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Je me suis fait passer pour un jeune Joseph Staline sur Tinder

Les gens sexy peuvent se permettre n’importe quoi sur les applications de rencontres. Mais cette règle s'applique-t-elle aux dictateurs ?

par Paul Schwenn; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
18 février 2019, 6:00pm

Toutes les photos sont de l'auteur

Cet article a été traduit de l'Allemand par VICE France.

Ce rendez-vous Tinder se passe plutôt bien pour Sofia et moi. Nous buvons de la bière, nous aimons la littérature et nous trouvons tous deux que les Américains occupent trop de place sur les pistes de danse. Quand elle me propose une cigarette, je décide de renoncer, le temps d’une semaine, à mon projet d'arrêter de fumer.

Malgré ces affinités, je n'ai aucune chance avec elle, car notre rendez-vous est le fruit d'une expérience. Pour autant qu'elle sache, je m'appelle Joseph Staline.

Cinq jours plus tôt

Il est fou de voir à quel point les gens sexy peuvent se permettre n’importe quoi sur les applications de rencontres. Mais cette règle s'applique-t-elle à l’un des dictateurs les plus connus du XXe siècle ? C’est la question que je me pose en examinant la boîte d'allumettes qu'un ami m'a ramenée de Géorgie, lieu de naissance de l'ancien dirigeant soviétique Joseph Staline, un homme qui aurait déclaré : « La mort d'un homme est une tragédie. La mort d'un million d'hommes est une statistique ».

Sur l'une des faces du paquet, Staline est représenté tel qu’on le voit dans les livres d'histoire : visage rond, moustache fournie et cheveux gominés. L’autre côté montre un jeune homme rasé de près avec une mèche noir de jais. On pourrait le prendre pour le membre d’un groupe indie obscur du milieu des années 2000, mais non : il s’agit bien du communiste totalitaire, quand il était encore jeune, beau et révolutionnaire.

Pour savoir jusqu’où l’apparence peut mener sur Tinder, je m'inscris sous le nom de Joseph, 27 ans.

Malheureusement, je suis incapable de trouver une citation romantique de Staline pour pimenter mon profil. Il parlait beaucoup plus de la mort que des affaires de cœur. Tant pis, je décide d’adapter un extrait de l'un de ses discours. « Hitler va et vient, mais l'Allemagne et le peuple allemand restent » devient « Les relations vont et viennent, mais l'amour reste ».

Le profil de Staline se met en place assez rapidement, mais il est un peu plus difficile de trouver une date. Au bout de 15 minutes, je suis à court de personnes sur lesquelles swiper, et je n’obtiens pas un seul match. Je change l'ordre des photos et élargis mes critères, mais je n'ai toujours pas de chance. Ensuite, je prends ma carte et paie pour Tinder Plus. Puis j'ouvre mon profil aux hommes. Avec la possibilité de laisser d'innombrables « super likes » et la bisexualité nouvellement découverte de Staline, les choses avancent. Durant la première heure, mon téléphone vibre 15 fois. Les minuscules photos de profil commencent à danser sur l'écran et l'application annonce : « C'est un match ! Simon et vous avez indiqué que vous vous plaisez. »

Je cherche la bonne citation de Karl Marx pour briser la glace. « Hé là, camarade, tu n'as rien à perdre que tes chaînes ! » Il répond : « De quelles chaînes parles-tu ;). »

Je veux bien sûr parler des chaînes avec lesquelles les classes dirigeantes ont enchaîné les classes ouvrières, mais je me rends compte que ce n'est pas une excellente phrase d’accroche, alors j’opte pour « tu peux décider à quel endroit m’attacher ;) », à la place.

Das Stalin-Profil unseres Autoren auf Tinder

J'ai maintenant un flot de messages dans ma boîte de réception. Mes matchs peuvent être classés en trois groupes principaux. Le premier : les désemparés, ceux qui me couvrent de compliments. Le deuxième : ceux qui deviennent de plus en plus sceptiques à mesure que nous discutons ; « Je n'avais pas remarqué que je parlais à un dictateur. Je devrais lire plus attentivement la biographie des gens ». Le troisième : une combinaison de staliniens et d'experts en histoire. Avec eux, je peux parler librement du Testament de Lénine [émoji silencieux], et discuter du meurtre de son rival, Trotsky [émoji pic à glace].

Peu d'entre-eux semblent troublés par le fait que j’assume l'identité d'un tyran. « Cela ne me dérangerait pas de partager un goulag avec toi ;) » me dit Alex. Trop mignon.

Stalins Tinder-Chats mit mehren Usern

Puis il y a Sofia, à qui j'ai décerné l'un de mes précieux likes. La jeune femme de 30 ans veut « échanger des idées avant les fluides corporels », selon son profil. Elle entame la conversation en russe et demande : « Tu es en vie ? » Puis elle me demande si je suis revenu pour ramener le communisme. J'utilise Google Traduction et le russe que j'ai appris à l'école pour répondre : « Où que je sois, c'est le communisme. »

Les réponses continuent à affluer – le lundi, j'ai atteint les 100 matchs et le mercredi soir, j'ai franchi la barre des 200. Pendant ce temps, je réponds en russe, anglais et allemand aux avocats, aux étudiants et aux tatoueurs. Je néglige complètement ma conversation avec Sofia ; elle m'envoie un message disant que je ne suis pas très bavard.

Je cherche quelque chose à dire sur la façon dont l'Union soviétique ne peut pas s'industrialiser seule. J'explique mon manque de communication en déclarant que Staline, très paranoïaque, ne peut faire confiance à personne et doit tout faire par lui-même. Sofia m'assure qu'elle n'est pas une espionne et que je peux lui faire confiance. Alors je décide de me lancer : « Pour pouvoir en juger, il faudrait que je te regarde dans les yeux. »

Je propose que nous nous rencontrions dans l'ancien secteur soviétique de Berlin Est. Sofia accepte. Je lui dis que je porterai une veste de foot vintage, car c'est la chose la plus appropriée que je puisse trouver dans ma garde-robe.

J'ai peur qu'elle me pose un lapin. « Tu y es déjà ? » me demande-t-elle par message à 20 heures. Je suis sûr qu'elle a envoyé ce message parce qu'elle se demande si je suis seul sous la pluie, comme un idiot. Peut-être cherche-t-elle juste à se venger, à jouer avec la personne qui se cache derrière un faux compte et qui se présente comme un tyran responsable de la mort d'innombrables personnes. Après tout, c’est une blague assez macabre.

Mais ensuite je la vois se diriger vers moi. « Sofia », lance-t-elle brutalement. « Moi c'est Joseph », dis-je en lui serrant la main de manière professionnelle.

« Oh, Joseph est vraiment ton prénom ? » demande-t-elle en piétinant le mégot de sa clope roulée. Elle est plus grande que moi, avec des cheveux bruns jusqu'aux épaules. Contrairement à Sofia, je ne ressemble pas du tout à mon profil Tinder. Et je ne me fais pas d'illusions, je ne ressemble en rien au jeune Staline. Caché derrière l'application, j'avais la confiance d'un dictateur, mais en réalité, je suis assez timide.

Sofia semble soulagée que je ne sois pas un officier de la Stasi à la retraite, et moi, je suis soulagé qu’elle ne soit pas un membre de l'Association des victimes du stalinisme se servant de ce date comme excuse pour m'attaquer. Mais la soirée est loin d'être terminée.

Il n'y a pas de table libre à Prassnik, le bar de Berlin-Mitte où nous avions prévu d’aller, alors nous sommes obligés de sortir sous la pluie. Avant de trouver un endroit pour prendre un verre, je lui demande : « Pourquoi as-tu accepté d'aller en date avec quelqu'un qui se fait passer pour Joseph Staline ? » Cela ne peut pas être par faute d'options. Sofia est belle, intelligente et drôle. « Je me suis dit que ce serait marrant », dit-elle. C'est plus intéressant que les types qui affichent leurs abdos, dit-elle.

Une fois que nous avons enfin trouvé un endroit sec pour nous asseoir, Sofia m’explique qu'elle est prof d'allemand et qu'elle a grandi près de la frontière germano-polonaise. Elle s’est installée à Moscou après la fac, sans pouvoir parler un mot de russe, ce qui l'a amenée plus tard à étudier les langues slaves.

Distrait par cette conversation agréable, je commence à oublier mon rôle. Je révèle accidentellement mon vrai nom. « Qui est Paul ? » demande Sofia.

Quand elle va aux toilettes, je regarde mon téléphone. J’ai plus d'une douzaine de nouvelles notifications. J'essaie, mais j'échoue, de résister à l'envie de passer en revue mes matchs. Toutes les 30 secondes, un nouvel homme semble tomber amoureux de Staline. Emre pense qu'il a l'air « magique ». Egon, un chauve avec une barbe grise de druide, me demande si je souhaite passer à WhatsApp. Il me dit qu'il veut commencer par un baiser socialiste fraternel.

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En attendant, Sofia est revenue des toilettes. Je range rapidement mon téléphone et décide de lui expliquer mes motivations. J'avoue que je suis journaliste et que j'ai l'intention de faire un article sur l'expérience. Sofia laisse couler. Elle est moins qu'enthousiasmée et demande, plaisantant à moitié, « Tu ne serais pas en train d’enregistrer secrètement nos conversations ? » Pour une raison quelconque, elle reste, et nous imaginons où notre rendez-vous pourrait nous emmener si tout cela était réel. On imagine sa chambre remplie d’affiches de Staline accrochées au-dessus de son lit.

Les étudiants de Sofia ont un examen demain, alors elle passe aux boissons softs. Nous regardons les gens danser pendant un moment avant de partir. Nous nous disons au revoir avec un câlin et prévoyons d'aller au cinéma ensemble bientôt.

Le lendemain matin, je la remercie pour ce « rendez-vous très agréable » et lui demande comment s'est passé l'examen. Le même jour, l'application Tinder me fait savoir que des informations choquantes ont été publiées sur mon profil. Un numéro russe commence à m'appeler sans cesse, mais lorsque je réponds, il n'y a que du bruit blanc à l'autre bout de la ligne. Je pense qu'il est temps pour moi de supprimer mon compte, mais pas avant un dernier message : j'envoie à Sofia mon vrai numéro de téléphone. Je n'ai pas eu de ses nouvelles depuis.