Avant Instagram, TLC prédisait déjà les dangers d'internet

Il y a 20 ans, TLC nous prévenait avec l'album FanMail : notre relation avec la technologie s'annonçait très (très) dangereuse.

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12 mars 2019, 6:50pm

TLC's FanMail

i-D FranceCet article a été traduit par i-D France.

Nous sommes en 1999 lorsque TLC sort FanMail. L’album arrive au moment où la perspective du nouveau millénaire fait l’objet de prophéties aussi paniquées que paradoxales : les années 2000 doivent nous apporter, au choix, une apocalypse technologique, ou une utopie où il sera possible de commander des desserts servis par des robots sur une interface holographique.

La pop s’empare de cette vague futuriste : les titres se dotent d'alertes de notifications, Britney sort Email To My Heart et Digital Get Down des NSYNC prédit l'arrivée du sexe sur Skype avant même qu’il n’existe. Mais personne n’a su capter le zeitgeist de 2000 aussi bien que FanMail, de TLC. Cinq ans après leur album numéro 1 Crazysexycool, leur nouveau disque s'impose comme le premier à exprimer une poétique internet, des sentiments contradictoires mais liés : l'anxiété et l’excitation corollaires d’une connexion internet désormais illimitée.

Le groupe a justement besoin de regarder en direction du futur. Les années qui ont précédé FanMail ont été difficiles : Left Eye a brûlé la maison de son ex-petit ami Andre Rison avant de faire une cure de désintox ; et à cause du contrat complètement merdique signé avec leur maison de disque, le groupe a dû se déclarer en faillite alors qu’il était à l’apogée de son succès. Pour TLC, le futur commence donc avant même que la musique ne commence. La pochette de l’album FanMail dépeint Chili, T-Boz et Left Eye comme trois cyborgs digitalisés venus d’une autre dimension. Derrière leurs visages bleu glacial, un code binaire de type Matrix. Sortez le disque de sa boîte et placez le dans votre Walkman Sony, l’album prendra vie avec des sons et des thèmes du cyber-espace.

Narrées par Vic-E, une intelligence artificielle anticipant le succès de Lil Miquela et d'autres mannequins stars d'Instagram créés sur ordinateur, FanMail débute avec un questionnement prémonitoire sur le risque d'isolement engendré par la communication instantanée. Au début du morceau, Vic-E gémit dans la brume synthétique : « C’est un voyage dans la vie, dans l’amour, et dans le futur de la musique / TLC voudrait vous remercier pour votre soutien / tout comme vous / il leur arrive de se sentir seules. »

Puis, avec sa voix rocailleuse distinctive, T-Boz s'épanche sur l’incertitude qui accompagne l'attente d'un email : « J’ai reçu un email aujourd’hui / Je pensais que tu avais fini par m’oublier. » Alors que le morceau progresse, T-Boz confesse : « Tous les jours je crois que je vais te voir / j’ai hâte de te voir. » Plus on passe de temps dans le monde digital, plus on essaie de s’immerger dans le réel. On finit par avoir l’impression que T-Boz n’a jamais rencontré cet homme, et que son visage restera un avatar qui ne se matérialisera jamais dans le monde réel.

La façon dont TLC dépeint l’attente et l’amour dans le monde digital n’est qu’une toute petite fenêtre vers ce qui nous attend. Dans Her, réalisé en 2013 par Spike Jonze, Theodore a le cœur brisé lorsqu’il découvre que sa petite amie – une intelligence artificielle nommée Samantha avec laquelle il parle via son smartphone – a également été programmée pour aimer des centaines d’autres humains. À travers la douleur qu’il ressent, les limites de la communication digitale apparaissent. Une vision comparable à celle de The Social Network de David Fincher, qui se termine sur l'image de Mark Zuckerberg seul dans son appartement, envoyant des demandes d’ajout d'ami à son ex avant de stalker anxieusement son profil, à la recherche de signes indiquant qu’elle pourrait avoir encore besoin de lui.

Plus récemment, l'univers de Drake s'est imposé comme le réceptacle d’une sérieuse cyber-anxiété - le genre de mélancolie digitale qui advient lorsqu'on envoie des messages WhatsApp à des strip-teaseuses à 4h du matin ou lorsqu’on s’aperçoit que les filles qu’on a emmenées sur des yachts n'étaient là que pour créer le buzz sur Instagram. Rien de très surprenant à ce que le rappeur ait repris la chanson « FanMail » en 2016, remplaçant Vic-E par sa propre voix auto-tunée.

Depuis, il a continué à aborder la façon dont les réseaux sociaux peuvent rendre antisociaux. « Emotionless », tirée de son album de 2018 Scorpion, porte sur l'inévitable tristesse provoquée par les réseaux sociaux lorsqu'on réalise qu'ils ont pris le dessus sur nos vies réelles. Champagne Papi est nostalgique de son crush du lycée, de son Motorola RAZR. Il déplore connaître une fille « dont le seul but était d’aller à Rome, et quand elle a fini par y aller, elle n’a fait que publier des photos pour ceux qui étaient restés à la maison ».

« The Vic-E Interlude » sur FanMail est le premier morceau à aborder ces nouveaux malheurs digitaux. Dans ce réquisitoire de 18 secondes portant sur l’obsession moderne pour les apparences, Vic-E nous dit que « les gens utilisent les choses matérielles pour augmenter leurs chances de séduire / des Rolex en diamant, des sacs Prada et des vêtements Versace / j’imagine que ça leur permet de se sentir spéciaux. » Un interlude qui saisit la disparité entre le lifestyle Instagram et la réalité : on peut penser au Fyre Festival qui s’est servi d’influenceurs pour vendre une expérience qui n’existait pas ou encore à ce studio photo moscovite qui loue des intérieurs de jets privés afin que les aspirants influenceurs puissent faire semblant d'en avoir profité.

En pied-de-nez à ce mode de vie, TLC défend l’amour-propre. Le premier single de l’album, "Unpretty" cible les hommes qui donnent des complexes physiques aux femmes. En creux, il y a l'idée qu'apprendre à s'aimer vaut mieux que faire de la chirurgie esthétique pour se sentir beau. « A l’extérieur, j’ai l’air cool / à l’intérieur, j’ai le blues », lance Chili avant qu’elles ne chantent toutes ensemble : « Tu peux acheter tes cheveux s’ils ne poussent pas / tu peux te faire refaire le nez s’il te le demande » avant de conclure que rien de tout cela ne te fera te sentir plus belle jusqu’à ce que tu ne trouves ce qui te fait te sentir « si laide ». La chanson est toujours aussi pertinente aujourd’hui, à une époque où le nombre de chirurgies a explosé en raison du nombre de filtres digitaux qui affinent le nez et augmentent les lèvres.

20 ans après, le monde hyper-connecté prédit par TLC est désormais une réalité. Chili envoie des emojis cœur à ses fans sur Twitter et retweete leurs compliments. T-Boz a appelé un fan qui l’avait ajoutée sur Facebook. Il a mis leur conversation sur YouTube. « Tu es folle, je n’arrive pas à croire que je suis en train de te parler », s’exclame-t-il dans son téléphone à clapet. « Je n’arrive pas à y croire non plus », répond-elle. Malheureusement, Left Eye est morte quelques années après la sortie de FanMail. Les autres filles avaient prévu de la faire revivre sous forme d’hologramme, mais l’idée ne s’est jamais concrétisée.

Dans « Communicate », le dernier interlude de l’album, TLC partage un message final, une transmission de 1999 qui semble toujours autant d'actualité. Left Eye n’est plus des nôtres, mais on peut toujours entendre sa voix :

“La communication est la clé de la vie

La communication est la clé de l'amour

La communication est la clé pour nous

Il y a des milliers de façons

De communiquer dans le monde aujourd'hui

Et c'est une honte

Que nous ne soyons pas connectés

Alors si toi aussi tu as besoin

Que nous soyons ensemble

Communiqueras-tu avec moi?

Message envoyé.”