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Culture

Quand tu es une minorité visible à la télévision québécoise

« Tous les rôles que j’ai obtenus au cinéma ou à la télévision étaient des délinquants. »

par Shanelle Guérin
28 février 2019, 9:13pm

Photo par Rawpixel via Unsplash 

16 h 35. Maureen Adelson, comédienne noire de 19 ans et étudiante au programme universitaire de jeu à l’Université Concordia, se démaquille devant le miroir de ce qu’on appelle le CCM dans le jargon du milieu, le local alloué au costume, coiffure et maquillage. Elle vient tout juste de terminer sa journée de tournage sur District 31 et semble satisfaite de sa performance. « Ça faisait longtemps que je n’avais pas joué en français, mais je crois que ça a bien été », balance-t-elle en même temps que sa lingette démaquillante.

Maureen Adelson est connue pour un premier rôle dans 30 Vies à Radio-Canada. Depuis, elle a joué au théâtre et a obtenu quelques rôles uniquement dans des productions anglophones. « Mes amies blanches auditionnent nettement plus que moi et pour des rôles que je pourrais très bien jouer! J’ai environ la même expérience et le même profil, mais visiblement pas la même couleur de peau », ironise-t-elle.

La comédienne s’estime chanceuse, car elle n’a pas joué de rôles clichés. Cependant, elle note une manifestation de racisme internalisé dans certaines scènes. « Mon personnage dans 30 Vies devait héberger une amie blanche, mais elle avait finalement refusé. Ma mère dans l’émission m’avait demandé pourquoi cette amie ne venait plus à la maison et mon personnage devait répondre : “Je ne sais pas, sûrement parce qu’on est noirs.” J’ai dû expliquer au réalisateur que dans la vraie vie, si j’avais dit ça à ma mère, ça n’aurait pas passé du tout. Elle m’aurait expliqué que ce n’est pas parce qu’on est noirs qu’on est moins bons. »

Selon Christian Paul, un comédien qui possède vingt ans d’expérience, « la plupart des rôles détenus par des Noirs ou des minorités visibles sont des rôles secondaires. Si je regarde mon parcours, je remarque que j’ai surtout eu des rôles secondaires; je joue un étranger, une minorité visible, des rôles techniques. J’ai encore récemment refusé de jouer un chauffeur de taxi, ricane-t-il. Si on utilise la culture comme un accessoire pour le scénario, alors on tombe rapidement dans le cliché. »

Pour une première fois récemment, le comédien a auditionné pour un rôle où il devait démontrer une certaine sensibilité émotionnelle : « Je devais creuser, analyser », dit-il, les yeux brillants. « Enfin, on me permettait de jouer quelque chose de même. Plus réfléchi, doux, sensé. Qu’est-ce que ça envoie comme message? Parce que je suis noir, on n’a pas besoin de s’intéresser à l’émotif du personnage que j’interprète? »

Le jeune comédien Patrick Émmanuel Abellard, qu’on a vu notamment dans La chute de l’empire américain, admet qu’il joue majoritairement des jeunes issus de gangs de rue. « Tous les rôles que j’ai obtenus au cinéma ou à la télévision étaient des délinquants. Ils sont très clichés en surface, mais j’ai été relativement chanceux parce que la plupart des “bums” que j’ai joués cheminaient émotionnellement à travers l’histoire, ce qui leur donnait de la profondeur. »

Patrick Émmanuel Abellard trouve ironique de jouer de tels personnages parce qu’ils sont très loin de sa réalité : « Ça me donne l’occasion d’explorer mon jeu et de donner vie à des facettes de ma personnalité que je ne croyais pas avoir, dit-il en se moquant. Comme il est en début de carrière, le comédien est simplement heureux d'avoir des rôles, même s'ils sont parfois clichés.

« Je ne vois pas de problème à ce que des Noirs jouent des vilains à la télévision, mentionne le jeune comédien Kémy St-Eloy. Le problème réside dans le fait qu’il n’y ait pas autant de héros joués par des Noirs. On le sait que la télévision éduque, c’est donc difficile d’accepter d’être le porteur médiatique d’une image négative de notre communauté. C’est frustrant d’être incapable de véhiculer une meilleure image. »

Comment éviter les clichés?

Angelo Cadet s’est penché sur la question de la diversité ethnique et milite depuis plus de 30 ans. Il estime qu’entre autres, une pratique bien ancrée du colorblind casting, le principe d’ouvrir une audition à tous les comédiens, peu importe leur couleur, permettrait aux comédiens noirs de varier leurs apparitions à la télévision. Selon lui, ce n’est pas gagné d’avance. « Présentement, on parle de vrai colorblind casting seulement quand on a la chance de connaître les producteurs ou le réalisateur ou d’avoir une notoriété », déplore-t-il. Angelo Cadet croit que la communauté noire n’a plus d’autre choix que de se retourner sur elle-même en créant ses propres rôles et en racontant ses propres histoires.

« La télévision n’est-elle pas supposée être le reflet de la société ? » se demande le comédien et animateur. « Ce n’est pas le cas. On représente mal les réalités québécoises. Toutes confondues. »

Lorsqu’on convoque des acteurs à une audition dans le milieu francophone, on indique souvent l’origine ethnique souhaitée pour le rôle. Il n’est pas étonnant d’y lire des phrases comme : « Les ethnies sont les bienvenues en audition. »

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« On ne peut pas parler de colorblind casting quand on lit des phrases comme ça sur des breakdown », affirme Frédéric Pierre, comédien dont la notoriété lui permet maintenant de dépasser sa couleur. « Je n’aime pas le terme “ouvert aux ethnies” comme si ça impliquait que c’était un privilège qu’on nous faisait. »

Maureen Adelson ne voit pas beaucoup de débouchés en télévision québécoise et a souvent l’impression d’être « la Noire de service qui se retrouve sur le plateau de tournage seulement pour rencontrer les quotas ». Ce sentiment ne lui donne plus du tout envie d’œuvrer en français.

« C’est poche, mais j’ai plus envie de regarder la télévision en anglais parce qu’au moins, là, je peux me reconnaître. Quand je regarde mon cercle d’amis, on n’est pas juste noirs, ou juste blancs. Mes amis noirs ne font pas partie de gangs de rue. Mais quand je regarde la télé au Québec, je me demande si je vis dans un autre monde. »

Shanelle Guérin est sur Instagram.

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