Les jeunes sont plus malheureux qu’ils ne l’ont jamais été

Vous n’êtes pas seul.

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nov. 15 2018, 7:21pm

Photo: Yuris Alhumaydy via Unsplash

Hubert Lenoir a causé tout un malaise à Tout le monde en parle quand il a parlé de son mal-être, et surtout de ses envies de se crisser en feu. Il venait pourtant de dire qu’il n’est pas heureux et d’admettre que ses détracteurs sur le web l’affectent plus profondément ces temps-ci. Il venait en outre d’avouer que le roman Darlène, écrit par sa petite amie Noémie Leclerc, est « assez autobiographique, à des points où c’en est presque malaisant des fois ». Or, le roman parle d’un jeune homme suicidaire qui a planifié de se lancer au bas de la chute Montmorency.

Malgré son succès fulgurant, l’artiste de 24 ans ne va pas bien, pas tout à fait. Et, tristement, il n’est pas seul. C’est une bonne partie de sa génération qui est prise avec un mal de vivre.

Côté dépression, anxiété et mal-être, les jeunes vont mal, plus mal que jamais auparavant. Les articles sur le sujet déferlent, ces derniers temps, au point où ça en donne le vertige. Et des experts s’inquiètent de la situation.

Les multiples échos du mal de vivre

Le Toronto Star a publié cette semaine le portrait d’une jeunesse taraudée par l’anxiété de performance. Les milléniaux sont, plus que toute autre génération, bombardés de messages sur l’importance de la réussite. Et ce n’est pas sans conséquence : en quête d’une perfection inatteignable, les jeunes sont en proie à l’anxiété, la dépression et même aux pensées suicidaires dans de plus grandes proportions qu’il y a dix ans. D’ailleurs, dans les universités, la demande pour les services de soutien en santé mentale a récemment explosé.

Un reportage publié l’an dernier indique que les milléniaux sont ceux qui souffrent le plus de dépression au travail. On avance que les moins de 30 ans sont deux fois plus susceptibles de prendre un congé de maladie pour des raisons de santé mentale.

En 2017, Statistique Canada révèle que les 15 à 24 ans sont les plus atteints par la dépression, les troubles de l’humeur et l’anxiété. Un jeune sur sept rapporte avoir eu des pensées suicidaires, tandis que 150 000 d’entre eux ont tenté de mettre fin à leurs jours. Une autre enquête du Toronto Star soutient que les taux de suicide chez les jeunes n’ont pas diminué dans les dernières années, et qu’en Colombie-Britannique, en Saskatchewan et en Nouvelle-Écosse, ils ont même augmenté.

Cette année, Radio-Canada rapporte un bond significatif dans les cas de dépression et les prescriptions d’antidépresseurs chez les jeunes de 6 à 20 ans, les 16 à 20 étant les plus médicamentés. L’article souligne également un manque d’accessibilité aux ressources d’aide psychosociale.

Bref, de ce qu’on en voit dans les médias, les jeunes vont mal. Très mal.

La génération déprimée

Notre génération est-elle vraiment plus déprimée et dépressive, ou est-ce qu’à force d’en parler dans les médias, on a l’impression que la situation est pire qu’elle ne l’est réellement?

Les deux experts interrogés par VICE s’entendent sur la question : ce n’est pas qu’une impression. La jeune génération d’aujourd’hui est réellement plus malheureuse.

« Depuis la Première ou la Deuxième Guerre mondiale, chaque nouvelle génération semble avoir plus de dépression que la génération précédente. Il y a toujours une évolution dans l’aggravation, affirme la psychiatre Valérie Tourjman, une sommité en matière de dépression. Je pense que les jeunes gens sont plus malheureux. Et pas seulement les jeunes adolescents; les jeunes dans la vingtaine et plus aussi ont un problème important. »

Pour décrire la situation, la psychiatre et chercheure au centre de recherche de l'Institut universitaire en santé mentale de Montréal cite autant d’études qu’elle soulève des questionnements issus de ses observations personnelles. D’après ce qu’elle relève, même dans les expressions employées, la nouvelle génération est très vocale dans son mal-être. « Dire “Kill me now”, par exemple. On va utiliser cette expression quand on est un peu angoissé. Ce n’est pas une expression qui était utilisée il y a 20, 30 ans. Ils parlent beaucoup plus facilement de suicide », note-t-elle.

Mais comment expliquer la détresse qui tourmente les jeunes? La réponse n’est pas simple. En réalité, on ignore la cause de cette souffrance générationnelle. Mais on peut émettre des hypothèses.

D’abord, celle des réseaux sociaux. Ils sont pris dans l’engrenage de l’instantanéité, ce qui en soi est angoissant, et sont constamment exposés au jugement des autres. La science l’a démontré : cela fragilise les gens.

Des chercheurs de l’Université de Pennsylvanie ont publié cette semaine des résultats clairs : ceux qui réduisent à 10 minutes leur utilisation de Facebook, Instagram et Snapchat se sentent moins seuls et ont moins de symptômes dépressifs. Même Facebook a admis l’an dernier que passer son temps à scroller passivement des publications rendait moins heureux.

Le docteur en neurosciences Joël Monzée lance aussi cette piste. Celui qui est également directeur de l’Institut du développement de l’enfant et de la famille ajoute que les influenceurs « vont mettre une pression indirectement sur nos jeunes ». Les médias sociaux exacerbent l’idéal de perfection qui accable la jeune génération; on assiste à la surenchère du bonheur, à la glorification continuelle de ceux qui ont du succès et à la critique impitoyable de ceux qui ne performent pas. « On est une société de plus en plus narcissique. Je n’existe que parce que je suis bon », illustre M. Monzée.

La psychiatre Tourjman ajoute que les attentes par rapport aux jeunes sont plus intenses que jamais. « Ils n’ont pas seulement à performer d’une façon exceptionnelle à l’école, avec une angoisse de ce qui va se passer par la suite, mais ils ont une angoisse de performer de façon exceptionnelle dans toutes leurs activités, sportives et autres, observe-t-elle. Les jeunes gens n’ont pas le temps de se recueillir, d’être sereins, de jouer ou de s’ennuyer comme ils le faisaient auparavant. »

Ce n’est pas que les parents font nécessairement exprès de tourmenter leur marmaille. Elle avance que les parents peuvent avoir intériorisé cette angoisse de « qu’arrivera-t-il à mon enfant s’il n’est pas parfait », et que cette angoisse peut être transférée à l’enfant, qui devient tributaire d’attentes démesurées.

Et puis, il y a toute une autre série de facteurs. Le fait de trop couver les enfants et le fait qu’ils accèdent à leur autonomie plus tard que les générations précédentes peut les rendre moins résilients face aux obstacles ou aux échec.

Il y a aussi l’hygiène de vie : la mauvaise alimentation, qui contribue au mal-être, et le manque de sommeil. Les Américains ont une dette se sommeil de deux heures par jour en moyenne, sur les huit heures recommandées, rappelle la psychiatre Tourjman. Or, l’insomnie est un prédicteur de dépression.

Et il y a toutes sortes d’autres sources de stress. Être confronté à un monde aux mille opportunités peut être angoissant, et c’est facile de s’y perdre, note M. Monzée. Il évoque en outre les plus hauts taux de séparation parentale jamais observés, et le fait que ce manque de stabilité est anxiogène pour les jeunes. La Dr Tourjman parle pour sa part du cadre social qui s’est effrité depuis la révolution tranquille et du rejet de la religion; elle avance que l’absence d’un cadre de principes partagés par tous peut être plus stressant et mener à une plus grande vulnérabilité. Elle affirme également qu’il faudrait plus d’études pour voir quels impacts la télévision et les jeux vidéos ont sur la psyché des jeunes gens.

Que faire?

En assemblant toutes ces informations bout à bout, on finit par brosser un portrait générationnel assez glauque, qui laisse entrevoir peu de lumière pour la suite des choses.

Pour briser le cycle, la psychiatre Valérie Tourjman parle d’abord de commencer par se prendre en main et d’adopter une bonne hygiène de vie, ce qui inclut dormir suffisamment, manger sainement et avoir un rythme de vie sain.« On n’a pas besoin d’aller dans un ashram pour se calmer, on devrait être capable de se calmer chaque jour, dans notre vie actuelle », martèle-t-elle.

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Et si cela ne fonctionne pas, il est essentiel d’avoir un meilleur accès aux services de psychiatrie, ce qui signifie un investissement nécessaire dans les ressources d’aide.

Le docteur en neurosciences Joël Monzée croit que la médicamentation n’est pas la seule solution. Il concède qu’elle peut être nécessaire et salvatrice dans plusieurs cas, mais que la pilule n’est pas tout. Il suggère de prendre un temps d’arrêt et de se questionner en tant que société sur la meilleure manière de développer les réseaux d’entraide, que ce soit à travers les CLSC, les cliniques privés ou même les communautés locales.

En ce moment, un jeune en détresse qui a besoin d’aide psychiatrique peut passer un à deux ans sur une liste d’attente, parce qu’il y a pénurie de pédopsychiatres.

Et ça, c’est déprimant sur un temps.

Ligne québécoise de prévention du suicide
www.aqps.info
1 866 APPELLE (277-3553)

Tel-Jeunes
www.teljeunes.com
1 800 263-2266

Justine de l'Église est sur Twitter.

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