type de réflexion élargie nécessaire afin de s’acquitter correctement de cette tâche. Tobak a dit que les photographes la contactaient sur Instagram, lui envoyaient de nouvelles planches-contacts représentant, par exemple, les premières photos de presse du Wu Tang ou les premiers portraits de Kendrick Lamar. En avril prochain, les photos présentes dans le livre entameront un nouveau chapitre de leur vie à travers une exposition, à l’Espace Annenberg pour la Photographie, à Los Angeles, avant de voyager à travers le pays.

Aux yeux de photographes contemporains, la période qui est contenue dans Contact High représente une époque où les séances photo étaient plus spontanées, où moins de gens les contrôlaient. « C’est vraiment difficile pour un jeune photographe, aujourd’hui, parce qu’ils sont juchés sur les épaules de tout cet univers, ils doivent faire face à un cycle des informations dans lequel tout va à une vitesse folle et les artistes protègent désormais beaucoup plus leur image, » explique Tobak. « Il n’est pas plus difficile d’obtenir des photos emblématiques, mais ce qui est plus compliqué, c’est de réussir à avoir ces véritables instants qui marqueront une époque, des instants qui ne soient pas trop réfléchis ou planifiés au millimètre. »

Tobak dit qu’elle aime voir les jeunes photographes prendre des photos de leurs amis et des choses simples qu’ils trouvent importantes autour d’eux, et elle espère que ces artistes ne se décourageront pas s’ils devaient ne jamais connaître leur moment de succès. « Les gens qui sont présents dans ce livre sont passés par les mêmes choses. Il a fallu plus de 40 ans pour comprendre ce que c’était que ce moment. Alors si je devais leur dire un truc, ce serait : ‘N’y réfléchissez pas trop. Suivez votre instinct, suivez la beauté et attachez-vous à ce que vous considérez comme important à cet instant’, » concluait-elle. Peut-être que le truc le plus important que ce livre peut nous apprendre, c’est que ce qui, aujourd’hui, peut sembler tout à fait quelconque, sera très révélateur de cette époque pour les gens qui s’y pencheront dessus dans quelques années.

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« King of New York », photo de Barron Claiborne 1997. Réimprimé pour « Contact High » Copyright © 2018 par Vikki Tobak. Paru aux éditions Clarkson Potter, une filiale de Penguin Random House, LLC.
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La séance photo du « College Dropout » de Kanye West par Danny Clinch, en 2003. Réimprimé pour « Contact High » Copyright © 2018 par Vikki Tobak. Paru aux éditions Clarkson Potter, une filiale de Penguin Random House, LLC.
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La première séance photo de Biggie par George DeBose, en 1992. Réimprimé pour « Contact High » Copyright © 2018 par Vikki Tobak. Paru aux éditions Clarkson Potter, une filiale de Penguin Random House, LLC.
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Tyler the Creator, 2011, par Jorge Peniche. Réimprimé pour « Contact High » Copyright © 2018 par Vikki Tobak. Paru aux éditions Clarkson Potter, une filiale de Penguin Random House, LLC.
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Nicki Minaj, 2004, par Angela Boatwright. Réimprimé pour « Contact High » Copyright © 2018 par Vikki Tobak. Paru aux éditions Clarkson Potter, une filiale de Penguin Random House, LLC.
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« Long. Live A$AP. » de A$AP Rocky, 2012 par Phil Knott. Réimprimé pour « Contact High » Copyright © 2018 par Vikki Tobak. Paru aux éditions Clarkson Potter, une filiale de Penguin Random House, LLC.

Taylor Hosking est sur Twitter.

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