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La dernière femme exécutée au Canada était peut-être innocente

Patrick Lejtenyi

Patrick Lejtenyi

Plus d’un demi-siècle après l'explosion d’une bombe à bord d’un avion au nord-est de Québec, causant la mort de 23 personnes, les éléments de preuve contre Marguerite Pitre, condamnée à la pendaison, restent peu concluants.

L’avion était en retard. Le vol 108 de la Canadian Pacific Airlines, en provenance de Montréal, décollerait cinq minutes après l'heure prévue, de l’aéroport de L’Ancienne-Lorette, près de Québec, en direction de Baie-Comeau. Cependant, une bombe placée dans l’appareil était programmée pour exploser à une heure précise. Un peu avant 11 heures, le matin du 9 septembre 1949, le DC-3 avec 19 passagers et quatre membres d’équipage à son bord s’est écrasé sur le cap Tourmente, qui domine le Saint-Laurent, au nord-est de la capitale. Il n’y a eu aucun survivant. S’il n’y avait pas eu de retard, l'avion se serait abîmé dans l’estuaire du fleuve, les débris auraient été inaccessibles et l’auteur du crime n’aurait sans doute jamais été inquiété.

Ainsi, si tout s’était passé conformément au plan, Albert Guay, nouvellement veuf à deux semaines de ses 31 ans, aurait été libre d’épouser sa maîtresse, encore adolescente. À cause des cinq minutes de retard, il a plutôt été pendu à la prison de Bordeaux, à Montréal, ainsi que son employé, réparateur de montres, et la sœur de ce dernier. Cette sœur, une femme atypique, s’appelait Marguerite Pitre, et elle a nié avoir participé à ce crime jusqu’au dernier moment.

Quand on l’a pendue, le 9 janvier 1953, elle est entrée dans l’histoire en tant que dernière femme exécutée au Canada. Des décennies plus tard, on sait que les éléments de preuves sur la base desquels elle a été reconnue coupable sont peu concluants. En fait, il est tout à fait possible que sa version des événements soit véridique, à savoir qu’elle a été dupée par un homme diabolique qui lui a fait jouer un rôle dans cet attentat à son insu.

L’attentat du vol 108 de la Canadian Pacific Airlines est à peu près oublié de nos jours, mais il a marqué une époque. Il a fait les manchettes dans le monde, inspiré un film de l’un des plus grands réalisateurs québécois et est resté le plus meurtrier dans l’histoire canadienne jusqu’à l’explosion du vol 182 d’Air India, qui a fait 329 morts, en 1985.

Si, près de 70 ans plus tard, la culpabilité de Marguerite Pitre reste discutable, il y a en revanche peu de doute qu’Albert Guay est bien responsable de la mort des 23 passagers, parmi lesquelles il y avait des hommes et des femmes, mais aussi des enfants. Né en septembre 1918, Guay, un enfant adoré et choyé par sa mère, racontait-on, est devenu un adulte horrible : violent, infidèle, narcissique.

Lors de la Seconde Guerre mondiale, il travaillait à l’Arsenal de Québec, à Saint-Malo. Dans la vingtaine, il a rencontré Rita Morel, qu’il a épousée en 1940. Dans le livre Causes célèbres du Québec, publié en 1974, le juge Dollard Dansereau décrit Morel comme une femme ronde, plutôt petite, avec de grands yeux, une bouche sensuelle, de jolies dents et des cheveux épais et foncés. Guay était quant à lui de taille moyenne, assez mince, avec un visage ovale, sympathique. Et il possédait une voiture, un luxe en temps de guerre.

D’après leur voisin Roger Lemelin, un journaliste et romancier qui a couvert le procès pour le magazine Time, leurs premiers mois de mariage ont paru heureux. Ils étaient affectueux l'un envers l'autre en public et s'appelaient pas des surnoms amoureux. Après la guerre, Guay a commencé à faire le commerce de bijoux et, en parallèle, à offrir le service de réparation de montres, même s’il ne connaissait pas grand-chose à l’horlogerie. Il a embauché Généreux Ruest, un homme handicapé souffrant de tuberculose osseuse, mais qualifié de virtuose avec ses doigts. Ce dernier s’occupait du travail technique, alors que Guay se chargeait de l’aspect commercial.

Après la naissance du premier et seul enfant du couple, le mariage a commencé à battre de l’aile, d’après Lemelin. Il y avait des disputes, des infidélités, de la froideur. En dépit de cela, pour l’un et l’autre, le divorce était hors de question. L’Église catholique avait alors une forte influence.

Albert Guay et son épouse Rita Morel. Source : La Presse canadienne

Au printemps 1947, Guay est tombé amoureux de Marie-Ange Robitaille. Il avait alors 29 ans, et elle 17. Il l’avait rencontrée alors qu'il courtisait une autre jeune femme, qui vivait en pension chez les parents de Marie-Ange. C'est cette dernière qu'il a commencé à voir. Dès le début, ils ont menti aux parents de la jeune fille : Guay s’est inventé un faux nom et a prétendu être célibataire.

En novembre 1948, Rita Morel, bien au fait que son mari faisait la cour à d’autres femmes, a rendu visite aux parents de Marie-Ange. Mortifiés, ils ont mis leur fille à la porte. Par chance, son amoureux avait déjà prévu une solution : Marie-Ange logerait dans une chambre chez Marguerite Pitre, la sœur du réparateur de montre, Généreux Ruest, qui vivait avec son mari et leurs deux enfants.

Marie-Ange a ensuite été confrontée à la personnalité dominante et contrôlante de Guay. Elle était pratiquement en prison dans la maison des Pitre. Il lui interdisait de voyager ou de retourner chez ses parents, lui faisait constamment des menaces, notamment une fois de tuer ses parents avec un revolver — une menace pour laquelle il a été arrêté — et l’a giflée à au moins une occasion.

Mais, en dépit des accès de violence de Guay, leur relation s’est poursuivie. Au printemps 1949, ils ont quitté Québec pour s’installer à Sept-Îles. C’est dans cette période, apprendrait-on plus tard au procès, que Guay a conclu que sa femme devait mourir.

Après quelques mois passés dans la petite ville de la Côte-Nord, ils ont décidé au milieu de l’été de rentrer à Québec, lui avec sa femme, elle chez ses parents. Mais, lui a-t-il écrit dans une lettre, il serait bientôt débarrassé de Rita Morel.

Il était évident pour Guay que, s’il voulait poursuivre sa relation avec Marie-Ange, il n'avait d’autre option que de tuer sa femme. Le divorce était impossible à cause de l’Église. Restaient à déterminer comment s’y prendre et, plus important encore, comment éviter d'être épingler?

Il a d’abord demandé à une connaissance de l’empoisonner, qui a refusé (sans toutefois en parler à la police). Plus tard, il a arrêté son choix sur une bombe. Si une bombe placée à bord d’un avion explosait au bon moment, s’est-il dit, les débris seraient impossibles à retrouver. Pas de débris, pas de preuve; pas de preuve, pas d’accusation contre un nouveau veuf épris d’une adolescente. La vie des passagers et des membres d’équipage n’a pas beaucoup compté.

Pour la fabrication de l’engin explosif, Guay s’est tourné vers son virtuose, Généreux Ruest. Devant la cour, l’homme de 50 ans dira que Guay lui a demandé de fabriquer la bombe en août 1949, quelques semaines avant l’attentat, afin de faire sauter un énorme rocher sur un terrain qu’il possédait à Sept-Îles. Ruest a accepté, et a aussi accepté de fabriquer un minuteur, prétendument our que Guay puisse s’éloigner avant l’explosion et éviter d’être blessé ou tué.

Ensuite, Guay a demandé à la sœur de Ruest, Marguerite Pitre, d’acheter dix livres de bâtons de dynamite. Ce qu’elle a fait, sous un faux nom. Elle aurait ensuite eu la tâche d’apporter la bombe à l’aéroport le matin fatidique. Elle a accepté en grande partie parce qu’elle lui devait 600 $ (l’équivalent d’environ 6000 $ aujourd’hui), et n’a pas posé de question. Une fois le colis livré, a-t-elle dit dans son témoignage, la dette devait être effacée. C’était l’entente.

Entre-temps, il a souscrit à une police d’assurance au nom de sa femme et s’est nommé bénéficiaire : en cas de décès, il toucherait 10 000 $.

Enfin, il aurait convaincu Rita de prendre le vol pour Baie-Comeau afin d’aller chercher des articles pour son travail : des bijoux et des montres laissés à Sept-Îles. Un témoin a déclaré en cour que Morel avait semblé réticente à prendre l’avion sans son mari. Le couple s’est disputé, et elle a cédé, puis elle a pris seule le chemin de l’aéroport de L’Ancienne-Lorette.

Au même moment, Pitre livrait le colis à l’aéroport. Elle n’était pas de celles qu’on n’oublie rapidement. Elle avait toujours été atypique : elle était corpulente, n’avait pas la langue dans sa poche et, selon Dansereau, était dotée d’une intelligence médiocre. Elle avait aussi l’habitude de ne porter que du noir, en sorte que ses voisins du quartier Saint-Roch l’avaient surnommée « le corbeau ».

Elle est arrivée au comptoir de la Canadian Pacific Airline à bout de souffle et a demandé que le colis soit placé à bord du vol 108. Plus tard au procès, elle dira qu’elle croyait alors que Guay envoyait une statue à un certain M. Plouffe, qui vivait à Baie-Comeau. L’enquête a révélé que l’adresse sur le colis était fausse. Il n’y avait pas de M. Plouffe.

L’avion a décollé quelques minutes après l’heure prévue, avec à son bord quatre membres d’équipage et 19 passagers, parmi lesquels trois enfants : deux bébés et un garçon de cinq ans. Alors que l’avion survolait Sault-au-Cochon, des témoins ont dit avoir entendu une explosion et vu de la fumée blanche s’échapper de l’avion. Il a piqué du nez et s’est écrasé contre le cap Tourmente, au nord-est de Québec.

Interrogé par un journaliste de The Gazette, Oscar Tremblay, un employé du Canadien National qui s’est rendu sur les lieux de l’écrasement, a raconté avoir vu la plus horrible scène de sa vie. Tous les passagers étaient morts sur le coup. Il y avait des bras et des jambes et même des têtes arrachés. Il y avait des corps de jeunes enfants déchiquetés. Des cors compressés dans la partie avant de l’appareil.

L’avion n’a pas explosé ni brûlé. Les criminologues n’ont pas mis de temps à déterminer qu’une bombe avait causé l’écrasement. Il n’a pas fallu longtemps non plus pour que l’on apprenne dans les journaux que les enquêteurs recherchaient la femme qui avait apporté un colis à l’aéroport.

Guay n’était pas du genre à laisser les choses se dérouler calmement. D’après le témoignage de Pitre, le matin du 19 septembre, soit dix jours après l’écrasement, il a retonti chez elle et lui a dit la vérité : le colis qu’elle avait livré contenait une bombe. Elle a fait valoir qu’elle n’en avait pas la moindre idée et clamé son innocence. Ce qu’elle avait de mieux à faire selon lui, pour elle comme pour les autres, c’était de se suicider et de laisser une note dans laquelle elle avouait avoir tenté de le tuer pour qu’elle et son mari soient délestés de leur dette.

Pitre a avalé une poignée de somnifères et serait morte si les enquêteurs ne l’avaient pas découverte chez elle, sur le point de mourir. C’est au cours de sa convalescence qu’elle a accepté de révéler à la police tout ce qu’elle savait. Guay a été arrêté le vendredi 23 septembre.

Dans les mois suivant l’arrestation de Guay, tout le monde parlait de « la femme Pitre ». Des foules se formaient devant l’immeuble où elle habitait. Un policier a dit à un journaliste que les gens s’y rassemblaient comme à une partie de baseball. Ils se bousculaient, tentaient de mieux voir l’appartement et d’apercevoir Pitre. Cette dernière a même commencé à demander de l’argent aux photographes qui voulaient la prendre en photo.

Albert Guay, peu après son arrestation. Source : La Presse canadienne

Le procès de Guay a débuté en février 1950. Parmi les 150 personnes appelées à témoigner, Pitre était l’une des plus importantes. Elle s’en est tenue à sa version de l’histoire : elle croyait rendre service à Albert Guay en échange de quoi il épongeait une dette, et elle niait avoir été mise au courant que le contenu du colis qu’elle a livré à l’aéroport n’était pas une statue. Selon un journaliste de La Presse canadienne, le procureur de la Couronne interrogeait Mme Pitre d’une voix forte, et Mme Pitre lui répondait d’une voix aussi forte.

Avec le témoignage de Pitre, en plus de celui de Robitaille, des éléments de preuves et l’argent de l’assurance vie constituant un motif, les jurés n’ont mis que 17 minutes à rendre leur verdict de culpabilité. D’après un journaliste, le juge Albert Sevigny, larmes aux yeux, a qualifié ce crime de diabolique avant de condamner Guay à mort, par pendaison, le 23 juin.

Généreux Ruest, qui a fabriqué la bombe, a été arrêté le 6 juin 1950. La police et le procureur de la Couronne n’ont pas cru sa version, selon laquelle il avait fabriqué la bombe pour dynamiter du roc.

Le temps qu’il témoigne au procès de Ruest en novembre 1950, la pendaison de Guay a été reportée, mais sa coopération ne lui a pas permis de sauver sa peau. On l’a pendu à la prison de Bordeaux le 12 janvier 1951. Il avait 32 ans. Il a dit aux gardiens : « Au moins, je meurs célèbre. »

Son ancien employé a aussi été condamné à mort, en grande partie en raison du témoignage de Guay. Il aurait été informé que la cible de l’attentat était Rita Morel et que la bombe serait placée dans un avion à destination de Sept-Îles. Bien qu’il n’ait jamais admis avoir participé au complot, il a été reconnu coupable de plusieurs chefs d’accusation. Le 25 juillet 1952, il a été transporté jusqu’à l’échafaud en fauteuil roulant, en raison de sa tuberculose osseuse, et pendu. Il avait 54 ans.

Guay n’a cependant pas témoigné au procès de Pitre. Elle a été arrêtée une première fois le 14 juin 1950, lors de l’audience préliminaire de son frère, pour avoir intimidé un témoin. Elle pleurait et hurlait alors que deux policiers costauds de la police provinciale l’emmenaient du corridor adjacent à la salle de tribunal aux cellules, selon The Gazette.

Les preuves contre Marguerite Pitre n’ont jamais été concluantes, et Dansereau n’était pas convaincu de sa culpabilité. Il l’a décrite comme une simple d’esprit, une fouineuse qui prenait plaisir à être au service des autres. Il doutait aussi que Guay ait confié ses vraies intentions à une grande gueule comme elle. Mais, le 9 janvier 1953, elle a quand même été pendue à la prison de Bordeaux. C’est la dernière femme à avoir été exécutée au Canada.

La dernière photo connue de Marguerite Pitre avant son exécution. Gracieusement fournie par Kristian Gravenor

Près de 70 ans plus tard, alors que l’explosion du vol 182 d’Air India et le 11-Septembre ont marqué à jamais les esprits, on se souvient à peine de la tragédie du vol 108 de la Canadian Pacific Airlines. Elle a toutefois inspiré un film : Le crime d’Ovide Plouffe de Denys Arcand, mettant en vedette son frère, Gabriel Arcand, dans le rôle d’Albert Guay. Ovide Plouffe est cependant un cocu tourmenté qui tombe sous le charme d’une belle serveuse d’origine française après avoir découvert l’infidélité de sa femme. L’idée de la bombe est celle du personnage inspiré de Généreux Ruest. Dans le film, la femme de Plouffe repousse les avances de ce dernier. Aucun personnage n’est inspiré de Marguerite Pitre.

En 1976, le gouvernement de Pierre Elliot Trudeau a officiellement aboli la peine capitale. Au total, on estime que le Canada a exécuté 710 personnes, parmi lesquels 13 femmes, dont Marguerite Pitre.

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