Photos : Kyrre Lien

Dans le camp ukrainien où les enfants apprenaient à tuer

Chaque été, 150 enfants de huit ans étaient entraînés à se battre, tirer et survivre.

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15 février 2019, 10:59pm

Photos : Kyrre Lien

L'article original a été publié sur VICE Australie.

En 2013, avant que les troupes russes annexent la Crimée, le photographe Kyrre Lien a obtenu un accès à un camp d'entraînement pour enfants cosaques. Là-bas, environ 150 enfants âgés de huit ans à peine ont été entraînés à tirer au AK-47 et à se défendre à coups de poing, le tout dans une atmosphère complexe de nationalisme et de paranoïa régionale. Les Cosaques sont un groupe minoritaire de langue slave orientale, traditionnellement originaire du sud de la Russie et du sud-est de l'Ukraine. Le camp était destiné aux parents qui souhaitaient élever leur progéniture selon la tradition militaire cosaque : qu’ils soient autonomes et prêts à défendre leurs droits et leur patrie avec violence si nécessaire.

À l'époque, le général qui gérait le camp et les parents qui avaient enrôlé leurs enfants étaient convaincus que l'OTAN était leur plus grande menace. Nombre d'entre eux se sont décrits comme des partisans de Poutine, ce qui est ironique étant donné que le camp n'existe plus. Lors de l'annexion de l'Ukraine en 2014, l’endroit a été fermé et ses bienfaiteurs cosaques ont été amèrement divisés par nationalité. En fin de compte, leur ennemi n'était pas à Bruxelles, mais à Moscou.

Nous avons discuté avec le photographe norvégien Kyrre Lien de ce qu'il a vu pendant son séjour au camp et de ce qu'il a appris sur la politique extrêmement complexe de la région.

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VICE : Qu'est-ce qui vous a motivé à documenter ce camp de jeunes militaires ?
Kyrre Lien : J'ai grandi en Norvège, alors pour moi, voir des enfants de moins de huit ans porter des fusils et des armes dans un camp militaire, c’était aussi étrange que fascinant. J'ai pris le premier avion en provenance de Norvège, bien qu'il m’ait fallu plusieurs semaines avant de trouver les bons contacts et d’y avoir accès.

Pouvez-vous décrire ce que vous avez trouvé en arrivant sur les lieux ?
Le camp comptait 150 enfants répartis dans une trentaine de tentes. Ils étaient là depuis deux semaines et, en Crimée, il fait très chaud en été – entre 30 et 35 degrés pendant la journée. Autour du camp, il y avait de très hautes montagnes et des falaises abruptes. Il y avait beaucoup de végétation, c'était une très belle vallée.

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Comment avez-vous été reçu ?
Avec scepticisme. Il m’a fallu quelques jours pour parler aux enfants, car ils étaient un peu timides. Quand je documente une histoire comme celle-là, je ne veux juger personne, je veux comprendre ce qui les motive. Les responsables du camp l'ont compris. Bien sûr, ils avaient conscience que ce qu'ils faisaient était un peu controversé. À l'époque, ils avaient été très critiqués par les médias ukrainiens.

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Parlez-moi des dirigeants du camp. Comment étaient-ils ? Le principal responsable du projet, qui s’est présenté comme étant le général Esaul, était très strict. Il m'a dit : « Les enfants vont se battre pour que l'OTAN n'atteigne jamais nos frontières. » Je me souviens qu'un jour, il s'est approché d'un des enfants, l'a jeté par terre, puis l'a soulevé et a fait semblant de lui trancher la gorge. Bien sûr, c’est une façon assez extrême d’enseigner quelque chose à un enfant de huit ans. Après cela, le gamin est venu vers moi et m’a dit que ses parents lui manquaient beaucoup.

Comment les autres enfants ont-ils réagi ? Beaucoup d’enfants se sentaient bien dans le camp. Bien sûr, certains avaient peur et étaient surpris quand quelque chose comme cela arrivait. Mais en même temps, ils semblaient tout à fait disposés à s'entraîner.

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Pouvez-vous me parler de la routine qu’ils avaient là-bas ?
En général, tout le monde se levait très tôt. Nous allions ensuite marcher dans les montagnes pendant cinq heures, ce qui est assez difficile avec une température de 35 degrés lorsque vous avez huit ans. Ensuite, ils s'entraînaient au fusil, au couteau et à l'autodéfense. Puis les enfants patrouillaient le camp et les montagnes voisines. Mais d'une certaine manière, ils étaient des enfants normaux. Ils jouaient. Je me souviens qu'un jour, il faisait très chaud et l'un des commandants est arrivé avec un énorme paquet de glaces. Tous les enfants ont couru vers lui pour en avoir une ; soudainement, ils ressemblaient à des enfants et non à des soldats.

Le soir, ils dînaient ensemble et le général prononçait un discours sur les valeurs cosaques. Il disait aux enfants que les Cosaques étaient de puissants guerriers depuis le XVIe siècle. Puis, la nuit tombée, ils se brossaient tous les dents, enfilaient leur pyjama et allaient se coucher.

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Quelle est la chose la plus folle que vous ayez vue au camp ?
Regarder les enfants apprendre à tuer des gens. J'ai trouvé cela assez choquant.

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Quel était l'aspect le plus difficile de l'entraînement pour les enfants ?
Je pense que le plus difficile était l'exercice physique. J'ai vu des enfants de huit ans faire des pompes intenses ou soulever du bois lourd. Sur l'une des photos, vous pouvez voir un groupe d'enfants courir avec du bois assemblé pour simuler un char d'assaut. Ils couraient donc à l’intérieur de cette structure très lourde et se battaient tandis que derrière eux le général hurlait « Allez esclaves » et que des chants patriotiques cosaques jouaient en arrière-plan.

Y avait-il des filles dans le camp ?
Environ 95 % des enfants étaient des hommes. Mais je me souviens qu'il y avait une équipe de tireurs d'élite composée de deux jeunes filles. Un soir, nous les avons emmenés au sommet des montagnes pour prendre des photos. Elles portaient toutes les deux des vêtements de camouflage très lourds afin de se fondre dans l'environnement. Et elles avaient un fusil sur les épaules.

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Les enfants se voyaient-ils comme des Cosaques ? J'ai découvert que les enfants les plus jeunes n'avaient aucun intérêt ou connaissance à ce sujet. Mais les anciens étaient très fiers de représenter les croyances cosaques et, d'une certaine manière, leur peuple. Les personnes qui dirigeaient le camp étaient des Cosaques super hardcore. Un des dirigeants m'a dit : « Nous enseignons aux enfants à devenir de vrais Cosaques : des hommes intrépides et prêts à défendre leur patrie. Cette génération est très paresseuse et dépendante de l'alcool, des cigarettes et des stupéfiants, nous voulons changer cela. »

Merci, Kyrre.

Mirjana Milovanovic est sur Instagram .

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