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Le Canada finance une campagne religieuse contre la prostitution

Pour La Sortie, toutes les femmes dans l'industrie du sexe sont des victimes, car « même lorsqu'il y a consentement, il est obtenu par la tromperie, l'enlèvement ou en profitant d'une situation de vulnérabilité ».

par Mélodie Nelson
06 octobre 2017, 8:49pm

Des femmes victimes d'exploitation sexuelle sont attendues pour un sauvetage express par un pasteur, un chercheur en itinérance et un directeur général dont l'expertise porte surtout sur les problèmes de consommation. Trois hommes qui ont reçu 180 000 $ du gouvernement fédéral. Pour des femmes vulnérables.

Le Devoir a révélé le 5 octobre que La Sortie, le projet du fondateur et pasteur Gerry Plunkett pour la réinsertion sociale des femmes désirant sortir de l'industrie du sexe, irait de l'avant à Pierrefonds, avec en parallèle un projet de recherche sur la prostitution dirigé par Éric Latimer, surtout connu pour son implication importante dans des dossiers sur l'itinérance.

En novembre 2016, La Sortie avait échoué dans ses démarches pour s'installer à L'Île-Bizard. Des rumeurs circulaient que le centre d'accueil pour femmes victimes d'exploitation sexuelle serait situé dans une église ou dans une maison résidentielle. Les citoyens avaient lancé une pétition pour rejeter le projet, craignant de voir apparaître des proxénètes dans le quartier et la valeur de leurs propriétés diminuer.

Finalement, le projet d'aide et de soutien aux victimes d'exploitation sexuelle âgées de 18 à 35 ans sera établi à Pierrefonds. La fondation du pasteur, créée après le visionnement d'un reportage sur la prostitution, a reçu un financement considérable d'Ottawa. La Sortie, dont l'équipe d'employés, d'administrateurs et de bénévoles est fortement composée de membres de l'église évangéliste Catch the Fire, possède la même adresse civique que l'église dirigée par Gerry Plunkett, un pasteur qui aime propager l'amour de Dieu partout. Il le fait dans des vidéos sur YouTube, où il tente de faire un peu d'humour, et le fera aussi au café Esprit, dont l'ouverture est prévue bientôt. Au menu : lectures spirituelles, guérisons physiques, interprétation des rêves, nettoyages spirituels et traitements de paix. Le café invite tous les amis de Jésus à « chasser les démons ».

L'amour du Seigneur protège mieux que les condoms et se cache sous un costume de Captain-Save-a-Hoe

Même si Ronald Lepage, le directeur général de La Sortie, et Éric Latimer, le chercheur dont le mandat est d'identifier les besoins en logement des victimes d'exploitation sexuelle pour faciliter leur réinsertion sociale, maintiennent que leur travail se fera sans ingérence de la part de l'église évangéliste, il est difficile d'y croire.

L'église, installée depuis plus de 20 ans à Montréal, lie l'amour de Dieu à toute guérison. « Notre désir est de vous aider à recevoir tout ce que Dieu a en réserve pour vous et de vous équiper afin que vous puissiez partager par la suite ce que vous avez reçu », est-il énoncé sur leur site web. Le couple Plunkett assure aussi que leur cœur pleure de l'envie de voir toute personne se soigner grâce à l'amour de Dieu, et que leur église adore être agressive lorsqu'il est question de faire rayonner les enseignements du Seigneur. De plus, l'église Catch the Fire est affiliée au réseau d'églises Partners in Harvest, qui célèbre les âmes sauvées par l'amour du Christ et qui souhaite étendre le royaume de Dieu grâce à l'Esprit saint, en plus d'être partenaire des Écoles du fleuve internationales, dont le but est de partager le message transformateur de l'amour du Père pour ses enfants.

Le projet mené par Éric Latimer, lui, a été directement élaboré par Gaétan Nolet, l'ancien directeur général du refuge pour hommes Mission Bon Accueil et membre de l'église Catch the Fire.

Toutes les femmes dans l'industrie sont des victimes, même celles qui consentent

Alors que Ronald Lepage affirme en entrevue à VICE que La Sortie ne souhaite pas tomber dans la politique ou les idéologies, et qu'il sait que tout n'est pas « ni rouge ni noir », leur site ne laisse pas place à des zones grises, mais fait uniquement référence à un courant de pensée contre le travail du sexe. Pour La Sortie, toutes les femmes dans l'industrie du sexe sont des victimes, car « même lorsqu'il y a consentement, il est obtenu par la tromperie, l'enlèvement ou en profitant d'une situation de vulnérabilité ». Les femmes y sont décrites comme « condamnées et valorisées uniquement pour le sexe », « traumatisées » et comme ayant un style de vie qui « entraîne des problèmes de dépendance, de santé mentale, d'itinérance, d'endettement et de toutes sortes de dysfonctionnement ». Le style de vie en question n'est pas décrit : il fait peut-être référence au fait que les travailleuses du sexe utilisent leur vagin pour payer leur loyer et les cahiers à colorier de leurs enfants.

Les parties du corps impliquées dans la prostitution sont des parties sexualisées, ce qui la différencie des autres emplois salariés. La pensée anti-travailleuses du sexe s'inscrit dans une logique de sacralisation de la sexualité, ce qui permet de mieux comprendre pourquoi les organisations féministes comme la Concertation des luttes contre l'exploitation sexuelle (CLES) au Québec ou le Mouvement du Nid en France s'allient souvent aux instances religieuses lorsqu'il est question de se faire aller colliers de perles et chapelets en route vers le sauvetage de personnes à qui on nie toute autonomie. En effet, les travailleuses du sexe sont représentées comme des brebis égarées écervelées ou des femmes brainwashées au patriarcat et droguées au dissolvant à vernis à ongles.

« L'industrie du sauvetage est aussi pire que les proxénètes. »

Les travailleuses du sexe réagissent mal à cette omniprésence du religieux et du féminisme extrémiste prohibitionniste. Laetitia, une escorte ayant travaillé au Québec, mais aussi dans plusieurs pays européens, soutient que l'industrie du sauvetage est une plaie pire que les proxénètes : « Ils se créent des jobs et s'en mettent plein les poches en exploitant les travailleuses du sexe. Pas besoin d'évaluation de leur performance de travail, pourvu qu'ils arrivent à faire brailler leurs sources de financement. » Océane ironise : « C'est bien, comme initiative, La Sortie, notre corps n'appartiendra plus aux clients, mais à Dieu. » Valérie considère très absurde le fait de devoir se tourner vers trois hommes en cas de difficulté.. « Comment faire confiance aux hommes en tant qu'escorte? Et à des membres d'une église? J'aurais peur de me sentir sous l'emprise de leurs désirs ou d'être vue juste comme un péché, comme une fille impure à guérir grâce à des prières. »

Pour sa part, Sandra Wesley, la directrice générale de Stella, un organisme œuvrant depuis 22 ans au soutien des travailleuses du sexe, s'interroge sur la pertinence de l'ensemble du projet. « Ils ont déjà l'argent, sans avoir eu à prouver la faisabilité du projet. L'équipe de La Sortie et le chercheur affilié à l'hôpital Douglas n'ont aucun lien avec la communauté des travailleuses du sexe », dit-elle avant d'ajouter que l'hébergement n'est pas un besoin prioritaire pour les travailleuses du sexe.

Aucune expertise en travail du sexe : « Rien pour nous sans nous! »

« L'hébergement est un enjeu important. Mais ce n'est pas un enjeu urgent, car les refuges existent déjà », explique Sandra Wesley. Le problème est que ces refuges sont souvent hostiles aux travailleuses du sexe, et que les travailleuses du sexe sont expulsées de leur logement lorsque leur propriétaire apprend qu'elles ne sont pas secrétaires juridiques. La décriminalisation du travail du sexe est une des priorités de l'organisme Stella. Ainsi, la stigmatisation dont sont victimes les travailleuses diminuerait, faisant en sorte qu'elles auraient plus facilement accès aux services dont elles ont besoin et qui sont déjà disponibles, mais fermées à leur réalité.

Sandra Wesley conclut que si le gouvernement veut financer des projets pour les travailleuses du sexe, ce devrait être les personnes concernées qui en seraient les leaders. « Rien pour nous sans nous! », s'exclame-t-elle. Présentement, le projet La Sortie ne bénéficie d'aucune expertise sur le travail du sexe ou sur l'exploitation sexuelle. Une professeure en service social à l'Université d'Ottawa, Dahlia Namian, s'est récemment jointe à l'équipe. Bien que son rôle n'ait pas encore été précisé, la professeure n'a aucune connaissance du milieu ; son intérêt pour le projet repose sur des raisons personnelles, puisqu'elle connaît une personne dans l'industrie du sexe.

En occupant l'église Catch the Fire, La Sortie souhaite ouvrir un premier centre d'hébergement à Montréal en 2018. Les services se veulent variés, et Ronald Lepage se dit prêt à essayer plusieurs approches, et même à servir de modèle pour d'autres refuges qui souhaiteraient réserver dans leur résidence des lits uniquement pour les victimes d'exploitation sexuelle. La bonne volonté et le désir de charité chrétienne sont là, mais la réalité des travailleuse du sexe est mise de côté au profit d'un espoir de transformer la ville de Montréal en paradis sans femmes qui se mettent à genoux pour autre chose que prier.


L'article a été modifié pour expliciter la source de la révélation sur la subvention accordée à La Sortie.

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