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Les femmes et filles autochtones face à un « génocide », selon l’Enquête nationale

Attendu depuis longtemps, le rapport affirme que les Canadiens font preuve d’une « apathie effroyable ».

par Hilary Beaumont
03 juin 2019, 9:19pm

Procession d’ouverture de la cérémonie de clôture de l’Enquête. Photo : Adrian Wyld, La Presse canadienne

Le rapport de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées au Canada parle d’un « génocide », qui se poursuit aujourd’hui, et ajoute que la société canadienne a fait preuve d’une « apathie effroyable ».

Rendu public ce lundi au cours d’une cérémonie solennelle à Ottawa, c’est le fruit de deux ans de travail. Il compte plus 1200 pages et 230 recommandations. Cette commission d’enquête avait été une promesse électorale phare de Justin Trudeau, qui était présent à la cérémonie pour recevoir le rapport.

Indigenous youth present the final report to Prime Minister Justin Trudeau at the closing ceremony for the National Inquiry into Missing and Murdered Indigenous Women and Girls in Gatineau, Que., on Monday, June 3, 2019
Jeunes autochtones remettant le rapport au premier ministre lors d’une cérémonie ce lundi 3 juin à Ottawa. Photo: Adrian Wyld, La Presse canadienne

L’Enquête fait état de milliers de cas : « Nous savons que des milliers de femmes, de filles et de 2SLGBTQQIA — deux esprits, lesbiennes, gais, bisexuelles, transgenres, queer, en questionnement, intersexuelles et asexuelles — autochtones ont été victimes du génocide canadien jusqu’à présent. »

Entre 1980 et 2012, près de 1200 femmes et filles autochtones ont disparu ou ont été assassinées, et dans la majorité des cas, le meurtrier était un proche ou le conjoint de la victime, selon un rapport de la GRC rendu public en 2014. Mais, selon une estimation de l’Association des femmes autochtones du Canada, le nombre est beaucoup plus élevé : 4000 cas. Dans le rapport, on écrit qu’il est possible que l’on ne connaisse jamais l’étendue véritable de cet enjeu.

Ce que l’on sait, en revanche, écrit-on, c’est que les femmes et les filles autochtones font face à un « génocide » par des « actions et l’inaction de l’État enracinées dans le colonialisme et l’idéologie coloniale ».

Pour expliquer le choix du mot génocide, les commissaires s’appuient sur les propos de Raphael Lemkin, juriste juif d’origine polonaise, qui a été le premier à l’employer, d’abord au tribunal de Nuremberg. « D’une manière générale, génocide ne signifie pas nécessairement la destruction immédiate d’une nation […]. Il signifie plutôt un plan coordonné de différentes actions visant à détruire les fondations essentielles de la vie de groupes nationaux, dans le but d’annihiler les groupes eux-mêmes. »


« La violence coloniale, ainsi que le racisme, le sexisme, l’homophobie et la transphobie contre les femmes, les filles et les personnes 2SLGBTQQIA en sont venus à faire partie de la vie de tous les jours — que ce soit par des formes de violence interpersonnelles, par les institutions comme le système de santé et le système de justice, ou par la loi, les politiques et les structures de la société canadienne. Le résultat a été que pour bon nombre d’autochtones, la violence a été normalisée, alors que la société canadienne montre une apathie effroyable face à cet enjeu. L’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées conclut que cela équivaut à un génocide », explique-t-on dans le rapport.

Bernadette Smith, membre des Premières Nations et députée de Winnipeg à l’Assemblée législative de l’Alberta, a perdu sa sœur Claudette Osborne, disparue sans laisser de trace en 2008. Elle a ensuite lancé Drag The Red, un groupe de personnes autochtones et d’alliés qui ratissent la rivière Rouge à la recherche d’indices et de corps de personnes disparues.

Elle affirme que la police n’en a pas fait assez dans l’enquête sur la disparition de sa sœur et que les médias ont accentué l’apathie autour de la disparition de femmes autochtones.

« Quand elle est disparue, la police a attendu 10 jours avant de commencer son enquête. Et quand la nouvelle est parue, le titre était : Femme autochtone travailleuse du sexe et toxicomane disparue, ce qui entretient le discours voulant que ce soit acceptable de faire ça aux femmes autochtones. Personne ne va s’en soucier parce qu’elles sont autochtones. C’est le discours depuis toujours. Qui se soucie des autochtones? »

Claudette Osborne avait quatre enfants et une famille qui l’aimaient. Elle avait été violée quand elle avait 11 ans, raconte Bernadette Smith. « Ça l’a mis sur une voie qui n’aurait jamais dû être la sienne. » Avant sa disparition, elle était retournée aux études pour devenir travailleuse sociale. « Ma sœur méritait de vivre. On ne sait pas si elle est en vie. Elle pourrait rentrer un jour, mais on n’en sait rien. »

La publication du rapport a suscité chez elle des émotions diverses, notamment de la douleur en pensant aux autres familles qui ont perdu une personne chère. Elle se demande si les 230 recommandations seront toutes suivies ou si le rapport ne sera pas plutôt tabletté.

Le rapport recommande notamment à toutes les institutions et à tous les citoyens du Canada d’agir et de s’exprimer contre la violence continue envers les autochtones. Sont visés tous les paliers de gouvernement, les services de police, les services correctionnels, les médias, les personnes influentes dans les médias sociaux, les organismes de protection de la jeunesse, les avocats et les ordres d’avocats, les universités, les enseignants, les professionnels de la santé, les industries qui exploitent les ressources naturelles, etc.

« La clé, c’est que les trois paliers de gouvernement développent des plans d’action, dit Bernadette Smith. Mais le gouvernement ne peut pas le faire tout seul. Les Canadiens doivent aussi changer de discours. »

L’Enquête a été entravée par des enjeux structurels qui ont entraîné plusieurs démissions au cours de l’été et de l’automne 2017. En plus du départ de membres du personnel, la directrice générale, Michele Moreau, la directrice des communications, Waneek Horn-Miller, et la commissaire Marilyn Poitras ont remis leur démission. Dans sa lettre de démission, Mme Poitras a écrit : « Il est clair pour moi que je ne suis pas en mesure d’effectuer mes fonctions de commissaires de la façon dont le processus est conçu dans la structure actuelle. »

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Les proches de Claudette Osborne ont décidé de ne pas témoigner devant la commission d’enquête. Ils croient que son histoire est sacrée et n’avaient pas le sentiment que c’était un espace sûr pour la raconter. Bernadette Smith dit avoir vu au Manitoba des familles être pressées au cours de leur témoignage et des auxquelles on n’a pas offert de soutien après qu’elles aient vécu de nouveau des expériences traumatisantes.

Bien que le rapport soit rendu deux ans et demi après le début des travaux, on y note que ce n’était pas suffisant. Une prolongation de deux ans avait été demandée et refusée. « Nous reconnaissons que nous n’avons pas pu écouter tout le monde », écrivent les commissaires.

J’ai demandé à Bernadette Smith ce que les Canadiens pouvaient faire. « Il y a beaucoup de bonnes choses qui se passent dans les communautés et qui unissent les gens contre la violence », dit-elle. À son avis, les Canadiens devraient se demander comment ils pourraient forcer des changements et elles les incitent à ne pas rester spectateurs.

Pour elle, ce n’est pas un enjeu autochtone, mais un enjeu canadien.

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