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société

La ville qui a rendu la misogynie illégale

En avril 2016, la police du Nottinghamshire est devenue la première autorité policière au Royaume-Uni à reconnaître la misogynie comme un crime haineux. Voici ce qui s’est passé depuis.

par Emily Goddard; traduit par Julien Michalak
04 avril 2018, 4:48pm

Un homme agrippe une femme dans un endroit public. Photo: Sueddeutsche Zeitung Photo / Alamy Stock Photo

Cet article a initialement été publié par VICE UK.

Natalie sourit beaucoup moins aux gens qu’avant. La résidente de Liverpool âgée de 22 ans était autrefois très sociable : « le genre de personne qui sourit à tout le monde. » Mais elle est devenue beaucoup plus réservée depuis qu’elle a déménagé à Nottingham pour étudier à l’université il y a trois ans et qu’elle y a subi énormément de harcèlement de rue. « J’en suis très consciente quand je souris à quelqu’un », explique-t-elle. « Je crains que les gens y voient une ouverture et croient que j’ai un intérêt. »

Natalie a fini par s’attendre à se faire siffler, héler ou dire qu’elle « a un beau cul » lorsqu’elle va faire ses courses. À quelques occasions, ça s’est avéré inquiétant. Comme la fois où, par exemple, deux hommes l’ont suivie alors qu’elle magasinait au centre-ville et lui ont demandé son numéro de téléphone. Ou encore, la fois où un homme dans la cinquantaine avancée l’a abordée, l’a regardée de la tête aux pieds, a sifflé entre ses dents jaunies et lui a dit qu’il aurait aimé avoir 20 ans en moins. « J’en ai la nausée juste à y repenser », dit-elle.

Si l’une de ces situations intimidantes s’était produite après le mois d’avril 2016, et si Natalie avait choisi de porter plainte, elles auraient pu mener à des arrestations et des accusations criminelles, puisque c’est à ce moment que la police du Nottinghamshire est devenue la première force policière au Royaume-Uni à reconnaître la misogynie comme un crime haineux. D’après la politique en place, la police se doit d’enquêter sur les « incidents contre les femmes qui sont motivés par l’attitude d’un homme envers une femme, y compris les comportements d’hommes qui visent une femme simplement parce qu’elle est une femme ».

Lorgner, toucher, suivre, photographier, utiliser un langage sexuellement explicite, faire des avances sexuelles indésirables ou faire du harcèlement en ligne font partie des incidents qui peuvent être signalés. « Au début, certains médias ont parlé d’une interdiction de siffler et de complimenter les femmes, et l’initiative s’est ainsi attirée des critiques », raconte Lizzie Jackson, responsable de l’engagement du public de la police du Nottinghamshire. « Mais nous avons rectifié le tir et clarifié qu’il était question de comportements qui engendrent la peur chez les femmes. »

Chloe, 32 ans, fait partie des femmes qui ont signalé un incident. « C’était au printemps, et je me rendais au travail en passant par un terrain boisé en plein jour », se rappelle-t-elle. « Je suis tombée sur trois gars plutôt jeunes. Ils n’ont rien dit jusqu’à ce que je les aie dépassés, puis l’un d’eux m’a crié sur un ton plutôt agressif : “T’as l’air d’avoir besoin d’une grosse graine dans la bouche”. »

Parce qu’elle était seule et qu’ils étaient trois, Chloe s’est sentie menacée et a eu peur qu’ils fassent autre chose. Si elle en est d’abord sortie ébranlée, sa peur s’est toutefois transformée en colère lorsqu’elle a déterminé qu’ils ne l’avaient pas suivie et qu’elle était en sécurité. Lorsqu’elle a appelé la police, l’incident a été signalé et les agents ont tenté de retrouver les auteurs de cet acte. Les policiers, relate-t-elle, l’ont prise au sérieux et l’ont écoutée, faisant du Nottinghamshire un endroit plus sécuritaire pour les femmes.

« Certaines personnes pourraient considérer ce que j’ai vécu comme étant insignifiant. Ils n’ont fait que me crier des mots. Mais les mots peuvent véhiculer beaucoup de force et de sens, et peuvent servir à faire peur aux gens », explique Chloe. « Ce sont les attitudes agressives et misogynes que ces mots véhiculent qui sont inquiétantes et dangereuses, parce que ces attitudes sous-tendent d’autres formes de violence fondées sur le sexe comme la violence domestique et le viol. Ainsi, même si ce qui m’est arrivé ne peut pas être mis au même plan qu’une agression sexuelle grave, il demeure tout de même très important que ce genre de choses soient reconnues pour ce qu’elles sont et que le lien entre ces gestes et d’autres crimes envers les femmes puisse être établi. »

« Six mois plus tard, le taux de satisfaction était de 100 pour cent parmi les victimes qui avaient communiqué avec la police », relate Martha Jephcott, qui a mené une campagne pour l’adoption de la politique au Nottinghamshire et qui est l’organisatrice principale en matière de crimes haineux misogynes pour Citizens UK, un organisme à but non lucratif de justice sociale. En comparaison, la satisfaction des victimes de crimes haineux en général est plutôt basse : seulement près de la moitié des victimes se disent satisfaites de la réponse policière, tandis que près des trois quarts des victimes de crimes en général sont satisfaites.

« Les femmes marchent la tête plus haute à présent, et se sentent plus à l’aise d’habiter une ville où il existe un message clair comme quoi les comportements misogynes sont inacceptables », explique Helen Voce, directrice générale du Centre pour femmes de Nottingham. « Les femmes se sentent plus en sécurité du simple fait qu’elles savent qu’elles ont un recours si quelque chose se produit. »

Le centre des femmes, en parallèle avec des chercheurs de l’Université de Nottingham Trent et l’Université de Nottingham, ont entamé un grand projet de recherche au début 2018 pour évaluer l’impact de la politique et identifier les améliorations nécessaires. Les résultats complets de l’étude devraient paraître au mois de mai, mais les résultats préliminaires montrent que les femmes sont désormais plus susceptibles de rapporter des incidents à caractère misogyne.

« La plupart des gens en ont entendu parler et croient que c’est une bonne idée », ajoute Voce. « Les très nombreux commentaires reçus signalent que les gens veulent que ça se poursuive. » Jackson mentionne que la police du Nottinghamshire ne prévoit pas retirer la politique.

Depuis l’entrée en vigueur de la politique, 167 cas de misogynie ont été rapportés. Parmi ces derniers, 68 cas ont été traités comme des crimes haineux, y compris des infractions contre l’ordre public, du harcèlement et des agressions, tandis que 99 cas ont été traités comme des incidents haineux tels que des comportements intimidants, des commentaires sexuels inappropriés et de la violence verbale. Les signalements ont mené à quatre arrestations et une accusation.

Ces chiffres suggèrent toutefois que des douzaines d’incidents supplémentaires ont également lieu sans être signalés, ce qui est une tendance qui existe pour tous les types de crime haineux au pays, parce que la véritable échelle du problème ne semble pas y être reflétée. Près de 90 pour cent des femmes au Royaume-Uni subissent du harcèlement de rue avant leur 17e anniversaire. Près des trois quarts des 16 à 18 ans disent entendre des injures dirigées envers les filles quotidiennement à l’école, et 85 pour cent des femmes de 18 à 24 ans affirment recevoir de l’attention non désirée dans les endroits publics. À Nottingham en particulier, une étude de 2014 effectuée auprès des citoyens de Nottingham a révélé que 38 pour cent des femmes qui signalaient un crime haineux affirmaient que ces crimes étaient directement liés à leur sexe. Les hommes, en contraste, n’ont pas fait de tels liens.

Harriet, une résidente de Nottingham de 22 ans, se fait interpeller au moins deux fois par jour, mais s’est montrée jusqu’ici hésitante à signaler ces incidents à la police. « On a tendance à douter de soi », explique-t-elle. « J’ai tendance à penser que ce qui m’arrive n’est pas assez grave pour le signaler à la police. Je me dis toujours qu’ils ne me prendraient pas au sérieux. »

Ainsi, plutôt que de porter plainte, elle a, comme Natalie, pris des mesures pour éviter l’attention négative. « Si je me rends chez une amie pour la rejoindre avant de sortir prendre un verre, je ne porte pas de rouge à lèvres avant d’être rendue chez elle », relate Harriet. « Quand je me fais interpeller, j’ai l’impression de vouloir me fondre complètement au décor. » Natalie et Harriet ne sont pas les seules : près des trois quarts des femmes ont agi de sorte à éviter le harcèlement, comme en changeant de chemin pour se rendre au travail ou en évitant certains endroits.

Photo: Dmitri Maruta / Alamy Stock Photo

Les deux femmes soutiennent sans équivoque la politique faisant de la misogynie un crime haineux dans le Nottinghamshire, mais elles attendent néanmoins toutes deux des preuves qu’elle produira des changements. Elles soupçonnent toutefois que cela pourrait changer si la politique était adoptée à l’échelle nationale, une idée qui a déjà le soutien de plusieurs partis.

La députée du Parti travailliste Melanie Onn a mené un débat parlementaire au début du mois de mars qui visait à ajouter la misogynie aux cinq types de crimes haineux qui sont surveillés de manière centralisée, soit les crimes fondés sur la race, la religion, l’orientation sexuelle, les incapacités ou l’identité transgenre. Le fait de surveiller formellement ce type d’incidents à l’échelle du pays pourrait, dit-elle, « aider à prévenir la violence envers les femmes, soutenir les interventions rapides dans le cas d’incidents moins graves, et encourager les femmes à signaler davantage des gestes qui, trop souvent, sont devenus la norme dans leurs vies. »

Voce croit qu’une politique nationale pourrait avoir un plus grand effet dissuasif envers les gens qui commettent des crimes haineux en premier lieu, et affirme que le fait de considérer le problème comme étant plus grave aiderait à soutenir la prévention dans les écoles.

Jephcott est du même avis, et croit qu’un engagement au niveau gouvernemental aiderait à augmenter la fréquence à laquelle les incidents sont rapportés. « Si nous avions une norme à l’échelle nationale, les femmes de partout pourraient avoir le même type d’expérience et le même accès à la justice », dit-elle. « Ça serait très encourageant, et nous verrions une augmentation de la fréquence à laquelle ces incidents sont rapportés, ce qui aurait une incidence directe sur le nombre de crimes commis. »

Toutefois, Onn a fait face à des obstacles au Parlement à propos de la décision de mettre en place une politique concernant les préjugés envers les femmes seulement, sans inclure les hommes, notamment de la part du député conservateur Philip Davies, qui a déjà été traité « d’homme des cavernes » par ses propres collègues étant donné sa position sur l’égalité. Victoria Atkins, la ministre conservatrice de la condition féminine, a émis une mise en garde contre « la création de lois qui entreraient par mégarde en conflit avec les principes de l’égalité », et a remis en question l’idée que les lois contre les crimes haineux soient la meilleure manière d’aborder le problème, puisque « les femmes ne sont pas une minorité ». Fait intéressant, Natalie et Harriet croient toutes deux qu’une politique nationale devrait également aborder la misandrie.

Onn est revenue à la charge en arguant que le déséquilibre du pouvoir dans la société place fréquemment les femmes en position d’infériorité, malgré ce que disent les chiffres. Jephcott croit également que traiter la misogynie comme un crime haineux est « absolument la bonne décision », parce qu’il faut aborder le problème du point de vue des victimes.

La police du Nottinghamshire affirme qu’il est trop tôt pour déterminer si son travail a mené à une diminution de la misogynie, parce qu’il ne s’agit que « d’un élément dans le contexte d’un changement d’attitudes à long terme », mais a fourni un rapport au Conseil national des chefs de police et attend une réponse à savoir si la politique sera adoptée à l’échelle nationale. Le Bureau de l’intérieur souhaiterait également voir les résultats de l’étude, mais affirme également avoir déjà « des lois robustes en place qui peuvent servir à protéger les femmes de nombreux types de crimes ».

Hardyal Dhindsa, responsable en matière de crimes haineux à l’Association des commissaires de police et commissaire de police du Derbyshire, dit qu’il est crucial de consulter les forces policières qui traitent la misogynie en tant que crime haineux pour voir si les résultats sont bénéfiques pour les victimes. Des mesures pourraient ensuite être prises pour « assurer que toute personne qui signale un cas de harcèlement ou tout autre crime fondé sur le sexe de la personne soit prise au sérieux, et que les auteurs de ces crimes soient traduits en justice. »

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Toutefois, pour de nombreuses femmes, il ne s’agit pas de punir les gens, affirme Jephcott. La plupart d’entre elles veulent simplement mettre fin aux incidents misogynes. Natalie espère qu’ils cesseront d’être la norme, et que les femmes ne seront plus conditionnées à croire que « ça fait partie d’être une femme. »

Chloe affirme qu’un soutien à un niveau élevé réduirait le problème en démontrant que les personnes en position de pouvoir prennent la sécurité des femmes au sérieux. « C’est une bonne chose que les incidents motivés par le racisme et l’homophobie, par exemple, soient reconnus comme des crimes haineux », dit-elle. « Accorder le même sérieux à la haine envers les femmes transmettrait un message très fort à propos de la société dans laquelle nous voulons vivre. »

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