TATOUAGE

Ce tatoueur écrit ce qu’il veut sur la peau de ses clients

Ils sont nombreux à confier leur corps et leur âme à Monty Richthofen, le tatoueur qui imprime ses désirs sur la peau de ses clients.

par Tim Geyer
09 juillet 2018, 3:33pm

Photo : Grey Hutton

Cet article a été initialement publié sur VICE Allemagne et traduit par VICE France.

A priori, vous ne laisseriez pas un ami vous tatouer n’importe quoi, encore moins un parfait inconnu. Pourtant, Monty Richthofen, aka Maison Hefner, a réussi à convaincre des centaines de personnes de lui faire une confiance aveugle.

Ce Munichois de 23 ans tatoue des punchlines surprise sur des adultes consentants. Ce projet, intitulé « My Words, Your Body », a commencé en 2017. Il est installé à Londres où il termine son cursus en design à la Central Saint Martins. Rencontre.

Ein Hinterkopf mit der Tätowierung
Photo : Ferdinand Feldmann.

VICE : Salut, Monty. Comment pourriez-vous décrire votre processus de création ?
Monty Richthofen : Je commence par parler avec la personne que je vais tatouer. La conversation dure généralement entre 30 minutes et une heure et demie. Je pose toujours les mêmes questions : Pourquoi veux-tu faire ça ? Qu'est-ce que la confiance signifie pour toi ? Pourquoi me fais-tu confiance ? Que feras-tu si tu n’aimes pas le tatouage ? Leurs réponses déterminent la direction que je vais prendre.

La durée de la conversation dépend beaucoup de l’ouverture d’esprit du client et du temps qu'il me faut pour obtenir des réponses satisfaisantes. Certains veulent parler de leur vie amoureuse, d'autres de leur carrière, certains préfèrent même aller sur des sujets plus métaphysiques, la vie et la mort.

Comment déterminez-vous ce que vous allez tatouer ?
C'est un mix, entre ma propre expérience et les informations que j'ai recueilli auprès de la personne que je vais tatouer. Je choisis un design qui, selon moi, reflète ce moment précis de leur vie. J'ai cinq cahiers remplis d'environ 5 000 phrases différentes. Parfois, je dois les feuilleter longtemps avant de trouver une idée. D'autres fois, je n'ai même pas besoin d’ouvrir le cahier, parce que j'ai déjà les bons mots en tête. Ensuite, chaque personne décide de l’endroit où elle souhaite être tatouée.

Monty Richthofen

Sont-ils toujours sobres ?
Bien sûr, jamais je ne tatouerais une personne bourrée. Ils doivent être conscients de ce qui se passe. C'est aussi pour ça que je ne les laisse pas utiliser leur portable, n'y aller sur les réseaux sociaux.

Pourquoi ne pas leur tatouer quelque chose qu’ils veulent vraiment ?
Parce que ça m’ennuie. Le processus de tatouage traditionnel est toujours le même. Les gens viennent avec une idée, ou choisissent un dessin au hasard dans un portfolio. Puis on les tatoue et on se quitte sans même avoir fait connaissance. J’en avais marre de voir des gens avec qui je ne suis pas sur la même longueur d'onde s'afficher avec mon art sur leur peau. Je veux que ceux qui viennent me voir repartent avec un tatouage qui figure une étape concrète de leur vie, et qui pourra les aider dans le futur.

Photo : Ferdinand Feldmann

En imprimant sur leur corps des messages à vie, vous jouissez tout de même d'un certain pouvoir sur les personnes que vous tatouez...
On a coutume d'user de notre pouvoir dans notre propre intérêt, je trouve cela mal. Moi, j'essaie d'apporter quelque chose de positif dans la vie de ceux que je tatoue. Et je n'abuserais jamais de mon pouvoir sur le corps de qui que ce soit.

Leur faites-vous signer un accord afin d’éviter d'éventuels problèmes ?
Non, et c'est probablement naïf de ma part. En même temps, s'ils me font confiance, je dois leur faire confiance aussi. Jusqu'à présent, personne ne s'est plaint.

D'après vous, pourquoi prennent-il un tel risque ?
Ils essaient certainement de sortir de leur zone de confort. C'est finalement très thérapeutique. Après, c'est vrai, certains veulent juste prendre leur pied. Mais je rappelle toujours aux gens qu'un tatouage est permanent. Ils doivent être sûrs d’eux.

Le studio londonien de Richthofen. Photo : Grey Hutton

Quel tatouage faites-vous aux gens que vous n'aimez pas ?
Si le courant ne passe pas avec quelqu’un, je vais rompre la conversation et lui dire qu’il n’est pas encore prêt. Ça a pris du temps, mais j'ai appris à dire non.

Combien de demandes recevez-vous ?
J'ai actuellement plus de 100 demandes provenant du monde entier dans ma boîte de réception. J'essaie de me familiariser avec chacune d'elles, mais c'est un processus assez lent. La conversation en elle-même dure un moment et peut prendre un virage inattendu. C'est pourquoi je dois être préparé mentalement pour chaque client.

Avez-vous déjà commis des erreurs ?
Un jour, un ancien soldat est venu me voir. Il était à un tournant dans son existence et ne savait pas quoi faire de sa vie. J'ai décidé de lui tatouer la phrase : « Peu importe le temps que ça prendra ». Mais j'ai été distrait, j’ai arrêté de regarder le pochoir pendant une seconde et j’ai bavé sur un mot. Heureusement, il ne m’en a pas tenu rigueur. On peut dire que la phrase s'applique à nous deux maintenant – aucun de nous n'a encore atteint ses objectifs.

Avez-vous un tatouage et, donc, un client préférés ?
J'ai tatoué « Je ne suis pas ce qu'ils vous ont promis que j'étais » à quelqu'un qui venait de subir une opération de changement de sexe, juste sous sa cicatrice. Je l'ai fait juste sous sa cicatrice. C'est mon favori.

Qui vous sollicite exactement ?
Je tatoue toutes sortes de gens : des étudiants, des parents, des camionneurs, des célébrités. Si vous les croisiez dans la rue, vous ne devineriez jamais qu'ils sont du genre à faire un tatouage surprise.

Que pensent les tatoueurs « traditionnels » de votre travail ?
Ils ne me considèrent pas comme un vrai tatoueur, mais je m’en fiche. Je veux prouver que le tatouage peut être plus qu'un service. Aujourd'hui, l'aspect rituel qui faisait partie de cet art a disparu. À l'avenir, je voudrais que l’ensemble du processus devienne encore plus intense. Par exemple, j’aimerais passer une journée entière avec le client avant de le tatouer.

Richthofen puisent ses idées dans une liste de 5 000 phrases qu'il conserve dans des carnets.
Photo : Grey Hutton

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