Illustrations par Lia Kantrowitz.

On a fait de moi une camgirl à mon insu quand j’avais 18 ans

Tout a commencé par un mystérieux message sur MSN me demandant si j’aimerais être mannequin.

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juil. 12 2018, 3:47pm

Illustrations par Lia Kantrowitz.

C’était une chaude soirée, et mon amie de longue date, appelons-la Chloé, et moi étions assises dans un restaurant tibétain de Berlin. Après avoir jasé de nos années au secondaire, on a commencé à raconter nos derniers étés passés en France rurale, où nous avons grandi.

Sous l’effet d’une grande quantité de vin de riz et de nostalgie, Chloé m’a révélé qu’à l’âge de 17 ans, elle avait répondu à des annonces en ligne pour poser nue. Elle n’en avait jamais parlé à personne auparavant. Son secret m’a excitée. À mon tour, j’ai révélé une histoire secrète. Autour de mon 18e anniversaire, une inconnue m’a demandé d’être son amie sur MSN Messenger et m’a proposé d’être un « modèle sur le web ». Avant que je puisse terminer mon histoire, Chloé m’a interrompue. « Est-ce que son nom était Alicia Pimprelle1? » Un frisson m’a parcouru le dos. En voyant mon expression, elle a crié si fort que la serveuse près de nous a failli échapper une soupe qu’elle transportait sur un plateau.

Il se trouve que Chloé et moi avons été toutes les deux contactées en 2007. Sur la même plateforme. Par la même femme, ou du moins une ou des personnes utilisant le même nom.

En racontant ce qui m’est arrivé, c’était comme si je revenais à ce jour de printemps où tout a commencé. J’étais en train de parler des examens sur MSN tout en vérifiant mes demandes d’admission à l’université quand une prétendue Alicia est apparue sur mon écran. Notez que c’était bien avant l’univers virtuel auquel on est aujourd’hui habitués. À l’époque, il n’était pas encore courant que des inconnus louches vous demandent l’accès à votre monde numérique. On avait l’impression qu’il n’y avait pas de risque à accepter une demande d’amitié sur MSN.

« Salut Sarah, merci d’avoir accepté ma demande d’amitié. Je m’appelle Alicia et je suis recruteuse de modèles sur le web », disait-elle dans son premier message. En constatant que je ne la connaissais pas, j’ai songé à la bloquer. Mais, avant, j’ai jeté un coup d’œil à sa photo de profil : c’était une fille un peu ronde, vêtue d’un cardigan bleu soigneusement repassé, avec des cheveux auburn qui tombaient sur ses épaules, et elle portait un bandeau noir. Elle avait l’air inoffensive. Peut-être qu’elle avait vu que j’avais été photographiée par le salon de coiffure Camille Albane l’été précédent. Les cinq minutes de gloire de mon adolescence.

Alicia m’a dit qu’elle travaillait pour un site de rencontres belge, « un peu comme OkCupid ou Match.com ». Le site était nouveau, et plus d’hommes que de femmes étaient inscrits. Pour que le site marche, ils devaient embaucher des filles, autrement les clients ne resteraient pas. Mon travail, c’était de prétendre que je voulais faire des rencontres en Belgique et de faire en sorte que les membres restent en ligne aussi longtemps que possible, en jasant par appel vidéo avec eux. « Tu n’es autorisée à montrer que ton visage à la caméra. La nudité dans les appels vidéo est strictement interdite », a précisé Alicia. Je gagnerais 8,50 euros par heure de conversation avec un membre. Plus je passerais de temps en ligne, plus je recevrais de primes.

Je n’ai pas mis longtemps à me décider. N’importe quoi pour penser à autre chose qu’aux études. En plus, je n’avais jamais eu d’argent avant, à part ce que glissaient mes grands-parents dans ma carte de Noël. Et il n’était pas question de se déshabiller, alors il n’y avait rien de mal, non?

J’ai baptisé ma version numérique de moi-même « saskia04 ». (Ce n’est pas le vrai nom; le vrai, je ne vous le dirai pas.) Mes directives étaient de me connecter à une plateforme en ligne, créer mon « profil de modèle », télécharger trois à quatre photos de moi et puis sourire beaucoup. « Afin de vous aider à entretenir facilement une conversation, voici des phrases que vous pouvez utiliser. Elles vous aideront aussi à ne pas dévier vers des sujets indésirables », a ajouté Alicia. Par exemple :

« Bonjour, je m’appelle [...] J’ai […] ans et vous? Je viens d’emménager à Bruxelles pour un stage. Je suis une étudiante en marketing. Je me suis inscrite sur ce site parce que j’aimerais rencontrer des gens. Tu es sur ce site pour faire des rencontres? Ça fait un bon moment que je ne suis pas sortie avec quelqu’un. Quelle est la chose la plus excitante que tu aies faite avec une fille? Je pense que je suis bisexuelle. Peut-être qu’on pourrait se rencontrer quelque part? Est-ce que tu sais comment être romantique? Comment veux-tu que je sois habillée à notre premier rendez-vous? »

Je pense que la fille de 18 ans que j’étais a dû trouver ça divertissant. Pour être honnête, c’est encore le cas. Dégoûtant, sexiste et absurde, mais quand même divertissant. C’était un long été et je voulais m’amuser.

J’ai mis un débardeur noir avec des bretelles à paillettes et une dangereuse quantité du rouge à lèvres beige Yves Saint Laurent de ma mère et de fard à paupières violet. Ensuite, j’ai cliqué sur « Start the Show ». Dans une fenêtre ouverte, je voyais une image de moi. Toutes les cinq secondes, une nouvelle photo était prise, comme si j’étais dans une cabine photo qui ne s’arrêtait jamais.

Des noms comme « Guillaume », « 27cm » et « GrosseBite » ont commencé à s’afficher sur mon écran. J’étais prévenue de l’arrivée de chaque nouveau visiteur par le son d’une fée Clochette folle. Plutôt que leurs visages, les fenêtres des gars me donnaient à voir une sélection de queues. À 18 ans, je ne faisais pas partie des plus précoces : j’étais encore vierge. Je n’avais pas prévu de voir des images pareilles, et ne ressentais aucun besoin d’en voir davantage.

J’ai communiqué avec Alicia. Elle avait « oublié » de me dire que je pouvais masquer les fenêtres de l’image de mes interlocuteurs. Elle m’a aussi généreusement envoyé des phrases supplémentaires. « Au cas où quelqu’un vous demanderait de vous déshabiller, m’a-t-elle écrit, dites : “Je suis désolée, je suis un peu timide, surtout quand beaucoup de gens me regardent. Je préfère les rencontres en personne. Aimerais-tu qu’on se rencontre dans la vraie vie?” » Elle a ajouté de ne pas hésiter à les appeler par des noms affectueux comme « mon lapin ».

Pardon!? J’ai été horrifiée par son message. « Quel genre de site est-ce que c’est? » Elle m’a transmis l’adresse d’un site web rudimentaire : « Des milliers de célibataires près de chez vous! INSCRIVEZ-VOUS! » était-il écrit en lettres roses. Je n’étais pas convaincue.

Et pourtant, ça ne m’a pas empêchée de me reconnecter. Plusieurs fois, en fait, pendant les deux mois suivants. J’aimais jouer le rôle de Saskia, gagner de l’argent et surtout éviter les études. Les interactions ne me semblaient pas tellement dangereuses, mais plutôt étranges et pathétiques. On me demandait de me déshabiller, mais aussi des choses comme : « Est-ce que tu portes des talons hauts? » ou « Peux-tu te brosser les cheveux? » Je me souviens qu’un gars aimait porter de la lingerie chère. Comme j’avais peu d’expérience dans l’art de la séduction, j’en profitais pour en apprendre sur les fantasmes bizarres des hommes.

Petit à petit, la frontière entre la réalité quotidienne et la fiction en ligne s’est brouillée. Et ce n’était pas la seule chose qui se brouillait : plus je faisais mine de me déshabiller, plus je me déshabillais vraiment. Je commençais par jouer avec ma bretelle à paillettes pour montrer la dentelle de mon soutien-gorge, puis je finissais par enlever mon haut et me caresser les seins. De toute évidence, l’agent Alicia n’était pas là pour me dire ce que je ne pouvais pas faire.

Ça m’a amenée à me demander : qui, exactement, regardait? J’avais conclu, à ce moment-là, que les gars avec qui j’échangeais n’étaient pas réellement des membres du site web dont on m’avait parlé. En cherchant « saskia04 » sur Google, j’ai trouvé le profil que j’avais créé sur plusieurs sites de porno en direct. J’ai eu mal au ventre : j’étais victime d’une arnaque et l’objet de fantasmes de plus de spectateurs que ce qui avait été convenu. J’ai supprimé mon compte et bloqué Alicia de ma boîte courriel et sur MSN. Trois mois plus tard, je suis allée à l’université au Royaume-Uni, où j’ai eu de bien meilleures rencontres — plus sexy, même, oserais-je dire. Je n’avais plus besoin de Saskia.

L’évocation de cette expérience avec Chloé m’a poussée à me demander quelle était l’ampleur de l’arnaque dans laquelle j’avais été impliquée. Si Chloé avait aussi été approchée par Alicia alors qu’elle vivait à 500 kilomètres de moi, est-ce que c’était arrivé à d’autres jeunes filles partout en France?

En avril, exactement 11 ans après avoir joué « saskia04 », je me suis connectée à mon compte Hotmail et j’ai débloqué Alicia Pimprelle : « Salut Alicia, est-ce que vous embauchez encore des modèles pour le web? » Quelques heures plus tard, j’ai reçu une réponse : « Je vous écris au nom d’Alicia en réponse à votre demande. Je suis la nouvelle responsable du recrutement », m’a écrit Julia2 de Dream Animation3.

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Après avoir donné mes disponibilités, Julia m’a demandé de me connecter avec Google Hangouts. Et elle a écrit : « Pour qu’il n’y ait pas de malentendu, je dois vous dire que la plupart des conversations tournent autour du sexe. » Elle m’a aussi dit que les visiteurs ne payaient pas pour « donner des nouvelles et parler de la pluie et du beau temps ». Mon travail serait de les attirer et de leur parler aussi longtemps que possible. Pour la rémunération, il y avait deux taux : le premier de 12 euros l’heure par abonné avec lequel j’aurais une conversation habillée, et le second de 50 euros l’heure pour les « spectacles avec striptease (total ou partiel).

L’expérience que j’avais vécue à 18 ans m’est apparue comme une version précoce et non consensuelle d’un phénomène de divertissement érotique qui est devenu assumé et courant.

Curieuse de voir ce qui se passerait, j’ai signé le contrat de huit pages, après quoi j’ai immédiatement reçu une réponse : “Félicitations, vous êtes un X Model, bienvenue dans le monde des camgirls!”

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