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Art de vivre

Des travailleurs du sexe nous racontent comment leurs proches ont réagi en apprenant leur métier

« Ma mère m'a dit qu'elle aurait préféré avorter. »

par Mélodie Nelson
27 décembre 2017, 8:11pm

Ben Thomson pour Broadly

À vingt ans, j’étais escorte et je n’avais pas de copines. Je ne voulais pas mentir à personne ni révéler que je payais mes jupes paysannes grâce à ma langue sur les couilles d’inconnus, alors j’ai fait le vide autour de moi. Je ne mangeais plus de gâteau au chocolat avec ma meilleure amie. Je n’allais plus dans les appartements d’amis qui me proposaient de la margarita en hiver et un matelas pour ronfler une nuit. Si j’avais mal au ventre de ne pouvoir rien raconter à personne, je m’achetais des revues à potins et je lisais sur le divorce de Brad Pitt et Jennifer Aniston ou j’écoutais des vieux films avec mes chats, Syphilis et Porcelaine.

Quand je l’ai enfin dit à ma famille, mes parents m’ont dit qu’ils m’aimeraient toujours. J’ai su par après que ma mère avait blâmé ma cousine, car celle-ci m’avait présenté à une escorte, qui m’avait conseillée sur mes tenues et sur la coke à ne pas prendre sur le siège arrière d’une voiture, en attendant de se rendre chez des clients. Ma meilleure amie, elle, m’a enfermée dans les toilettes d’un bar, quelques années plus tard, et m’a demandé la vérité. « Tu as l’air vraiment heureuse » qu’elle a dit, dans mon souvenir. C’était parce que j’étais bronzée et aussi parce que je n’avais plus mal au ventre. Je ne cachais enfin plus rien.

Il est très contraignant de témoigner d’un travail qui n’est pas reconnu comme un travail dans la société. J’ai voulu savoir ce que d’autres travailleurs et travailleuses du sexe avaient eu comme expérience lorsqu’ils avaient expliqué à leurs proches ce qu’ils faisaient vraiment pour payer leur compte d’Hydro ou leur doctorat en sociologie.

Leslie

Ma fille me suivait toujours chez Stella, enfant comme ado, mais elle n’avait pas pigé du tout ce que travailleuse du sexe signifiait vraiment. La face qu'elle a faite quand elle a compris que je travaillais comme escorte! Récemment, je l’ai aussi annoncé à ma nouvelle fréquentation, un homme cis hétéro. Je lui ai annoncé ça entre deux baises intenses! Je ne savais plus c'était quand le bon moment. Comme je partageais avec lui un moment intime, j’ai voulu qu’il sache qui j’étais vraiment.

Mona

Ma mère m'a dit qu'elle aurait préféré avorter et que si mon père savait, il se suiciderait. Ça va mieux maintenant, je suis plus forte pour affronter ça, mais sur le moment j'ai bien déprimé.

Joëlle

Ma tante préférée m'a toujours dit de trouver un homme riche. Finalement, elle était un peu troublée quand je lui ai dit que j'avais trouvé plusieurs hommes riches, qui payaient. Elle me dit souvent out of nowhere, et sans se rendre compte que c'est un peu blessant, qu'elle ne comprend pas comment je fais pour sucer autant de personnes différentes.

Lara

Voici ce que j'ai dit à ma mère au téléphone, quelques jours après mon premier client : « Au fait, maman, j'ai commencé à être escorte. » Elle m’a demandé ce que ça voulait dire. J’ai répondu : « Ben, pute, quoi! » Comme chaque fois que j’annonce un truc hors norme à ma mère, qui commence à être habituée, il y a trois phases de réaction :

1. « Mon Dieu, mais, ma fille, tu es sûre que tu sais ce que tu fais? Je suis tellement inquiète, j'ai peur pour toi, je suis choquée. »
2. « Tu sais, quoi que tu fasses, je t'aime et tu es ma fille. »
3. « Alors, il bandait mou ton client ? »

Léonie

Moi, je l’ai balancé à ma maman dans la voiture à un feu rouge. Elle n’a rien dit du tout, choquée. Puis elle m’a proposé son aide, genre il faut s’occuper de ma sécurité et me protéger. Après, elle a semblé tout accepter et c’est de nouveau fluide et harmonieux entre elle et moi.

Laurence

Je disais à mes parents que je travaillais dans un centre d'appel, mais ils ne me croyaient pas. Ils ont finalement deviné. Ils ont arrêté de me parler pendant des mois, disant que j'étais exploitée, que j'avais quelqu'un qui me pimpait. Pour eux, c'était impossible que je sois totalement indépendante. J’ai jamais compris pourquoi.

Puis, quand j'ai voulu revenir habiter en région, la condition, c'était que j'arrête de travailler pour ne pas entacher leur réputation. Sauf que, depuis un mois, même si je suis en région, j'ai recommencé à travailler, puisque j'avais des difficultés financières et que bon, de toute façon, ça va bientôt faire un an que mes parents ne m'ont pas adressé la parole.

Une de mes soeurs me dit que c'est dégueulasse, que je suis malade dans ma tête, que je suis exploitée, qu'un jour je vais en faire un breakdown, que ça l'écoeure tellement qu'elle ne veut même pas me toucher.

Honnêtement, la violence de la clientèle est souvent bien moins pire que la violence de nos proches sur nos choix.

Gaëlle

J'ai des proches qui ne veulent pas que je côtoie leurs enfants. Ils préfèrent couper tout contact.

Anouar

Mon frère et mes amis, rien n’a changé. Une amie américaine a moins accepté. Elle essaie régulièrement de me convaincre que ce n’est pas un vrai travail et que c’est mauvais pour moi.

Farah

Mes parents l’ont appris par ma sœur. Je n’avais déjà plus de contacts avec eux. Ils ont très mal réagi, il paraît. Ma petite sœur est paniquée aussi. Elle trouve ça horrible et espère que je changerai vite de boulot. Mes frères n’ont pourtant aucun problème avec ce que je leur ai révélé.
J’en ai parlé à des amis aussi. Je n’ai eu que des « Ça m’étonne pas » et même un « Enfin! Je me demandais quand tu t’y mettrais. » Ils me connaissent bien.

Corinne

Je l'ai annoncé à ma mère par SMS. Elle a refusé qu'on en parle. Elle ne me répondait plus. Je me suis pointée chez elle quelques jours après. Elle m'a sorti des trucs comme : « C’est dégueulasse! », « En tout cas, je vais pas te plaindre! », « Mais pourquoi tu fais ça alors que t'as un mec??? » et « Quand tu te feras casser la gueule, faudra que je vienne te récupérer à la petite cuillère??? »

Je l'ai trouvée tellement décevante parce que c'était un sujet que j'abordais régulièrement avec elle et elle semblait plutôt d’accord avec ce que j'en disais.

Je reste convaincue que je n'ai aucune raison d'avoir honte. Je n’ai pas à m’excuser non plus. Sûrement que je la déçois. Ça a d’ailleurs toujours été son truc de me balancer : « Tu t'es complètement gâchée! » mais tant pis. J’ai réussi à lui parler sans crier ou pleurer. Je suis repartie chez moi, la laissant en colère de son côté.

Là, on se revoit normalement. Je tente même des petites blagues pourries de temps en temps, comme l’autre fois où j'étais devant une boutique de centre commercial, appuyée sur mon parapluie rouge et qu'elle me dit : « T’attends quoi? », je lui ai répondu : « Ben, j'attends le client, maman!» Ça ne l’a pas fait rire.

Jolianne

Mon mec a pleuré et mes rares copines l'ont pris comme une lettre à la poste.

Turin

Mon père est comptable. Il m’a demandé si j’avais besoin d’aide pour les impôts.

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