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La corruption et la répression qui ont forcé des Honduriens à fuir aux États-Unis

Ils quittent le pays à cause de la violence non seulement des gangs de rue, mais aussi du gouvernement.

par Peter Tinti; traduit par Normand Belhumeur
30 octobre 2018, 9:12pm

Toutes les photos ont été prises par l'auteur, sauf indication contraire.

L'article original a été publié sur VICE États-Unis.

Chauffeur de taxi de 19 ans, Diego* ne s’intéresse pas à la politique. Mais sa ville natale d’El Progreso — une ville du centre du Honduras où tout le monde semble avoir un proche parti au nord, vers les États-Unis — a longtemps été un foyer de résistance populaire. En 1954, des travailleurs de la United Fruit Company y ont fait la grève pendant 69 jours, causant ainsi une brève impasse politique et économique.

En novembre 2017, des allégations de fraude dans la récente élection présidentielle ont poussé les citoyens à manifester dans les rues pendant plusieurs jours. Lors d’une de ces journées, Diego a conduit un passager près de l’endroit où se tenait une manifestation. Ayant conduit toute la matinée, il a décidé de prendre une pause et d’observer ce qui se passait alentour. Peu après être sorti de voiture, il a vu venir vers lui un groupe de soldats à travers un nuage de gaz lacrymogène. Avant même qu’il prenne conscience de ce qui se préparait, les soldats ont commencé à tirer vers la foule, avec de vraies balles. Alors qu’il s’enfuyait en courant, il a été touché à la jambe.

Le frère aîné de Diego, Raúl, qui lui participait aux manifestations, l’a conduit à l’hôpital, où le personnel était submergé de patients requérant des soins d’urgence. Alors qu’ils attendaient à l’extérieur, une patrouille de police s’est approchée et a accusé les blessés d’appartenir à un gang. « Ils ont essayé de nous traîner jusqu’à leur voiture et ils ont menacé de saisir les téléphones de ceux qui tenteraient de les filmer », m'a raconté Raúl. Ce n’est qu’après l’intervention de médecins que les policiers les ont laissés tranquilles. « Je ne pense pas qu’ils nous auraient mis en prison. Je pense qu’on aurait disparu. C’est comme ça qu’ils font taire les gens. »

« Ils », ce sont les forces de l'ordre du président du Honduras, Juan Orlando Hernández, un politicien stéréotypé et impeccablement coiffé. Ses positions en faveur de l’activité économique et de la guerre aux trafiquants en ont fait le favori dans des milieux politiques américains. Le gouvernement a reçu plus de 70 millions de dollars en aide financière des États-Unis depuis son élection en 2014, d’après les données recueillies par le Center for International Policy. Quand l’actuel chef de cabinet de la Maison-Blanche, John Kelly, était à la tête du Southern Command de l’armée américaine, sous l’administration Obama, il a louangé Juan Orlando Hernández pour sa lutte contre la corruption et le trafic de stupéfiants, ainsi que pour son respect des droits de la personne.

Pourtant, des groupes de défense des droits de la personne et des militants anticorruption ont amassé des preuves du contraire. L’organisme Human Rights Watch, par exemple, décrit le Honduras sous la gouverne de Juan Orlando Hernández comme un lieu où « l’impunité pour des crimes et des violations des droits de la personne est la norme ». Après deux ans d’enquête, le groupe de surveillance Global Witness a conclu que le Honduras était l’endroit où les militants écologistes risquaient le plus leur vie : « Vous risquez davantage d’être tué pour avoir dénoncé des compagnies qui saisissent des terres et détruisent l’environnement au Honduras que n’importe où ailleurs. » Même la Fondation Carnegie pour la paix internationale, connue pour généralement tenir des propos mesurés, est allée jusqu’à dire que le Honduras était un pays où la « corruption est systémique » et « la répression est méthodiquement ciblée dans le but d’avoir l’effet psychologique maximal ».

Plusieurs membres du parti de Juan Orlando Hernández, notamment le fils de son prédécesseur, dont les positions politiques étaient semblables, ont été impliqués dans le trafic de stupéfiants. L’an dernier, un chef des Cachiros, un cartel spécialisé dans le transport de cocaïne à travers le Honduras, a affirmé devant un tribunal de New York que le frère de Juan Orlando Hernández était directement impliqué dans ses activités.

Ce climat politique a déclenché des manifestations contre le gouvernement et poussé 350 000 Honduriens dans les dix dernières années, dont 52 000 mineurs non accompagnés dans les cinq dernières années, à entreprendre le périlleux voyage vers les États-Unis, en passant par le Guatemala et le Mexique. Et ce sont des estimations prudentes, fournies par Stephanie Leutert, directrice de la Mexico Security Initiative à l’Université du Texas, qui surveille les tendances des migrants dans cette région du monde.

Parmi ceux qui ont fui, il y a ces Honduriens qui forment une caravane de quelques milliers de migrants actuellement en route au Mexique en direction de la frontière américaine, endurant au cours de ce périple de rudes conditions. Mais « c’est pire au Honduras », a dit une mère qui fait partie de la caravane avec ses quatre enfants.

En partie, ces Honduriens risquent leur vie pour se rendre aux États-Unis à cause de l’astronomique taux d’homicides et la brutalité des gangs de rue, comme Mara Salvatrucha, aussi appelé MS-13, et un groupe semblable nommé Barrio 18. D’ailleurs, les jeunes hommes qui arrivent aux États-Unis et sont déportés au Honduras risquent d’être recrutés de force par eux. Mais ce n’est qu’une des raisons qui poussent les Honduriens à quitter leur pays.

Des entrevues au Honduras avec près de 40 personnes, des défenseurs des droits de la personne, des militants écologistes, des avocats, des membres de l’opposition politique, des citoyens qui se cachent et des proches de personnes disparues ou assassinées dépeignent une réalité beaucoup plus complexe et terrifiante. Dans les neuf dernières années, le Honduras s’est transformé en un système politique difficile à catégoriser : une sorte de narco-État kleptocrate, œuvrant à la privatisation et à la déréglementation, gouverné par des politiciens main dans la main avec de grands industriels et le crime organisé, et fondé sur la corruption, la violence et l’impunité leur permettant de s’enrichir et de terroriser leurs opposants.

Et ce système a été rendu possible et à l’occasion favorisé par les politiques étrangères des États-Unis.

Protesters against Juan Orlando Hernandez march down a street
Photo: Manifestation contre Juan Orlando Hernández à Tegucigalpa

En amont de l’élection présidentielle de novembre 2017, peu pensaient que Salvador Nasralla, commentateur sportif et personnalité de la télévision, et le candidat d’une coalition de partis d’opposition, était en mesure de faire obstacle au président sortant, Juan Orlando Hernández. Néanmoins, le jour de l’élection, les premiers résultats indiquaient qu’une surprise était probable.

Quand Salvador Nasralla a même été en voie de l’emporter, avec une avance de 5 % après le dépouillement de 70 % des suffrages, la commission électorale, dont la plupart des membres avaient été nommés par Juan Orlando Hernández, a cependant décidé d’interrompre la diffusion des résultats.

Pendant les 36 heures suivantes, aucune information n’a filtré, et les manifestations ont commencé. Pour y mettre fin, les forces de l'ordre ont non seulement arrêté des manifestants, mais aussi utilisé contre eux des grenades de gaz lacrymogène et de vraies munitions, puis imposé un couvre-feu. José Luis Ortiz, un citoyen d’El Progreso qui ne s’était jusque-là jamais intéressé à la politique, parce que les politiciens « sont tous aussi corrompus les uns que les autres », faisait partie des dizaines de milliers de Honduriens qui faisaient connaître leur mécontentement dans les rues. « Nous savions qu’ils voulaient manipuler les résultats de l’élection et ils l’ont fait, m’a-t-il dit. C’est pour cette raison que j’ai décidé de manifester, par conviction. » En fin de soirée, il était entre la vie et la mort aux urgences, après qu’un policier lui a tiré une cartouche de gaz lacrymogène au visage, alors qu’il se trouvait à moins de trois mètres de lui.

Quand le dépouillement des suffrages et la diffusion des résultats ont repris, c’était soudainement — de façon invraisemblable selon des experts au pays et à l’étranger — Juan Orlando Hernández qui avait maintenant une mince mais insurmontable avance.

La commission des élections a déclaré Juan Orlando Hernández vainqueur. L’opposition a affirmé qu’il s’agissait d’une fraude électorale. Des observateurs de l’Union européenne (UE) et de l’Organisation des États américains (OEA) ont relevé plusieurs irrégularités. L’OEA a même recommandé une reprise des élections, expliquant qu’il y avait eu « des intrusions humaines délibérées dans le système informatique » et des signes d’une évidente manipulation des suffrages.

Dans les semaines qui ont suivi, le Comité de la famille de détenus disparus au Honduras (COFADEH), un organisme de défense des droits de la personne, a documenté une hausse marquée des violences politiques : 30 personnes assassinées, 232 blessées et 1085 détenues, en plus des personnes qui ont dû fuir ou qui sont disparues.

Honduran police officers in riot gear.
Les forces de l'ordre à Tegucigalpa

Lorsque j’ai rencontré Diego et Raúl chez eux en février, Diego, qui avait eu des tendons déchirés et des os fracturés par les forces de l'ordre, était toujours dans le plâtre. Il était abattu et traumatisé, s’exprimait peu et surtout par des murmures. Sa grand-mère m’a dit qu’ils n’avaient pas déposé de plainte officielle contre le gouvernement. « On a trop peur, il y aurait des répercussions. »

Selon Raúl, la seule issue consiste à économiser quelques milliers de dollars pour embaucher un « coyote » — un passeur — qui conduira Diego aux États-Unis. « Il ne peut pas rester ici. La police a tous les renseignements sur lui, a-t-il expliqué. On attend donc qu’il récupère, et après on le fera sortir du pays le plus vite possible. » Avec de la chance, Diego pourra se rendre au Tennessee, où sa mère vit sans papiers depuis huit ans.

Faire une demande d’asile depuis le Honduras, selon eux, n’est pas envisageable. « Les processus officiels prennent trop de temps et il est trop dangereux d’attendre. C’est ainsi », m’a assuré Raúl, expliquant qu’amasser des preuves que l’on est en danger va probablement attirer l’attention des autorités. Alors que Raúl me parlait de l’état des choses, un avocat local qui avait souhaité entendre son histoire a acquiescé à plusieurs reprises, signe que l’évaluation de Raúl est juste.

« On ne peut pas partir autrement qu’illégalement », conclut Raúl.

Malgré les nombreuses allégations de fraude et la recommandation de reprendre les élections, le département d’État américain a jugé que Juan Orlando Hernández était le président élu, tout en reconnaissant les irrégularités relevées par l’UE et l’OEA. Pour les défenseurs des droits de la personne, la décision des États-Unis était prévisible, bien que démoralisante.

« Si ça s’était passé au Venezuela, il y aurait eu une intervention. Mais comme ça s’est passé au Honduras, un pays soumis à leurs intérêts, [les États-Unis] ont dit : « Il y a eu des irrégularités, mais ce sont des choses qui arrivent », m’a dit Bertha Isabel Zúñiga Cáceres.

Sa mère, la militante écologiste de renommée mondiale Berta Cáceres, a été assassinée il y a deux ans, chez elle. Une équipe d’avocats de l’étranger a conclu que des agents de l’État et de grands industriels ont été impliqués dans la planification, l’exécution et la dissimulation de cet assassinat, mais deux ans et demi plus tard, aucun accusé n’a encore comparu devant les tribunaux.

« Ils [les États-Unis] veulent maintenir une stabilité qui n’existe pas dans ce pays », m’a-t-elle dit, dans un petit bureau à La Esperanza, où elle a repris le flambeau du militantisme écologiste de sa mère.

Pour Salvador Nasralla, qui s’est couché le soir de l’élection en pensant qu’il serait le prochain président du Honduras, les raisons pour lesquelles les États-Unis soutiennent Juan Orlando Hernández sont évidentes.

« Ils savent bien que Juan Orlando Hernández est une mauvaise personne », a-t-il déclaré alors qu’il était en route vers le stade où son adversaire était assermenté pour son second mandat. « Il fait ce que lui dictent les États-Unis parce que les États-Unis le contrôlent. Les États-Unis utilisent la même vieille logique : c’est une mauvaise personne, mais il sert nos intérêts. »

Juan Orlando Hernández shakes hands with John Kelly.
En 2015, Juan Orlando Hernández serre la main du général John Kelly, aujourd’hui chef de cabinet de la Maison-Blanche. Photo : Orlando Sierra, AFP, Getty

En commanditant des coups d’État au bénéfice de compagnies américaines dans la première moitié du 20e siècle ou en finançant des guerres par allié interposé ou des escadrons de la mort paramilitaires au cours de la guerre froide, les États-Unis ont collaboré avec bon nombre de forces antidémocratiques en Amérique centrale. Et si la raison de l’implication américaine dans la région est encore largement débattue dans les milieux politiques, peu de gens pourraient nier que la situation actuelle au Honduras est inextricablement liée à la politique étrangère américaine.

Si Bertha Oliva a aidé à fonder le COFADEH dans les années 80, c’est que 182 personnes avaient été forcées de « disparaître » par l’armée hondurienne entre 1980 et 1982. Parmi les disparus, il y a eu son mari, Tomás Nativí, qui avait pris la parole contre le gouvernement militaire soutenu par les États-Unis.

Il avait également dénoncé la présence au Honduras d'unités militaires des États-Unis, qui se servaient du pays dans les années 80 comme base à partir de laquelle ils pouvaient coordonner leur lutte contre les insurrections de gauche dans la région. Même aujourd’hui, le Honduras reste un pays où les États-Unis disposent d’une grande force militaire, comme l’a lui-même affirmé en 2009 le représentant du département d’État Tom Shannon, qui, d’après un câble diplomatique, recommandait d’y coordonner d’urgence une réaction au coup d’État qui venait de se produire.

Depuis qu’elle a demandé justice après la disparition de son mari, Bertha Oliva s’est battue pour les droits de la personne et, pour cette raison, elle a été harcelée et a reçu des menaces de mort. Elle a consacré sa vie à documenter les répercussions des interventions américaines.

Même le MS-13, que Donald Trump utilise sans cesse comme prétexte pour justifier son refus de laisser les demandeurs d’asile entrer aux États-Unis, est d’origine américaine. Les journalistes qui ont étudié le groupe de près, comme Óscar Martinez et Iaon Grillo, ont suivi ses racines jusqu'à Los Angeles dans les années 70 : des adolescents immigrants originaires du Salvador, tentant de se forger leur propre identité parmi d’autres populations immigrées, ont commencé à se regrouper pour consommer du cannabis et écouter du rock. Le groupe s’est transformé en gang criminel dans les années 80, avec l'arrivée de nombreux immigrants salvadoriens qui fuyaient une guerre civile brutale opposant le gouvernement militaire salvadorien soutenu par les États-Unis et une coalition de guérillas de gauche.

Même si un MS-13 parallèle existait au Salvador, ce n’est qu’en 1996, à l’entrée en vigueur de la loi américaine sur la réforme de l’immigration illégale et la responsabilité des immigrants, en vertu de laquelle les États-Unis dizaines ont déporté des milliers d’immigrants avec ou sans papiers qui avaient un casier judiciair, que MS-13 et Barrio 18 sont devenus des phénomènes internationaux, s’étendant à plusieurs pays d’Amérique centrale, dont le Honduras.

Bertha  Isabel  Zuñiga in her office.
Bertha Isabel Zuñiga dans son bureau

En 2006, les Honduriens ont élu Manuel « Mel » Zelaya à la présidence. En dépit de sa campagne comme candidat du Parti libéral, de centre-droit, il a, une fois au pouvoir, mis en œuvre un programme politique ambitieux et résolument progressiste. Il a haussé le salaire minimum, augmenté les subventions accordées aux agriculteurs, garanti la gratuité de l’enseignement aux enfants et facilité l’accès aux soins de santé. Bien que son administration ait été accusée de corruption et de mauvaise gestion des fonds publics, le programme de Manuel Zelaya en matière de réduction de la pauvreté constituait une lueur d’espoir pour de nombreux Honduriens qui avaient été les perdants des politiques d’ajustement structurel et de privatisation qui avaient caractérisé les deux décennies précédentes.

Le virage à gauche de Manuel Zelaya a suscité la colère des chefs de grandes entreprises honduriennes, et sa décision de ratifier l’alliance pétrolière Petrocaribe, dirigée par le Venezuela, en plus de sa remise en question de la présence militaire américaine, effrayaient la droite latino-américaine et ses alliés nord-américains. Son mandat a été abrégé : l’armée hondurienne s’est présentée au palais présidentiel un matin, l’a arrêté et l’a emmené par avion au Costa Rica, avec escale pour faire le plein à la base aérienne de Soto Cano, où stationnaient 600 soldats américains. L’armée a tenté de justifier l’enlèvement et l’exil forcé du président en affirmant que Manuel Zelaya envisageait de modifier la constitution hondurienne de façon à se présenter pour un second mandat.

Manuel Zelaya voulait en effet tenir un sondage facultatif pour déterminer si la limite d’un seul mandat devait être mise aux voix, mais ses défenseurs soutiennent qu’un tel sondage ne constitue pas un coup de force pour accroître son pouvoir.

L’administration Obama ainsi que d’autres gouvernements de la région ont condamné ce coup d’État et demandé à l’armée de réintégrer Manuel Zelaya à la tête de l’État. Mais l’armée hondurienne et les chefs d’entreprises qui ont soutenu le coup d’État se sont opposés et, avec le temps, des membres du gouvernement américain ont vu l’intérêt de maintenir Manuel Zelaya loin du pouvoir.

Des câbles diplomatiques fuités ont depuis confirmé que les responsables militaires honduriens, bien que sanctionnés par les États-Unis, ont pu tirer parti de leurs relations au Pentagone et dans l’armée américaine. En parallèle, les politiciens et chefs d’entreprises ont fait pression sur les législateurs républicains. Par ce travail en coulisses, ils sont finalement parvenus à convaincre le département d’État que l’armée et le gouvernement de facto devaient être autorisés à organiser des élections pendant que Manuel Zelaya était en exil.

Dans ses mémoires, Hard Choices, la secrétaire d’État de l’époque, Hillary Clinton, écrit à ce propos : « Nous avons élaboré une stratégie visant à rétablir l’ordre au Honduras et à garantir que des élections libres et justes aient lieu rapidement et légitimement, ce qui rendait stérile la question de Manuel Zelaya et donnait à la population hondurienne la chance de décider de son avenir. » Ce passage, une confirmation tacite que la politique américaine a écarté Manuel Zelaya et aidé à ouvrir la voie à la reconquête du pouvoir par les militaires et les grands industriels honduriens, ainsi que les passages concernant le coup d’État ont été retirés d'une édition ultérieure du livre, publiée alors que Hillary Clinton préparait sa course à la présidence.

Le nouveau gouvernement du Honduras a annulé des acquis sociaux obtenus au cours du mandat de Manuel Zelaya et a mis en œuvre son propre programme fondé sur la privatisation et les compressions budgétaires. Il a également accaparé des institutions, notamment en remplaçant quatre membres de la Cour suprême par des partisans de la droite et du Parti national.

En 2015, les journaux ont rapporté que des membres du gouvernement associés au Parti national avaient détourné des centaines de millions de dollars destinés à l’Institut hondurien de la sécurité sociale, entraînant la ruine du système de santé publique. Des chercheurs ont par la suite estimé que 3000 décès en sont la conséquence directe. Alors que les enquêtes sur ce scandale se poursuivaient, Juan Orlando Hernández a reconnu publiquement que des entreprises impliquées dans le pillage des coffres de l’État avaient directement contribué à sa campagne présidentielle, mais il a nié avoir été au courant de l’origine des fonds à ce moment.

Malgré de vastes manifestations et les nombreuses demandes de démission, Juan Orlando Hernández a réussi à sortir relativement indemne de ce scandale, et l’aide financière américaine a continué à affluer. En revanche, le vice-président et plusieurs hauts fonctionnaires ont été contraints de démissionner pour divers scandales.

Puis, le Parti national ayant rendu exsangues les institutions de l’État, Juan Orlando Hernández a pu faire ce que l’armée avait accusé Manuel Zelaya de tenter six ans auparavant : être candidat pour un second mandat. En avril 2015, la Cour suprême a annulé la limite d’un mandat inscrite dans la constitution.

Manuel Zelaya surrounded by his supporters at a protest.

La réélection de Juan Orlando Hernández garantissait presque le maintien du système de pillage et d’enrichissement personnel se poursuit, les chefs de grandes entreprises et le crime organisé collaborant avec le gouvernement pour menacer, voire tuer, ceux qui s’y opposent.

Lors de l’assassinat de Berta Cáceres, en 2016, il a été condamné dans le monde entier, et des enquêteurs indépendants ont affirmé qu’il avait été planifié et exécuté par des individus associés à l’armée hondurienne et à la compagnie DESA, contre les projets hydroélectriques de laquelle elle avait passé des années à lutter. Deux ans et demi après son assassinat, les hommes accusés dans cette affaire n’ont toujours pas comparu.

Mais ce ne sont pas seulement les leaders de mouvements comme Berta Cáceres qui sont ciblés. Depuis le coup d’État de 2009, les organisations de défense des droits de la personne ont documenté plus de 130 assassinats de militants écologistes.

Quelques jours après l’assassinat de Berta Cáceres, Nelson Garcia, membre de l’organisme qu’elle avait fondé, le Conseil civique des organisations populaires et autochtones du Honduras (COPINH), a également été tué en sortant de chez lui. Sa mère a raconté qu’à son arrivée sur les lieux du crime, un des policiers lui a demandé si elle savait que son fils était impliqué dans le COPINH. Elle a acquiescé d’un signe de la tête. « Alors vous devez savoir qui l’a tué et pourquoi », a dit le policier, avant de retourner dans sa voiture climatisée pour écouter de la musique.

Pour ceux qui voulaient sa mort, toutefois, son assassinat ne suffisait pas. Son épouse et ses enfants ont ensuite été constamment menacés par des membres de gangs avant de se voir accorder l’asile aux États-Unis, un dénouement relativement rare. En dépit de la violence systémique et de l’oppression exercée par le gouvernement, le Honduras se classe au quatrième rang au chapitre des demandes d’asile aux États-Unis refusées, avec un taux de refus de 78 %.

Et les autres membres de sa famille qui sont restés au Honduras sont toujours harcelés par des personnes déterminées à envoyer un message aux futurs militants. Plusieurs reçoivent des menaces par téléphone. Quelqu’un a tenté de tirer sur son oncle alors qu’il travaillait au champ.

En février, j’ai rencontré des paysans, ceux que l’on appelle au Honduras les campesinos. Dans la région de Bajo Aguán, des communautés entières vivent dans la misère après avoir été brutalement déplacées en raison de projets de développement agro-industriel soutenus par la Banque mondiale. Des membres de ces communautés m’ont parlé d’amis ou de membres de leur famille assassinés ou disparus. Parfois, ce sont les forces de l'ordre du Honduras qui tirent sur eux ou leur jettent des grenades de gaz lacrymogène dans leurs campements dans leurs plantations de palmiers à huile. D’autres fois, ce sont des groupes paramilitaires et des gangs de rue qui sont embauchés pour le faire à leur place.

« S’ils veulent me tuer à cause de ça, d’accord, qu’ils me tuent. J’ai vécu une vie de souffrance, sans joie. Je n’ai pas eu de joie », m’a dit Sofia Baquedano, une femme âgée qui fait partie de la résistance paysanne dans un village nommé Panama. Elle et d’autres villageois protestent contre la société Dinant, qui, disent-ils, par l’entremise d’une saisie illégale de terres, a mis la main sur une plantation de palmiers à huile. « Pas de médicament, pas de nourriture, pas de toit au-dessus de nos têtes. Tout ce qu’on reçoit de Juan Orlando [Hernández], c’est du gaz lacrymogène et des balles », dit-elle, en pointant le complexe militaire situé à seulement quelques centaines de mètres de là, dans la plantation de palmiers à huile de Dinant. Lorsque je m’en suis approché avec un collègue pour demander une entrevue avec quiconque était autorisé à parler, un soldat a dit en riant qu’on voulait peut-être un peu de plomb. Je n’ai obtenu aucune réponse aux demandes d’entrevue subséquentes.

Selon les gens de Panama, leur seul moyen de tenter de récupérer leurs terres, c’est de les occuper. Leur organisation porte le nom de Gregorio Chavez, un prédicateur local qui dénonçait la société Dinant avant d’être enlevé, torturé et assassiné. Les requêtes devant les tribunaux n’ont pas abouti ou ont été ignorées.

La bataille juridique des membres d’une autre communauté de Bajo Aguán, nommée Trinidad, a en revanche connu quelques progrès, mais, dès que des jugements ont été rendus en leur faveur, leur avocat, Antonio Trejo Cabrera, a été assassiné juste après son mariage à Tegucigalpa. « Ils peuvent éliminer nos avocats, mais ils ne peuvent pas éliminer la population », a dit Walter Calcemo, l’un des campesinos qui tentent de récupérer des terres données à l’agro-industrie. « On est un caillou dans leur chaussure. »

Cependant, en fait, tout le monde n’est pas prêt à se battre pour ses droits comme le fait Sofia Baquedano, qui semble prête à poursuivre indéfiniment la lutte contre le gouvernement et les compagnies. Alors que des membres de leurs communautés continuent de disparaître ou d’être retrouvés morts, de nombreux jeunes ont décidé de fuir vers le nord, aux États-Unis, le pays même qui rend possible le système qui les opprime. Pour eux, il s’agit de la seule voie viable vers un avenir différent.

« Nous étions beaucoup plus nombreux ici », a déploré Walter Calcemo, en m’indiquant les tentes et les bancs qui constituent ce qui reste de leur campement. « Beaucoup de jeunes sont partis. Il n’y a plus rien ici pour eux. »

Peter Tinti est un journaliste spécialisé dans les conflits, les droits de la personne et le crime organisé.

* Les noms des personnes citées ont été changés pour préserver leur anonymat.