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société

Ce que font les travailleuses du sexe pour se protéger d’agresseurs potentiels

Elles s’organisent surtout entre elles, plutôt que de compter sur les policiers et sur des souliers à plateformes GPS pour leur survie.

par Mélodie Nelson
26 mars 2018, 8:53pm

Illustration | Samantha Garritano

« Je travaille rarement avec une fille que je ne connais pas, mais celle qui devait faire un client avec moi a annulé à la dernière minute. Quand je me suis présentée à la maison de mon client, l’autre fille était déjà là. Et deux hommes aussi. C’était pas prévu, mais j’avais payé un chauffeur pour la nuit, alors je suis restée. Nous avons discuté tarifs. La même blague plate habituelle est revenue, comme quoi on aurait tellement de plaisir qu’on devrait, nous les putes, payer pour ça. J’ai remarqué que l’autre fille avait un verre et j’en ai demandé un aussi. Je me suis dit que, si quelque chose clochait, je pourrais briser le verre de vin et l’utiliser comme arme. » C’est ce que Samira*, une amie, m’a raconté il y a environ une semaine.

Prier Sainte Rita ou prendre des cours d’autodéfense

Les travailleuses du sexe apprennent des unes et des autres des trucs pour prévenir des méfaits : il y a celles qui jurent devoir leur sentiment de sécurité au fixatif sous leur lit; celles qui s’inventent un rendez-vous important après une heure de baise pour être certaines de montrer qu’elles sont attendues quelque part et qu’on remarquera leur disparition si un inconnu décide de les attacher au pommeau de la douche; celles qui suivent des cours d’autodéfense, d’écoute active et de méditation. Celles qui prient Dieu ou Sainte Rita. Je suis peut-être la seule à prier Dieu. Sainte Rita, la sainte des femmes mal mariées, des causes désespérées et des choses impossibles, est plus populaire.

Lorsque c’est possible, les travailleuses du sexe négocient le tarif et les actes sexuels avant même de rencontrer un client. Elles demandent parfois des références et un nom complet, ce qui est compliqué avec les lois actuelles criminalisant l’achat de services sexuels, et donnent les informations recueillies à une autre collectionneuse de grosses boîtes de condoms.

Des forums privés sont aussi créés, où les travailleuses discutent de self-care et de tests de dépistage. Elles apprennent aussi à prétexter un malaise pour se rendre à la salle de bains, afin d’appeler d’urgence une collègue, en utilisant une phrase clé pour l’alerter. « Si je dis à une amie qu’elle peut entrer chez moi parce que j’ai laissé une clé dans la boîte aux lettres, elle sait qu’elle doit appeler l’agence pour laquelle je travaille ou la police », me confie Jade*, une escorte de Québec. Le mercredi 21 mars, dans un groupe Facebook secret de travailleuses du sexe, l’une d’elles se demandait si c’était une bonne idée d’avoir un chien pour s’assurer d’aucune violence quand elle recevait un client chez elle. Les autres travailleuses du sexe ont comparé leurs expériences et leurs idées sur le sujet. Un dressage coûteux en temps et en argent, la possibilité que le chien se ramène au lit pour jouer avec les couilles d’un client comme si c’était un jouet d’animalerie, et le fait que des clients pourraient en avoir peur ou être allergiques : tout a été discuté, afin d’aider l’escorte à prendre une décision éclairée.

Avant internet, il y avait les toilettes de bar

« Quand j’ai commencé à travailler comme masseuse, au début des années 2000, je n’avais pas internet. Maintenant, je peux avertir facilement plein de filles qu’un Gérard fait juste fantasmer et envoyer plein de courriels avec des questions, sans jamais prendre de rendez-vous. Et qu’un autre client retire son condom pendant une séance. Avant, dans les années 50, 60, à l’époque du quartier du Red Light à Montréal, la zone où les commerces illicites étaient tous regroupés, où il ne reste que le Café Cléopâtre et une taverne Midway repimpée, j’ai déjà entendu dire que les filles écrivaient ce genre d’information et les numéros de plaques d’immatriculation des mauvais clients dans les toilettes de bars », me rappelle Andréa*, une travailleuse du sexe indépendante. Les travailleuses du sexe échangent ainsi des dossiers sur leurs mauvais clients, affichent leurs photos et numéro de téléphone dans des groupes Facebook, communiquent à des organismes, comme Stella à Montréal ou Maggie’s et Sex Professionnals of Canada (SPOC) à Toronto, des informations sur les agressions qu’elles ont vécues. Depuis 1995, Stella publie les informations recueillies dans un bulletin mensuel, tout en encourageant également la diffusion de matériel sur le sécurisexe, les soins de santé, les lois et les conditions de travail.

Des travailleuses du sexe armées à la recherche d’un meurtrier

Les travailleuses du sexe ont l’habitude de s’organiser entre elles pour se protéger quand la réponse policière à des agressions et meurtres les rend encore plus vulnérables. Entre décembre 2005 et décembre 2007, un tueur de travailleuses du sexe et d’utilisatrices de drogue était recherché à Daytona Beach, en Floride. Tel que mentionné dans l’essai de Luis Fernandez et Laura Huez, Rethinking Policing and Justice: Exploring Alternatives to Law Enforcement, publié en 2012, les policiers ont décidé de cibler les travailleuses du sexe en commandant l’arrestation d’une dizaine d’entre elles en une fin de semaine. Au lieu de se sentir protégées, elles étaient traquées. Tonya Richardson, une travailleuse du sexe, a décidé de créer un mouvement de résistance et de solidarité. Elle a formé un groupe de prostituées armées de couteaux et, ensemble, elles assuraient leur protection et tentaient de trouver le tueur. « Nous allons le trouver en premier. Quand nous allons le trouver, il sera désolé. C’est aussi simple que ça », avait dit l’instigatrice du mouvement à un journaliste de la chaîne Local 6. Il n’a finalement jamais été identifié ou appréhendé.

Des souliers à plateformes qui cachent alarme et condoms

En 2006, À Vancouver, Patricia Barnes, une directrice générale d’une association pour le développement commercial de Heast Hastings, a collaboré avec Susan Davis, une travailleuse du sexe, pour tenter de garantir aux prostituées de rue des endroits sécuritaires. Les deux femmes voulaient apposer des autocollants aux vitrines de boutiques où l’on était prêt à accueillir des travailleuses du sexe si elles se sentaient en danger ou si elles voulaient simplement faire un appel ou prendre un café. La ville avait été fortement marquée par les meurtres du tueur en série Robert Pickton. Ainsi, il n’y aurait pas que les policiers comme ressource, et l’ensemble des citoyens serait appelé à contribuer au mieux-être des travailleuses du sexe, qui, en retour, seraient aussi à même de juger leur impact sur la communauté. Certains médias et la population ont rejeté le projet, craignant que ça n’encourage l’exploitation sexuelle.

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D’autres projets n’ont pas abouti, comme celui d’un bouton d’urgence qui enverrait la position de la travailleuse du sexe par GPS et qui a été testé dans des groupes de discussion à Vancouver. Ou encore, des souliers à plateformes, inventés par Norene Leddy, une des coordonnatrices d’un groupe de militantes pour les droits des travailleuses du sexe qui s’étaient surnommées Aphrodite Project. En 2007, inspirée par les sandales des prostituées de la Grèce antique, Melissa Gira Grant, la coordinatrice du projet, maintenant une auteure influente sur le travail du sexe, voulait équiper les souliers d’un système GPS, d’une alarme audible, d’un bouton panique pour communiquer directement avec un service d’urgence, un proche ou un organisme, mais aussi d’un compartiment pour y ranger de l’argent et des condoms. Les plateformes n’ont pas suffisamment eu de financement pour dépasser l’étape de prototype, mais le groupe Aphrodite Project a dirigé quelques ateliers pour apprendre aux travailleuses du sexe à installer elles-mêmes une alarme dans leurs souliers.

Toujours à Vancouver, le projet de Living in Community a encouragé les forces policières à être plus à l’écoute des travailleuses du sexe. Depuis 1993, la police de Vancouver n’enquête plus sur l’industrie du sexe, s’inspirant de l’idée que la criminalisation du travail est la source principale de violences. La police ne se penche plus que sur les cas d’exploitation sexuelle, et s’est assurée d’être disponible sans jugement lorsqu’une femme voulait rapporter une agression. Aucun meurtre de travailleuse du sexe à Vancouver depuis. De telles initiatives permettent aux femmes dans l’industrie de sentir qu’elles ne sont pas seules à porter le poids de leur sécurité.

* Les noms des personnes citées ont été changés pour préserver leur anonymat.

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