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Culture

On a demandé à des gens le moment le plus marquant de leur enfance

« Je ne sais pas pourquoi le monde est si nostalgique de l'enfance. Je n'ai pas retiré tant de beauté de mon enfance, moi. Surtout de la force. »

Mélodie Nelson

Mélodie Nelson

Photo via PxHere.

Quand j’ai demandé à mon réseau sur Facebook le moment le plus marquant de leur enfance, je ne savais pas à quel point ce serait beau, de lire sur ce qui les a définis et façonnés. Il y a du beau, dans cette générosité à livrer des blessures, à confier ce qui fait encore mal ou honte, et aussi, évidemment, il y a du beau dans ces illuminations qui laissent une empreinte bienveillante sur toute une vie.

L’influence de la famille, avec ce qu’elle a poussé à découvrir, que ce soit le plaisir de la lecture, la fierté ou les manques, est soulignée par plusieurs. Il y a aussi des histoires d’oiseaux morts et de père Noël qui n’existe pas. Il y a surtout beaucoup de vulnérabilités dévoilées.

Véronique : « Mon Noël de cinq ans et demi. Je voulais tant un mini-piano. Après avoir déballé des tonnes de cadeaux, pas de piano. J'ai dit : "Le père Noël n'a pas été très généreux cette année." Ma mère est allée pleurer dans les toilettes. Mon père est allé la consoler, je suis allée voir ce qui se passait, et on m'a expliqué que le père Noël n'existait pas. C’étaient mes parents, qui s'étaient cassés pour nous offrir plein de cadeaux. Je viens d'un milieu défavorisé. J'ai appris que je pouvais faire de la peine aux gens, que je pouvais être méchante sans le vouloir, que la vie était dure. J'ai passé mon enfance à avoir du mal à gérer mes émotions, mon caractère et à penser qu'au fond j'étais méchante. Ce n'est qu'une fois mère que je me suis réconciliée avec tout cela. »

James : « Le jour où j'ai découvert qu'utiliser un micro pouvait rendre ma voix plus forte que celle des autres. J'allais dans une garderie avec une tonne d'enfants, et parfois des artistes venaient faire des spectacles pour nous. Mon éducatrice a pris le micro pour nous demander de nous calmer, j'ai tout de suite couru vers elle pour lui demander ce que c'était et si je pouvais en avoir un aussi. »


Meghane : « Quand un petit gars à la garderie m'a mordu le bras pratiquement au sang parce que je jouais avec un camion. Il m'a dit que je n’avais pas le droit parce que j'étais une fille, puis moi je lui ai dit que j'avais le droit, et il m'a mordu. Chez moi, les jeux n’étaient pas genrés parce que mes parents tenaient vraiment à ne pas nous imposer des rôles de genre. Alors ça m'a frappé, cette première fois que j'apprenais que je n'avais "pas le droit" de faire certaines choses que j'aimais juste parce que j'étais une fille. La gardienne m’avait donné des Smarties après. »

Soraya : « Les manifs avec mon père. Ces occasions où j'ai découvert ce que sont le racisme, l'injustice, les inégalités sociales, le sexisme, la violence, le capitalisme... et la nécessité de les nommer et de lutter contre. La conscience politique est prioritaire, comme éveil, à mon sens. Les ciseaux et l'alphabet, on a tout le temps pour ça. »

Marion
: « Quand ma prof de maternelle m'a punie en me disant que je mentais alors que je disais la vérité. Ça m'a changée, moi qui croyais que rien de mal pouvait arriver quand tu étais toujours honnête. Ça a changé ma perception sur ce que je faisais versus le regard des autres. Je commence à me sortir ça de la tête… à 30 ans. »

Olive
: « Mes parents se sont séparés quand j’avais trois ans et j'ai arrêté de manger. Il a fallu me nourrir par intraveineuse et que je vois une psy. »

Damien
: « Mon père dans les estrades à presque tous les matchs de baseball de mon enfance. C'est presque cliché tellement on a vu ça au cinéma ou à la télé. Mais quel bon feeling de frapper un coup sûr, filer jusqu'au deuxième but, se relever tout plein de sable et voir son père témoin de son "exploit". »

Britanny
: « Quand je me faisais intimider à neuf ans à l’école primaire. Je revenais tous les jours en pleurant, je n’avais pas d’amis et je me détestais. Mes dents étaient croches au point qu’on m’appelait « dents de lapin ». Dès que j’essayais de me féminiser avec du fard à paupières bleu ou du gloss, on me disait que c’était laid et on riait toujours de mon nom de famille.
L’année suivante, mes parents ont acheté une maison dans un autre quartier et j’ai pu repartir à zéro. Puis, à l’école secondaire, je faisais peur avec mon look rough. On avait tellement détruit mon identité que je ne voulais plus prendre aucun risque que ça arrive à nouveau. »

Marc-Olivier
: « J’avais cinq ans et ma mère était devenue témoin de Jéhovah. Elle m’a dit de ne pas m’attacher à mon père parce que lui, il mourrait à la fin du monde et pas nous. J’ai été jeté hors de chez moi en raison de mon absence de choix religieux. J’en retire que j’aimerai toujours mes enfants inconditionnellement. Moi, je serai toujours là pour eux. Aucune religion ne pourrait jamais me convaincre d’arrêter d’aimer ou de regarder les autres de haut. »

Gersande
: « Lire mon premier livre avec ma mère. Non seulement ça m'a fait aimer les livres de façon inconditionnelle, mais cet amour, je l'ai partagé toute ma vie avec elle. »

Inès
: « J'avais cinq ans quand ma mère est décédée. Deux jours avant, je regardais avec mon père, dans le salon, les attentats [du 11-Septembre] à New York. Je me rappelle qu’on m'avait dit qu'il y avait une garderie dans une des deux tours, que beaucoup de gens étaient morts. Le 13, j'étais assise à la même place, j'écoutais des dessins animés après l'école. Mon père est venu me voir, a fermé la télé et m'a annoncé la nouvelle.

Je savais que les deux événements n’avaient pas de liens, mais que les deux avaient la mort en commun, que j'étais au même endroit. Les deux me laissaient dans l'incompréhension totale. Je pense que c'est là que j'ai compris que la vie est injuste et que le karma existe juste quand ça nous arrange. »

Clémence
: « Je me promenais avec ma mère, qui s’était arrêtée pour discuter avec une connaissance. Elles se donnaient des nouvelles de gens que je ne connaissais pas, qui habitaient dans des villes voisines. Je me rappelle encore la prise de conscience : mon petit univers était tout à coup devenu immense! J’ai alors compris que le monde était beaucoup, beaucoup plus vaste que les limites géographiques que je connaissais et que les milliers (milliards étant une notion impossible à comprendre alors) de personnes y habitant avaient toutes une réalité et une perception différentes des miennes. »

Caroline
: « Lorsque j’ai décidé de sauver un oiseau. J’avais cinq ans. Je suis tombée sur un étourneau coincé entre le mur d'un cabanon en tôle et une palissade faite avec des blocs en béton. Il y avait du sang sur ses ailes, dont l’une semblait cassée. J'ai d'abord tenté d'aller le chercher par moi-même. Je me suis blessée bien comme il faut en tentant de le faire. J'ai réussi à me rentrer un bon cinq centimètres de branche sur le flanc gauche. J'ai encore la cicatrice qui en témoigne. J'ai ensuite couru pour aller chercher de l'aide. Ma mère m'a dit qu'elle ne voyait pas l'intérêt d'aider un oiseau aussi laid et nuisible « qui ne chante même pas bien en plus ». J'ai piqué une telle crise que, finalement, mon père et notre voisin sont allés déprendre l’oiseau. Ils l'ont mis dans une boîte en carton. J’agrippais la boîte en pleurant et je demandais à l’étourneau de ne pas mourir. Il a repris son vol 20 minutes plus tard. Après ça, j’ai créé avec ma meilleure amie une patrouille de sauvetage d’animaux dans mon quartier. »

Astrid
: « Quand j'ai été violée par mon cousin à quatre ans et que mes parents l'ont surpris en flagrant délit. Il n'a pas été chicané. Mes parents ont même fait des blagues avec ce qui venait de m'arriver et ils m'ont dit que je ne devais plus jouer seule avec lui. Ça m'a façonnée, parce que leurs réactions m'ont empêchée d'apprendre à faire respecter mes limites. Je suis encore là à essayer de désapprendre mon réflexe de me laisser faire et d'en rire. »

Oscar
: « Mes visites d’églises et de musées à Montréal avec ma grand-mère. On allait ensuite chez Da Giovanni. Une manière comme une autre de prendre conscience que j'étais plus intellectuel que sportif. »

Marilou
: « Aller chercher de l'aide à six ans pour ma gardienne que j'ai trouvée en overdose avec une aiguille dans le bras. Revenir de l'école à douze ans, trouver ma mère en larmes en boule par terre dans la cuisine, appeler de l'aide et comprendre la dépression. Les pénis d'inconnus en érection alors que j'allais vérifier si ma mère était rentrée le samedi matin. Toutes les fois où ma mère n'était pas rentrée le samedi matin. »

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Gabriel : « À la maternelle, on a fait une activité pour la Saint-Valentin. Il fallait échanger un petit cœur en papier avec la personne qu’on aimait. Aucune des filles que j’aimais n'a accepté le mien, et aucune à part une fille que je trouvais moche ne m'a offert le sien. Et je suis certain qu'elle, comme moi, regardait ailleurs, pendant toute l’activité. »

Camille
: « Le moment le plus marquant de mon enfance a été la mort de mon père, quand j'avais 11 ans. Il est mort du sida. C'était en 1992, l'époque où on croyait que ça s'attrapait sur les bancs de toilette. Alors on m'a rejetée, comme si j'avais été atteinte. J'en ai fait une obsession, je pensais être malade, j'ai développé des symptômes. Il a mis deux mois à mourir, les deux plus longs mois de ma vie. »

Mélodie Nelson est sur Twitter.

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